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Metonymies versus métaphores : une histoire de contexte (T. Baccino)
 

 

Laboratoire de Psychologie Expérimentale et Quantitative

Université de Nice Sophia-Antipolis

24, Av Des Diables Bleus, 06000, NICE

Email : baccino@unice.fr

•  Introduction

     Le langage courant utilise fréquemment des phrases qui, d'un strict point de vue grammatical, apparaissent incorrectes ou incomplètes. Par exemple, dire que «  Isabelle joue Beethoven  » est un raccourci référentiel pour signifier « qu'Isabelle joue une pièce musicale composée par Beethoven ». Le nom propre Beethoven n'est pas le référent direct de l'expression mais il est employé pour représenter l'œuvre musicale du compositeur. De même, l'exemple célèbre de Nunberg (1978) «  le sandwich au jambon est assis à la table 13  » souligne que le sandwich au jambon réfère au client qui a commandé ce sandwich. Dans le contexte normal de communication, ces expressions que l'on appelle métonymies passent inaperçues et ne sont pas ressenties comme des écarts linguistiques ce qui entraîne un accès très rapide au sens de l'expression. Certaines représentent même des expressions figées car couramment employées comme «  Boire un verre  ». Plutôt que des violations du langage, l'emploi des métonymies relève davantage d'un souci d'efficacité dans la communication en exprimant de manière concise et directe un contenu sémantique si le contexte est déjà fermement établi. Elles servent en outre à pallier les insuffisances du vocabulaire en désignant un objet qui n'a pas de dénomination dans la langue (catachrèse [1]) et c'est la raison pour laquelle ces expressions sont également très usitées dans les langages d'experts lorsqu'il s'agit d'élaborer une action efficace dans une situation d'urgence (Falzon, 1989). Les expressions métonymiques ont surtout été étudiées dans le cadre de la rhétorique et de la linguistique et très peu d'études se sont penchées sur leur compréhension (voir cependant Frisson & Pickering, 1999). Paradoxalement, l'approche rhétorique de la métonymie a montré que ces expressions étaient fréquentes dans le langage et comprises naturellement mais en même temps qu'elle servaient à des fins stylistiques ou ornementales dans la littérature et nécessitaient donc un apprentissage adéquat pour les utiliser à bon escient. L'objectif de cet article est de faire le point sur les tentatives de description linguistique des métonymies, de souligner le rôle du contexte dans l'interprétation de ces expressions à la lumière des travaux de pragmatique cognitive et de présenter les modèles cognitifs actuels qui décrivent les opérations d'accès sémantique et référentiel impliquées dans la compréhension des métonymies.

 

•  Approche linguistique : classification des expressions métonymiques.

     La linguistique définit la métonymie comme une procédure de substitution qui consiste à remplacer une expression par une autre expression référentiellement liée [2]. Cette substitution se traduit par un transfert de référence s'il existe une relation matérielle, causale ou conceptuelle entre les deux expressions (Nunberg, 1978 ; Preminger & Brogan, 1993). La métonymie est donc une forme de référence indirecte (Fass, 1997) au même titre que certaines anaphores associatives ou déictiques (Fauconnier, 1984 ; Reboul, 1994). Un des aspects de la construction d'une métonymie est d'entretenir une relation de type TOUT/PARTIE ou une relation PARTIE/TOUT bien que cette dernière soit souvent assimilée à la synecdoque. Les deux formes (Synecdoque et Métonymie) sont d'ailleurs souvent confondues et l'on considère que la synecdoque ne représente qu'un cas particulier de métonymies (Jakobson, 1963 ; LeGuern, 1973). Les travaux des linguistes, dont l'objectif premier est de décrire la structure de la langue et formaliser les principes de construction des expressions, ont tenté d'établir une classification des métonymies mais la tâche s'avère particulièrement complexe. Selon que l'on privilégie comme critère de classement, le type de relation qu'entretiennent les deux expressions (Lakoff & Johnson, 1980) ou la fonction référentielle (Stallard, 1993 ; Nunberg, 1995), les typologies divergent.

 

Type de relation

Lakoff & Johnson (1980) ont proposé la classification suivante:

•  Relation PARTIE/TOUT  : « Les voiles s'approchent du rivage. » (le mot voiles se substitue au mot bateaux).

•  Relation PRODUCTEUR/PRODUIT : « Je déteste lire Heidegger  » ;  «  Proust est rangé sur l'étagère du haut. ». (l'auteur è les livres écrits).

•  Relation OBJET UTILISE/UTILISATEUR : « Le saxophone a un rhume, ce matin » ; « Les trains sont en grève » ; « le daube-ravioli est assis au fond de la salle ». (l'instrument è l'utilisateur de l'instrument).

•  Relation CONTROLEUR/CONTROLE: « Nixon bombarda le Vietnam » ; «  Napoléon a perdu à Waterloo ». (le personnage è l'action effectuée).

•  Relation ENDROIT/INSTITUTION : « L'Elysée ne répond plus ».

•  Relation ENDROIT/EVENEMENT: « Rappelez vous Hiroshima  ».

 

Lakoff & Johnson précisent que la construction de ces métonymies résulte d'une association élaborée par l'usage entre deux entités physiques (par exemple, OBJET/UTILISATEUR) ou entre une entité physique et un concept métaphorique (par exemple, ENDROIT/EVENEMENT). Il apparaît, en outre, que l'association entre les deux entités et par conséquent le mécanisme de substitution d'une expression par une autre ne s‘établit pas au niveau de la forme linguistique mais plutôt au niveau conceptuel. Le principe général de substitution à l'œuvre dans les métonymies a été formalisé par Lakoff (1987) en évoquant la notion d'Idealized Cognitive Model (ICM) qui est censé représenter l'organisation des connaissances humaines [3].

 

Soit un ICM contenant des connaissances implicites (i.e, les institutions sont localisées à certains endroits), il y a une relation de type « à la place de » qui peut exister entre deux éléments A et B si un élément de l'ICM (B) peut remplacer un autre élément (A). Dans l'exemple, « L'Elysée ne répond plus», l'élément de l'ICM (B = Endroit = Elysée ) remplace l'élément A (Institution = Présidence de la République ).

 

Selon cet auteur, la métonymie n'est pas simplement un objet linguistique mais est davantage un « objet cognitif », c'est à dire une organisation conceptuelle ou cognitive qui est exprimée par un objet linguistique. Lakoff nomme cette organisation conceptuelle, un « modèle métonymique » qui s'apparente à un ICM particulier dont la construction dépend d'une association entre des objets établie de longue date pour des raisons culturelles, psychologiques ou localement pragmatiques. Dans le cas métonymique, l'association n'a lieu que si les objets appartiennent au même domaine de connaissance. Cette notion d'association établie par l'usage entre des objets est également partagée par Fauconnier (1984) et Nunberg (1978). Nunberg (1978) précise que l'association n'est valide que s'il existe une fonction pragmatique (e.g, notion de connecteurs chez Fauconnier (1984)) chargée d'établir des liens entre des structures conceptuelles. La construction des liens est régie par un principe d'identification (Fauconnier, 1984).

