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| De quelques procédés stylistiques d'insertion de la métaphore dans les premiers textes de Le Clézio (M. Benjelloun) | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
Université Chouaïb Doukkali (El Jadida) Faculté des Lettres Mohambenjelloun@yahoo.fr L'insertion de la métaphore dans une phrase ou dans un texte pose le problème du contexte, phénomène dont la plupart des chercheurs reconnaissent l'importance déterminante dans l'identification, la délimitation et l'interprétation des faits de style. C'est ainsi que Riffaterre le conçoit comme un "correctif" de l'insuffisance de ce qu'il appelle l' archilecteur :
En restant dans le cadre de