 

Principe d'Identification: Si 2 objets a et b sont liés par une fonction pragmatique F(b= F(a)), une description de a, Da peut servir à identifier son correspondant b.

Exemple  : P1. Platon est sur l'étagère de gauche

P2. Les livres écrits par Platon sont sur l'étagère de gauche

a = Platon , b= F1 (a) = "les livres écrits par Platon". Le principe d'Identification permet à P1 de signifier P2. Il est à noter que d'autres fonctions pragmatiques peuvent également entrer en jeu et pour la même expression P1 induire d'autres références:

P2bis. (personne ==> dossier le concernant): le dossier sur Platon est sur l'étagère.

P2ter. (personne ==> représentations): le buste de Platon est sur l'étagère.

 

La mise en place des fonctions pragmatiques (ou connecteurs) dépend étroitement du contexte d'interprétation de l'expression métonymique et donc des conditions psychologiques ou sociales directement liées aux mots. Ce qui suggère que les fonctions pragmatiques sont susceptibles de varier selon le groupe social, le contexte et entre les individus.

 

Fonction référentielle :

Stallard (1993) s'interroge sur la nature homogène des métonymies en tant que référence indirecte et montre que certaines métonymies réfèrent directement. Il propose de distinguer ainsi les métonymies selon ce simple critère, celles qui réfèrent directement (appelées métonymies prédicatives) et celles qui réfèrent indirectement (appelées métonymies référentielles).

 

P3. Le sandwich au jambon attend sa note.

P4. Quelles compagnies aériennes volent entre Boston et Denver ?

 

Stallard illustre sa classification en opposant des métonymies comme P3 avec des phrases interrogatives (comme P4) ou impératives. P3 représente une métonymie référentielle et P4 une métonymie prédicative. Une métonymie référentielle renvoie à un référent supposé qui est différent du référent actuel (e.g, induit par le sens littéral) de l'expression utilisée. Ainsi pour P3, l'expression utilisée « sandwich au jambon » renvoie à l'objet « sandwich » qui est différent du référent supposé pour comprendre l'expression, « la personne qui a commandé le sandwich ». Il y a eu simplement un glissement de référence entre ces deux objets marquant la référence indirecte. Dans le cas des métonymies prédicatives, le référent actuel et le référent supposé partagent le même sens littéral, c'est seulement l'argument du prédicat qui a changé. Sachant que des compagnies aériennes ne peuvent voler mais seuls les avions, en P4, le référent actuel « compagnies aériennes » est simplement une partie du référent supposé, à savoir « les compagnies aériennes qui offrent des vols entre Boston et Denver » et l'argument du verbe volent (i.e, prédicat) est donc déplacé des avions (ou des vols) aux compagnies aériennes. Stallard note également que les métonymies prédicatives sont plus fréquentes que les métonymies référentielles.

     Cette distinction entre ces deux classes de métonymies est également reprise plus récemment par Nunberg (1993,1995) qui évoquent les métonymies dites à transfert prédicatif et les métonymies à référence différée .

 

Distinction métaphores/métonymies

     Un autre aspect vient également compliquer la classification des métonymies, c'est la distinction que l'on doit établir vis à vis des autres expressions figuratives en particulier les métaphores. Certains chercheurs apparentent la métonymie à une classe de métaphore (Genette, 1968 ; Levin, 1977 ; Searle, 1979) ou inversement les métaphores comme des métonymies (i.e, double synecdoque pour Todorov, 1970) alors que des travaux plus récents les distinguent nettement (Papafragou, 1996b). La différence la plus notable tient au fait que l'expression métonymique est construite à l'intérieur d'un même domaine de connaissance alors que la métaphore est une projection d'un domaine de connaissance sur un autre domaine (Lakoff, 1987 ; Lakoff & Turner, 1989).

     Par exemple, dans la métaphore « ce commerçant est un requin », le domaine conceptuel de la topique « commerçant » (i.e, le monde du commerce) est différent du domaine de connaissance du véhicule « requins » (i.e, le monde des squales) mais ces deux domaines peuvent évoquer une propriété commune, par exemple « la férocité » qui autorise le lien entre les deux expressions. A l'inverse, dans la métonymie « Les voiles s'approchent du rivage », les mots « voiles » et « bateaux » partagent le même domaine de connaissance (i.e, celui des bateaux et de la navigation). Si l'on reprend les termes de Lakoff (1987), cela signifie que les « modèles métonymiques » relèvent d'associations entre des objets provenant d'un même ICM alors que les métaphores (ou «modèles métaphoriques ») lient des éléments de domaine conceptuel différents. C'est seulement parce qu'il existe une similarité dans l'organisation des connaissances des ICM spécifiques à chaque domaine que la relation métaphorique peut s'établir .

     L'intersection de deux domaines conceptuels différents qui caractérise les métaphores a permis à Gibbs (1990) de prôner un moyen simple pour les distinguer des métonymies, en utilisant la relation « EST COMME » qui s'applique aux métaphores mais non aux métonymies (ainsi l'on peut dire « ce commerçant EST COMME un requin »). Les métonymies doivent également être distinguées des expressions idiomatiques qui sont des expressions compositionnelles ayant un sens conventionnel différent du sens des mots qui les constituent. A l'inverse, la compréhension des métonymies est étroitement liée au sens littéral des mots la composant.

 

•  Approche Pragmatique : le rôle du contexte.

     L'approche linguistique montre ainsi qu'il existe de nombreuses façons de décrire et de classer les métonymies en fonction des critères retenus et selon le niveau de finesse descriptive requis [4]. Cette constatation pose problème si l'on veut comprendre comment sont interprétées les métonymies et c'est en réaction à cela que l'approche pragmatique propose d'abandonner la notion d'associationnisme au profit de l'étude des métonymies dans ses usages. La pragmatique s'intéresse à l'utilisation du langage et non à sa description linguistique (Reboul, 1994). On déplace ainsi l'étude de la description linguistique de la métonymie à l'étude de son interprétation en contexte et dans l'acte de communication. De statut d'objet linguistique, la métonymie acquiert le statut d'objet psychologique dont l'étude consiste à décrire les aptitudes et les procédures interprétatives mises en place dans la communication (Sperber & Wilson, 1986). Concernant les expressions figuratives comme les métonymies, la position formulée par les pragmaticiens (Papafragou, 1996a, 1996b; Sperber & Wilson, 1986) est que l'interprétation du langage ne relève pas simplement d'associations empiriques élaborées au cours du temps qu'il suffirait de décrire pour expliquer leur traitement (e.g, modèle du code) mais de comprendre comment les individus interprètent les expressions linguistiques en élaborant des inférences . La théorie de la pertinence (Sperber & Wilson, 1986) qui constitue une conception inférentielle de la communication est représentative de cette approche pragmatique dans la compréhension des expressions figuratives.

     Une notion clé dans la théorie de la pertinence est celle d'usage interprétatif d'une proposition. Il est stipulé que toute forme propositionnelle (e.g, tout énoncé) peut créer deux types de représentation mentale: une représentation d'un état de choses dont la forme propositionnelle est vraie pour cet état de choses (représentation descriptive) et une représentation dotée également d'une forme propositionnelle qui est apparentée à la proposition initiale simplement parce qu'elle lui ressemble (représentation interprétative – une pensée du locuteur). Dans tout acte de communication, le locuteur fournit donc à l'auditeur une expression interprétative de sa pensée et l'auditeur sur cette base construit une hypothèse interprétative . L'évaluation du degré de ressemblance (plutôt que d'identité) est établie à partir des similarités logiques qui existent entre les formes propositionnelles produites [5] et cette ressemblance logique est perçue si elle respecte un principe de pertinence.

     Cette distinction entre deux niveaux de représentation mentale est pratique pour l'analyse des expressions figuratives car elle fournit une explication relativement simple de la distinction entre signification littérale/figurée d'une expression. Un énoncé est interprété littéralement lorsque les deux formes propositionnelles (l'énoncé linguistique et sa représentation mentale) partagent les mêmes propriétés logiques, et dans ce cas la représentation mentale souligne un usage descriptif de l'énoncé. Parallèlement, le non recouvrement partiel des propriétés logiques entre les formes propositionnelles produit une interprétation figurée ce qui témoigne d'un usage interprétatif de l'énoncé. Papafragou (1996a,b) suggère que les métonymies non conventionnelles sont des exemples d'usage interprétatif du langage : elles servent à désigner d'une autre façon un référent supposé. Par exemple, considérons la métonymie suivante prononcée lors de la répétition d'un « jazz band. »

 

P5 . Le saxophone a la grippe

 

     Selon la théorie de la pertinence, l'interprétation de cette métonymie suppose qu'à partir des mots identifiés, le lecteur s'engage dans un processus inférentiel de formation d'hypothèses et d'évaluation qui est guidé par un principe de pertinence (e.g, ce qui suppose que le locuteur a maximisé la pertinence de son énoncé). La pertinence est définie en termes d'effets cognitifs produit moyennant une quantité d'effort pour un contexte donné [6]. L'interprétation pertinente de P5 sera ainsi la première hypothèse qui est cohérente avec le principe de pertinence, c'est à dire celle qui produit les effets attendus (e.g, trouve le référent supposé) pour un minimum d'effort cognitif. Raisonnons par l'absurde et considérons que l'hypothèse par défaut produite par le processus inférentiel soit :

 

P6. Le saxophone a la grippe < au temps t>

 

L'auditeur rejettera P6 car, en règle générale, il ne pensera pas que c'est la proposition la plus pertinente qu'a voulu exprimer l'auteur. Tentant, à nouveau, de trouver l'interprétation la plus pertinente, l'auditeur élaborera alors une autre hypothèse à partir du prédicat de P5 (e.g, avoir la grippe) et déduira que le référent supposé de la métonymie concerne un individu. En d'autres termes, l'auditeur supposera que l'expression métonymique P5 est utilisée interprétativement ce qui permettra l'élaboration d'une forme propositionnelle de type P7:

 

P7. L'individu que l'on peut nommer 'le saxophone' a la grippe < au temps t>

 

L'auditeur, reconnaissant la nature interprétative de P5, est capable d'élaborer une autre forme propositionnelle qui soit plus pertinente avec la pensée du locuteur. On peut supposer d'ailleurs que le processus inférentiel ne s'arrête pas là et que l'auteur ayant respecté la pertinence optimale dans son énoncé, ait souhaité que le lecteur identifie un référent spécifique dans le contexte donné. L'auditeur pourrait ainsi générer l'interprétation P8.

 

P8. John Smith a la grippe < au temps t>

 

En résumé, l'interprétation de la métonymie, dans les termes de Sperber & Wilson, relève d'un processus inférentiel qui produit des hypothèses et évalue leur pertinence jusqu'à l'identification correcte du référent. Ce processus inférentiel est fortement dépendant du contexte de l'énoncé car c'est à partir de lui que seront produites les hypothèses pertinentes. En termes psychologiques, cela signifie que l'interprétation d'une métonymie non conventionnelle par un lecteur pourrait ainsi impliquer de i) reconnaître la nature interprétative de l'énoncé, ii) sélectionner le contexte adéquat pour son interprétation iii) produire un ensemble d'hypothèses jusqu'à la sélection de l'hypothèse la plus pertinente. Selon le degré d'accessibilité du contexte et de pertinence de l'énoncé, l'effort requis serait variable. Un contexte difficilement accessible et une pertinence moindre devraient logiquement entraîner des temps de traitement plus importants. Bien que Sperber & Wilson ne détaillent pas les processus cognitifs mis en jeu dans l'interprétation, on peut supposer que selon la familiarité de la métonymie ou le niveau d'expertise du lecteur (auditeur), le contexte étant plus ou moins disponible, la production d'hypothèses pertinentes soit facilitée et permette une compréhension plus rapide. A l'extrême, pour des métonymies très familières (ex : boire un verre ), on peut se demander si le lecteur ne construit pas simplement une représentation descriptive de l'énoncé en considérant celui-ci uniquement dans son sens littéral comme cela semble être le cas pour les surnoms ou les noms propres (Papafragou, 1996a,b). L'avantage de l'approche pragmatique est de considérer la métonymie dans son aspect interprétatif et non seulement linguistique évitant ainsi le difficile exercice de classification des métonymies qui sont souvent marquées par une forte idiosyncrasie. Dans cette perspective, l'étude des métonymies est placée sur le terrain de la psychologie cognitive. De nombreuses questions restent néanmoins ouvertes quant aux processus cognitifs impliqués : comment établir le critère d'arrêt des processus inférentiels et comment quantifier l'effort produit pour isoler l'hypothèse la plus pertinente ? Il s'agit également d'identifier les différentes opérations mentales, la durée de traitement et leurs modes d'intervention dans la production des inférences. Il faut indiquer pour les métonymies si l'identification de la nature interprétative de la métonymie a lieu après le rejet de la représentation descriptive (sens littéral) ou directement par le repérage de marques laissées par l'auteur à l'intention du lecteur. Enfin la notion de contexte, qui est une notion clé de la théorie, doit être précisée. Il faut évaluer son impact sur la recherche de l'hypothèse pertinente en distinguant les informations de l'énoncé qui permettent sa sélection et régulent en conséquence l'effort cognitif à produire.

 

•  Approche psychologique : processus de compréhension des métonymies.

     L'objectif de l'approche psychologique consiste à décrire le décours temporel des opérations mentales impliquées dans l'accès sémantique des expressions figuratives. Ces opérations mentales sont représentées comme des séquences d'activation ou d'inhibition de concepts en mémoire déclenchées lors de la compréhension et à cette fin plusieurs indicateurs cognitifs temporels sont employés dans les expériences : les temps de lecture ou de décision, les indicateurs oculométriques ou électrophysiologiques (Potentiels Evoqués [7]- PE) et les techniques d'imagerie cérébrale (Tomographie par Emission de Positons [8]- TEP). Ces indicateurs Temps réels (e.g, enregistrés au cours de la compréhension) sont souvent couplés à des jugements de plausibilité ou de véracité des expressions linguistiques recueillis après la lecture.

     L'approche pragmatique mettait en exergue le rôle du contexte dans l'interprétation des métonymies. Pour les psychologues, l'importance du contexte est reconnu presque unanimement dans l'interprétation des expressions figuratives et il s'agit de savoir à quel moment le contexte affecte la compréhension en autorisant soit un accès direct à la signification métonymique, soit un rejet préalable de la signification littérale. Cette question est récurrente dans les travaux expérimentaux sur les expressions figuratives ce qui a conduit à définir deux types de modèles cognitifs qui diffèrent selon la priorité et/ou l'exclusivité d'accès aux deux significations : le modèle hiérarchique et le modèle parallèle . En ce qui concerne les métonymies, ces deux modèles interprétatifs sont toutefois à manier prudemment car i) ils n'émanent pas directement de travaux expérimentaux sur les métonymies (ceux-ci étant très rares) mais plutôt des métaphores (pour une revue voir Gineste & Scart-Lhomme, 1999) ou des expressions idiomatiques (Denhiere & Verstiggel, 1997), ii) ils ne peuvent s'appliquer qu'à une certaine classe de métonymies (les métonymies prédicatives) comme nous le verrons plus loin.

 

Modèle hiérarchique

     Le principe consiste pour le lecteur à s'engager d'abord dans l'interprétation littérale de l'expression figurative et à rejeter cette interprétation lorsque celle-ci est jugée non pertinente vis à vis du contexte (Grice, 1979 ; Searle, 1979). Cette conception ne conserve actuellement que très peu d'adeptes (voir cependant Janus & Bever, 1985 ; Dascal, 1987) car de nombreux travaux ont montré la prédominance du contexte dans l'interprétation des expressions métaphoriques (Gibbs & Gerrig, 1989 ; Inhoff, Lima & Carroll, 1984 ; Ortony, Shallert, Reynolds, & Antos, 1978 ; Onishi & Murphy, 1993 ; Shinjo & Myers, 1987 ; Pynte, Besson, Robichon & Poli, 1996). Des phrases métaphoriques sont comprises aussi rapidement que les expressions littérales correspondantes lorsque le contexte associé est suffisamment pertinent. Mais qu'entend on par suffisamment pertinent ? Employant la technique des mouvements oculaires, Inhoff, Lima & Carroll (1984) ont montré qu'en présence d'un contexte court, la lecture de phrases littérales était plus rapide que les phrases métaphoriques correspondantes [9]. Toutefois, en augmentant la taille du contexte (nombre de mots), le même temps de lecture est observé entre les deux expressions. Selon les auteurs, un contexte suffisamment pertinent (en termes d'informations) permettrait d'adopter rapidement une stratégie d'interprétation soit vers le sens littéral, soit vers le sens métaphorique. Alternativement, ces résultats suggèrent qu'en présence d'un contexte insuffisamment informationnel, le lecteur interprèterait d'abord littéralement l'expression puis rejetterait cette interprétation pour accéder au sens métaphorique. Le modèle hiérarchique prédit que le rejet est d'autant plus rapide que le contexte est pertinent car il autorise une révision rapide de l'interprétation [un processus similaire serait présent dans l'analyse syntaxique, (Frazier, 1995).

     Un autre exemple de modèle hiérarchique est fourni par Gibbs (1980, 1986) à propos de l'interprétation des expressions idiomatiques. Ce modèle fonctionne en sens inverse du précédent. Gibbs (1980) postule que les lecteurs accèdent directement au sens idiomatique sans passer par le sens littéral. L'accès au sens littéral ne s'établirait qu'à partir du moment où l'interprétation idiomatique reste impossible ou incohérente avec le contexte. Ce modèle, toutefois, ne peut rendre compte que des expressions idiomatiques qui ont une acception littérale peu probable ou une acception idiomatique fortement prédictible. Dans une version plus récente de ce modèle, Gibbs (1990) stipule que ce modèle pourrait s'appliquer aux métonymies familières.

 

Modèle parallèle

     Dans cette perspective, les lecteurs sont susceptibles d'accéder à la fois au sens littéral et figuré sans qu'il y ait une quelconque priorité de traitement entre ces deux interprétations, le contexte guidant l'interprétation d'une acception plutôt que l'autre. Le modèle parallèle semble s'appliquer aux métaphores qui ont à la fois un sens littéral et figuratif acceptable et celles qui sont facilement interprétables (Cacciari & Glucksberg, 1994 ; Glucksberg, 1991). Il accentue également le rôle du contexte dans le choix de l'interprétation (Gildea, & Glucksberg, 1983 ; Keysar, 1989 ; Glucksberg. & Keysar, 1990 ). Keysar (1989) montre que l'accès à la signification littérale ne précède pas obligatoirement l'accès au sens métaphorique, les deux interprétations étant activées très rapidement si elles sont toutes les deux cohérentes avec le contexte comparées à la condition où une seule des interprétations est acceptable. La tâche des sujets était de juger si une phrase cible présentée après un contexte induisant une interprétation littérale ou métaphorique de cette phrase était littéralement vraie par rapport à ce contexte, le temps de jugement était enregistré. Les contextes construits pouvaient induire des phrases cibles qui soient vraies à la fois littéralement et métaphoriquement ou bien induire seulement l'une ou l'autre des interprétations. Cependant même dans le cas où une seule interprétation était valide par rapport au contexte, les deux significations étaient activées car elles provoquaient un conflit dans l'accès à l'interprétation appropriée, les sujets éprouvant davantage de difficulté dans le jugement. Ce résultat confirme les données d'une expérience de Gildea & Glucksberg (1983). Dans cette expérience de type Stroop [10] impliquant également des interférences dans le choix de l'interprétation littérale ou métaphorique, les auteurs indiquent qu'en l'absence d'une signification littérale acceptable, le contexte facilite l'accès au sens métaphorique avant d'accéder au sens littéral incohérent. Néanmoins, faute d'une analyse en temps réels des processus d'accès sémantique, les effets d'interférence observés ci-dessus peuvent témoigner d'un contrôle tardif ou d'une interprétation retardée élaborée lors du jugement plutôt qu'un traitement initial de l'expression établie en première lecture. Il est bien connu que des opérations intégratives sont couramment réalisées en fin de proposition (Haberlandt & Graesser, 1989) ou de phrases afin de rendre cohérent l'ensemble du texte déjà lu. Plus récemment, en employant un paradigme de présentation rapide de mots avec masquage où les sujets devaient identifier les mots présentés, Schraw (1995) tente de distinguer les différentes étapes d'accès et il montre que la distinction entre la signification littérale et métaphorique est établie à une étape précoce du traitement dès le décodage perceptif plutôt que lors des phases intégratives. Cependant son expérience ne permet pas d'expliquer les effets contextuels.

 

Prédominance du contexte

     Si les modèles hiérarchique ou parallèle s'accordent sur l'importance des effets du contexte pour déterminer l'interprétation appropriée de l'expression figurative, ils divergent quant à leurs moments d'intervention. Par contexte, il faut entendre l'ensemble des représentations activées explicitement ou implicitement par le texte précédant l'expression figurative. Il s'agit ainsi de savoir si les effets contextuels agissent lors des premiers traitements de l'expression figurative ou plutôt lors d'un traitement ultérieur intégratif. Il s'agit également de savoir si l'accès direct au sens approprié active de manière irrépressible l'accès à l'autre sens (de manière décalée pour le modèle hiérarchique ou simultanée pour le modèle parallèle) ou bien si l'accès à une signification est exclusif à partir du moment où le contexte est pertinent. La réponse à ces deux questions nécessite à la fois des techniques plus fines d'analyse des processus cognitifs mais également un contrôle approprié des effets contextuels et des expressions figuratives employées dans les expériences (familiarité, fréquence sémantique, prédictibilité, plausibilité). Un premier élément de réponse est apporté par Pynte et al (1996). Grâce à l'enregistrement des potentiels évoqués lors de la lecture de phrases métaphoriques familières ou peu familières, ils montrent qu'un contexte pertinent permet d'accéder directement et uniquement au sens métaphorique, l'accès au sens littéral n'étant même pas engagé. Il est à noter que le contexte linguistique dans l'expérience de Pynte et al est très réduit et quasiment assimilable à un amorçage sémantique où un mot-amorce est associé sémantiquement ou pas au mot métaphorique [11]. Clairement, les données invalident le modèle parallèle et plaident en faveur d'une prédominance complète du contexte dans l'accès au sens métaphorique.

     Une autre manière d'envisager l'influence du contexte, est de supposer qu'une seule représentation abstraite est activée lors du traitement initial et que celle-ci est ensuite enrichie par des informations contextuelles guidant le lecteur vers l'interprétation littérale ou figurée. Dans cette perspective, la représentation abstraite initiale est commune aux deux interprétations et le contexte instancierait lors d'une étape ultérieure cette représentation non spécifiée. Réciproquement, un contexte trop peu informationnel rendrait difficile l'instanciation laissant l'expression dans un sens ambigu. Cette hypothèse pourrait rendre compte des difficultés dans la levée des ambiguïtés sémantiques (Frazier & Rayner, 1990) ou des métonymies (Pickering & Traxler, 1998 ; Frisson & Pickering, 1999). Lors de la lecture de mots polysémiques ayant un sens concret vs abstrait (e.g, newspaper dans Lying in the rain, the newspaper was destroyed vs Managing advertising so poorly, the newspaper was destroyed ) et lorsque le contexte ne fournit pas suffisamment d'informations pour déterminer le sens approprié, Frazier & al (1990) suggèrent que le lecteur renonce à établir immédiatement la signification du mot et n'effectue qu'un traitement minimal. La même idée est reprise par Frisson & Pickering, (1999) dans une expérience récente portant sur la compréhension des métonymies. Ils enregistrent les mouvements des yeux de sujets lisant des métonymies du type ENDROIT pour INSTITUTION (e.g, «  to answer to the convent  ») et ENDROIT pour EVENEMENT (e.g, «  to protest during Vietnam  ») qu'ils comparent à des expressions correspondantes littérales [12]. Les auteurs sont intéressés par le moment d'intervention et le locus des effets contextuels sur l'interprétation des métonymies et ils analysent plus particulièrement les durées de fixation oculaire obtenus sur les mots-critiques des métonymies («  convent  » ou «  Vietnam  ») qui sont contrôlés en longueur, fréquence, plausibilité et prédictibilité. L'avantage de l'analyse des mouvements oculaires est de pouvoir distinguer les traitements initiaux (premières fixations sur le mot) des contrôles ultérieurs (fixations régressives et relectures). Sur les traitements initiaux, les données montrent que les lecteurs détectent immédiatement l'incohérence du contexte dans l'interprétation de l'expression ( «  That blasphemous woman had to answer to the stadium » ) alors qu'un contexte induisant soit un sens métonymique au mot «  convent  » («  That blasphemous woman had to answer to the convent », e.g, le « convent » est l'institution), soit un sens littéral ( «  These two businessmen tried to purchase the convent », e.g, le « convent » est le bâtiment) facilite de manière égale l'accès au sens correspondant (NB : la différence entre les durées des premières fixations n'est pas significative par contre le contexte métonymique entraîne des temps de relecture plus importants que le contexte littéral). Lorsque le contexte inducteur est cohérent avec l'expression, les métonymies du type ENDROIT/EVENEMENT présentent des résultats équivalents aux métonymies ENDROIT/INSTITUTION excepté dans le cas du contexte incohérent («  A lot of Americans protested during Finland » ) où les traitements sont retardés et réalisés en fin de phrase. S'appuyant sur les données de Frazier & Rayner (1990) et de récents travaux en linguistique (Bezuidenhout, 1997), Frisson et al interprètent ces résultats de la manière suivante. Dans un premier temps, la représentation du mot-critique est abstraite et bivalente, c'est à dire qu'elle peut prendre à la fois une valeur littérale ou métonymique, puis les informations contextuelles, lorsqu'elles sont disponibles, viendraient spécifier cette représentation pour lui donner une signification adéquate et aiguiller le lecteur vers l'interprétation littérale ou métonymique. Cette spécification échouerait lorsque le contexte est trop vague laissant l'expression dans une valeur indéterminée. Cela suggère en outre que lors du traitement initial, le système cognitif n'assignerait jamais une valeur sémantique inappropriée à l'expression et c'est seulement lors d'une phase ultérieure que les effets contextuels interviendraient. A moins d'estimer que les indicateurs oculaires extraits lors du traitement initial ne soient pas assez fins pour distinguer ces deux phases, il paraît difficile alors de comprendre pourquoi dans l'expérience précédente le traitement initial est plus complexe pour l'expression incohérente avec le contexte. Les effets ne devraient intervenir que lors de la seconde étape. Bien que les auteurs rangent cette interprétation dans les modèles parallèles, il semble également difficile dans cette interprétation de rejeter la notion d'accès sélectif et exclusif déterminé par le contexte. Cette dernière hypothèse n'est bizarrement pas considérée par les auteurs alors qu'elle permettrait de prédire les mêmes tendances sur les traitements initiaux (e.g, durées des premières fixations équivalentes avec un contexte inducteur et réciproquement un traitement plus complexe avec un contexte incohérent). En outre, il s'agit également de rester prudent sur l'interprétation d'un effet par une absence significative de différences entre les performances. Néanmoins, cette expérience souligne de nouveau le rôle déterminant du contexte phrastique dans l'accès rapide au sens figuratif (métonymique) et en même temps illustre la qualité des contrôles qu'il s'agit d'opérer sur le matériel linguistique pour obtenir des interprétations univoques.

 

Ambiguïté sémantique vs coréférence

     Il faut de nouveau souligner que la majeure partie des modèles décrits ci-dessus s'appliquent à la compréhension des expressions métaphoriques ou des ambiguïtés sémantiques mais non spécialement aux métonymies (excepté Frisson & Pickering, 1999 qui adaptent le modèle de Frazier & Rayner (1990)). Cela implique par conséquent une grande prudence dans la généralisation de ces modèles à l'interprétation des métonymies. La prudence est d'autant plus recommandée que les exemples linguistiques qui ont été utilisés dans la plupart des recherches sont des métaphores que l'on pourrait qualifier de prédicatives (ou nominales) du type A est un B où l'aspect métaphorique est supporté par le prédicat (véhicule = B). L'effet métaphorique est créé en transférant le prédicat d'un domaine de connaissances dans un autre domaine de connaissances ce qui induit principalement un problème d'ambiguïté sémantique sur le prédicat. La tâche du lecteur est alors de choisir entre l'interprétation littérale ou figurée du prédicat selon le contexte précédent ce qui revient à sélectionner un sens parmi un ensemble de valeurs sémantiques possibles. Par exemple, l'expression de ce directeur est un requin est une métaphore à partir du moment où le prédicat requin est pris dans son acception figurée du fait qu'il partage des propriétés communes (et donc des significations communes comme par exemple la cruauté, la férocité…) avec la topique directeur . Le lecteur choisit une acception plutôt que l'autre attribuant une propriété au référent mais en aucun cas ne permet un changement de référent (le directeur). A l'inverse, comme nous l'avons vu plus haut la question centrale dans l'interprétation des métonymies ne concerne pas un transfert de prédicat mais davantage un transfert de référence. Ces expressions dénotent dans la majeure partie des cas un état de référence indirecte. Cela suggère par conséquent que les problèmes liés à l'interprétation métonymique concernent surtout la manière avec laquelle le lecteur identifiera et accèdera au référent supposé plutôt qu'à la manière avec laquelle il sélectionnera un sens pour un mot sémantiquement ambigu. A moins d'amalgamer sens et référence, la modélisation du traitement des métonymies ne peut se réduire à la description de modèles d'ambiguïtés sémantiques comme le font Frisson & Pickering (1995). Il me semble que la confusion chez Frisson et al provient du postulat implicite que la récupération du référent peut être dérivé du sens du mot métonymique et dans ce cas il suffirait de lister les différentes significations possibles de ce mot afin de sélectionner dans cet ensemble le sens cohérent avec le contexte disponible. Cette confusion est entretenue par le fait que les exemples métonymiques choisis dans leurs expériences renvoient davantage à des traitements de désambiguïsation sémantique car l'effet métonymique est obtenu sur le prédicat («  convent  ») qu'à des problèmes de recherche référentielle. Ainsi «  convent  » est ambigu car il a à la fois un sens littéral (bâtiment) ET un sens métonymique (institution religieuse). Le lecteur doit simplement sélectionner le sens pertinent vis à vis du contexte disponible. Il est à remarquer d'ailleurs qu'un autre prédicat aurait tout aussi bien pu s'adapter et les expressions que Frisson et al notent comme incongrues «  to answer to the stadium » peuvent également être considérées comme des métonymies (quoique moins acceptables) si l'on se réfère à l'organisateur d'une manifestation (ayant lieu dans le stade), au gérant ou à l'architecte. Il apparaît ainsi que le modèle de traitement cognitif des métonymies qu'ils proposent n'est valide que pour un seul type de métonymies, les métonymies prédicatives qui posent des problèmes d'ambiguïtés sémantiques. Mais considérons maintenant la métonymie référentielle de Nunberg (1978), «  le sandwich au jambon est assis à la table 13  », le « sandwich au jambon » ne possède qu'un sens littéral (du moins courant) et est totalement dépourvu d'un sens métonymique qui pourrait signifier « le client ». Ce qui est en jeu ici ne concerne donc pas une ambiguïté sémantique mais plutôt un traitement de la coréférence ( client et sandwich au jambon partagent le même référent – e.g, le personnage désigné) et la tâche du lecteur est de repérer dans cette expression quel est le référent supposé.

     Si l'on veut décrire l'interprétation des expressions métonymiques, il s'agit donc de distinguer préalablement les métonymies prédicatives des métonymies référentielles. D'autres travaux ont montré l'importance de cette dimension référentielle dans le traitement des expressions figuratives en comparant des métaphores prédicatives et référentielles (Gibbs, 1990 ; Onishi & Murphy, 1993). La distinction entre ces deux types de métaphores rejoint celle de Stallard (1993) sur les métonymies.

     Après avoir lu de courtes histoires relatant des situations connues dans lesquelles interviennent des personnages, Gibbs (1990) présente à des sujets trois phrases cibles qui contiennent un mot-cible se rapportant à un des personnages du récit. Ce mot-cible entretient soit une relation métonymique avec le référent (comme scalpel pour référer à chirurgien ), soit métaphorique ( boucher ), soit conserve le sens littéral ( docteur ). Gibbs enregistre le temps de lecture et les temps de reconnaissance du mot-référent ( chirurgien ) à l'issue de la tâche. Les résultats indiquent que les lecteurs mettent plus de temps pour comprendre les expressions référentielles métonymiques ou métaphoriques que celles se rapportant au sens littéral. Les expressions métonymiques étaient même plus difficiles à traiter que les métaphores. Ces résultats peuvent donc s'interpréter par rapport à un accès hiérarchique des informations dans lequel le sens littéral serait disponible avant le sens figuratif. Pour Gibbs, l'interprétation de ces données s'apparente à un processus de recherche référentielle identique à celui employé dans la résolution des anaphores. La lecture du mot métonymique ( scalpel ) est plus complexe parce que le sujet réalise plus qu'un simple accès dans son lexique mental pour retrouver le sens approprié, il doit déterminer à quel référent ce mot est associé. Il ne suffit pas d'accéder à la signification du mot scalpel pour comprendre la phrase, il s'agit également de repérer quel personnage est désigné par ce mot. Selon l'auteur, ce repérage référentiel s'établit par la création d'un sens nouveau à l'expression (et non seulement de sélection) et cette création est contrainte par la connaissance, les croyances et les suppositions des lecteurs (Clark, 1983 ; Clark & Gerrig, 1983 ; Gerrig, 1989). Ce sont ces opérations de création de sens qui ralentiraient la compréhension. Bien que Gibbs ne différencie pas clairement entre création de sens et sélection de sens et par conséquent sur les opérations d'accessibilité référentielle, l'expérience a le mérite de replacer l'étude des métonymies dans le cadre d'un accès au référent plutôt qu'un accès sémantique lexical. L'expérience, qui n'enregistrait que des temps de lecture par phrases (et non par mots), laisse en outre ouverte la question des traitements initiaux vs tardifs dans l'accès au sens métonymique. Dans une série de travaux, Onishi & Murphy (1993) ont répliqué les résultats de Gibbs (cependant sans métonymies) montrant que lorsque les métaphores étaient de type référentielles ( « Just look at those wild ANIMALS » ), elles étaient comprises plus difficilement que les phrases correspondantes littérales ( « Just look at those wild CHILDREN » ). A l'inverse, lorsque ces métaphores référentielles étaient transformées en métaphores prédicatives ( « Those Jets are wild ANIMALS » ), il n'y avait plus aucune différence entre les temps de lecture des expressions littérales et métaphoriques. Force est donc de constater l'aspect primordial de la dimension référentielle dans le traitement des métonymies ce qui suggère d'un point de vue cognitif que leur traitement s'apparente davantage à celui des expressions anaphoriques qu'à celui des ambiguïtés sémantiques. Cette idée est à rapprocher également des travaux qui ont noté des différences de traitement entre le contexte référentiel et sémantique dans le traitement syntaxique (Altman & Steedman, 1988 ; Pynte & Kennedy, 1992 ; Murray & Liversedge, 1994).

 

Accès référentiel

     La littérature en psychologie cognitive est abondante sur le traitement des anaphores, en particulier sur la question des opérations de récupération référentielle de l'antécédent anaphorique (Clark & Sengul, 1979 ; Dell, McKoon & Ratcliff, 1983 ; Murphy, 1985 ; Montoya, 2000) . Cette récupération du référent anaphorique est déterminée par la nature de la liaison coréférentielle entre l'antécédent et l'anaphore qui peut être directe, établie par le biais de marques morphosyntaxiques (Ariel, 1988; Givon, 1993) ou indirecte (Gernsbacher, 1991 ; Oakhill, Garnham, Gernsbacher & Cain, 1992) . Dans cette dernière condition, les marques grammaticales de surface (genre et nombre) ne permettent pas de repérer l'antécédent anaphorique ce qui implique le recours à un niveau supérieur de représentation du texte et l'activité de processus inférentiels (Garnham & Oakhill, 1992). Par exemple, considérons la phrase «  Je vais commander un sandwich au fromage. Je les adore  », l'anaphore pronominale les renvoie à un concept associé se rapportant à une catégorie d'éléments prédéfinis ( la catégorie des sandwichs contenant du fromage ). Dans certains cas le lien référentiel est encore plus distendu comme le montre cet exemple emprunté à Kleiber (1994) « Nous arrivâmes dans un village. L'église était fermée. » qui nécessite le recours à des inférences –passerelles (Clark & Haviland, 1974). Le point important pour notre propos sur les métonymies est que ce type d'anaphores associatives (ou conceptuelles) constitue une référence indirecte dont la compréhension ne dépend pas seulement de la forme linguistique de l'énoncé mais de la situation mentalement représentée dans laquelle se trouvent les principaux référents (comme les personnages). Si l'on reprend de nouveau la métonymie («  le sandwich au jambon est assis à la table 13 » ), celle-ci suppose que la représentation mentale active construite par le lecteur décrit une situation dans laquelle se trouve un client-référent (celui qui a commandé le sandwich) et que la récupération référentielle s'établit à partir de cette représentation de la situation. La plupart des modèles cognitifs actuels sur la compréhension intègre ce niveau de représentation référentielle (Modèle de situation pour Kintsch, 1988 ou Modèle mental pour Johnson-Laird, 1983) et le décrit comme la base des processus inférentiels nécessaires pour assurer la cohérence et la plausibilité du texte. Cohérence qui s'établit à la fois localement (les deux dernières phrases lues) et globalement par l'intermédiaire d'une interaction entre des informations explicites et implicites véhiculées par le texte. La représentation mentale de la situation décrite par le texte, construite au début de la lecture et enrichie au cours de la progression, contient les principaux référents, événements et actions auxquels le texte fait référence. Sa construction est contrainte par les capacités limitées de la mémoire de travail mais il semble également que les éléments intégrés dans cette représentation mentale soient hiérarchisés en fonction de leur importance dans le récit et des caractéristiques cognitives du lecteur (expertise du domaine, objectif) ce qui détermine le degré d'accessibilité de ces informations. Il a été montré par exemple que les premiers référents mentionnés dans le texte sont récupérés plus facilement que les autres ( Gernsbacher, Hargreaves, & Beeman, 1989 ; Gernsbacher & Hargreaves, 1988 ; Carreiras, Gernsbacher, & Villa, 1995 ) ainsi que ceux qui représentent le focus du discours (Albrecht & O'Brien, 1993). Une conception classique pour modéliser la manière avec laquelle le lecteur récupère ces référents en mémoire consiste à décrire le mécanisme d'activation des éléments encodés en mémoire lorsqu'ils s'apparient avec les éléments du texte (e.g, modèle de résonance de Gillund & Shiffrin, 1984 ; repris par Myers & O'Brien, 1998 ; Gerrig & McKoon [13], 1998). L'activation est supposée rapide et automatique et le degré d'activation (ou de résonance) des éléments en mémoire dépend de leur force d'encodage et du degré de recouvrement de leurs caractéristiques sémantiques et contextuelles avec les informations textuelles. Lorsque le degré d'activation d'un concept est plus élevé que celui d'un autre concept, l'accessibilité de ce dernier concept diminue (Myers et O'Brien, 1998). Bien que ce modèle soit intéressant pour rendre compte du rappel des informations lorsque celles-ci correspondent à des éléments explicitement mentionnés dans le texte, il est toutefois insuffisant pour rendre compte de la récupération de références indirectes. En effet, en l'absence d'une définition claire quant aux éléments présents dans la représentation du contenu du texte (e.g, le pattern d'activation en mémoire) et à la manière avec laquelle a lieu l'appariement (indices de recouvrement), il paraît illusoire d'expliquer la récupération des référents indirects.

 

•  Conclusion

     En conclusion, quoique la compréhension des métonymies ne semble poser aucun problème au système cognitif lorsque le contexte est suffisamment posé, il est intéressant pour le psychologue d'évaluer ces expressions en tant que moyens référentiels indirects permettant de repérer les éléments présents dans la représentation du contenu du texte. Il s'agirait ainsi par un contrôle approprié du contexte linguistique (surtout en termes de familiarité, de prédictibilité et de plausibilité), de définir la présence ou a contrario l'absence de certains concepts dans cette représentation. Les métonymies, à l'instar des anaphores qui sont perçues comme des pointeurs du discours ( Glenberg & Langston, 1992 ), peuvent servir à préciser les éléments actifs ou passifs de cette représentation. Néanmoins, l'emploi d'indicateurs cognitifs suffisamment sensibles pour rendre compte de ces opérations d'activation/désactivation est requis et à ce titre l'enregistrement des potentiels évoqués apparaît être un bon candidat.

     Enfin, à des fins purement spéculatives, l'emploi de métonymies apparaît judicieux dans le contexte des études en ergonomie cognitive. Etant donné que les métonymies représentent des moyens efficaces du langage pour communiquer rapidement une information, il semble intéressant de faciliter leur emploi dans les situations nécessitant une efficacité maximale de la communication. C'est souvent le cas dans les conditions pour lesquelles une décision rapide est requise pour régler une situation critique ou pour optimiser la recherche d'informations. Les métonymies représentent des expressions économiques du langage et sont souvent présentes dans les langages opératifs usités par les experts (Falzon, 1989) à partir du moment où existe un savoir commun (Clark & Wilkes-Gibbs, 1986). Avec le développement des nouveaux supports informationnels (Internet, CDROM) et le temps passé pour rechercher une information pertinente, il est remarquable de constater que l'utilisation de métonymies, par exemple dans la construction de portails web par des liens hypertextuels, faciliterait l'accès à l'information recherchée réduisant la longueur des expressions linguistiques. Il s'agit toutefois de spécifier correctement le contexte auparavant de manière à faciliter ensuite la compréhension de l'utilisateur.

 

 

Cet article a d'abord été publié In C.Tijus (Ed.), Métaphores et Analogies , pp.183-206, Paris : Hermès.

 

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Todorov, T.. (1970). Synecdoques, Communications , 16.

 

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[1] Le Guern (1973) cite ainsi l'exemple du mot bureau qui, à l'origine, désignait le tissu qui recouvrait la table à écrire et qui, par glissement référentiel successif, a fini par désigner le meuble lui-même, la pièce où se trouve le meuble, l'entreprise contenant un certain nombre de ces pièces (bureau d'études), l'équipe qui dirige une association (et qui se réunit autour de ce meuble),…etc..

 

[2] Etymologiquement, métonymie signifie changement de nom.

[3] Dans l'esprit de Lakoff (1987), les ICM sont des structures conceptuelles composées de concepts complexes et de catégories générales qui servent à apporter du sens aux expériences humaines.

[4] A.Papafragou (1996b) expose trois arguments qui limitent la description associationniste des métonymies.

•  Les modèles associationnistes ignorent les problèmes d'interprétation en les isolant dans les structures conceptuelles ce qui par conséquent ne permet de traiter que des métonymies familières et conventionnelles. L'approche associationniste me permettrait pas de décrire les expressions métonymiques nouvelles.

•  Sur le degré de finesse de définition des métonymies:

Considérons par exemple la relation OBJET UTILISE/UTILISATEUR:

Exemples :

* Les bus sont en grève.

* Etes vous le taxi garé près du square ?

* Je ne voudrais pas d'un mariage avec une Peugeot mais je pourrais vivre avec une Renault.

A quel niveau d'abstraction, doit-on définir les métonymies précédentes ? En restant dans la description associationniste, l'on pourrait par exemple définir une nouvelle relation de type VEHICULE/CONDUCTEUR et ainsi de suite. La multiplication de ce type de classification conduirait à une longue liste de métonymies singulières.

•  En considérant la métonymie comme une association entre deux concepts, il y a le risque d'ignorer les rapports qu'elle entretient avec le monde réel et donc d'ignorer sa fonction référentielle.

 

[5] Sperber & Wilson (1986) précisent que deux formes propositionnelles entretiennent un rapport de ressemblance si et seulement si elles ont des propriétés logiques communes.

[6] Soit un certain contexte (ensemble des propositions déjà connues et des connaissances encyclopédiques de l'auditeur) , l a pertinence d'un énoncé dépend d'un rapport établi entre la quantité d'effets contextuels que l'énoncé produit (e.g, le nombre d'hypothèses nouvelles) et la quantité d'effort nécessaire pour les générer. Par conséquent, le contexte joue un rôle fondamental dans cette théorie en tant que base de connaissances pour produire des hypothèses. Etablir la pertinence d'un énoncé consiste ainsi à sélectionner un contexte et à créer à partir de celui-ci un ensemble d'hypothèses permettant d'interpréter l'énoncé pour un minimum d'effort. La recherche de l'hypothèse la plus pertinente s'effectuera au besoin en élargissant le contexte ce qui par contre coup augmentera l'effort.

 

[7] Les potentiels évoqués sont des activités électriques cérébrales enregistrées au niveau du scalp qui varient en fonction du type de stimulus ou d'événement présenté au sujet.

[8] La TEP consiste à enregistrer le mouvement de radio-isotopes (émetteurs de positons) à l'intérieur du cerveau. Ces radio-isotopes sont préalablement injectés au sujet et circulent avec le flux sanguin cérébral. Ils sont détectés par des capteurs placés autour de la tête qui dessinent une image du déplacement des radio-isotopes et par conséquent de l'activité mentale.

[9] La pertinence du contexte était respectée pour les deux types de phrases : l'expression littérale recevait un contexte induisant une interprétation littérale et similairement l'expression métaphorique était associée à un contexte en rapport avec le sens métaphorique.

[10] L'effet Stroop (Stroop, 1935) est obtenu en provoquant une interférence entre les aspects perceptifs et sémantiques d'un mot (e.g, nommer le plus rapidement la couleur de mots tels que rouge , vert , bleu ) de manière à montrer l'accès irrépressible au sens du mot même pour une simple tâche de jugement visuel.

[11] Dans l'étude de Pynte et al (1996), le contexte est réduit à une phrase de 5 mots dont le dernier mot est associé sémantiquement (amorce) au mot métaphorique (cible). Exemple Contexte pertinent (Ils ne sont pas loquaces  : Ces confidents sont des carpes ) ou Contexte non pertinent (Ils ne sont pas obéissants  : Ces ingénieurs sont des carpes ).

[12] Dans le matériel linguistique présenté, Frisson & Pickering (1996) croisent deux facteurs :

•  Contexte : Induisant un sens littéral (CL) vs métonymique (CM).

•  Signification du mot-critique: métonymique (SM) ou non métonymique (SN).

Les énoncés originaux sont les suivants :

Expérience 1 : Métonymies du type ENDROIT pour INSTITUTION

CL-SM : These two businessmen tried to purchase the convent…...

CM-SM :   That blasphemous woman had to answer to the convent….. .

CL-SN : These two businessmen tried to purchase the stadium…….

CM-SN :   That blasphemous woman had to answer to the stadium…… .

 

Expérience 2 : Métonymies du type ENDROIT pour EVENEMENT

CL-SM : During my trip, I hitchhicked around Vietnam …...

CM-SM : A lot of Americans protested during Vietnam ….. .

CL-SN : During my trip, I hitchhicked around Finland …….

CM-SN : A lot of Americans protested during Finland …… .

 

[13] Selon Gerrig & McKoon (1998), chaque nouvel élément d'information lu évoque des éléments reliés en mémoire à long terme et constitue ainsi le contexte d'interprétation. La résonance consiste à décrire l'activation d'éléments en mémoire lorsqu'ils s'apparient (résonnent) aux signaux encodés durant la lecture (i.e, mots). Le processus de résonance est automatique, inconscient, non sélectif (e.g active les éléments mémorisés quelle que soit leur pertinence par rapport au contexte).

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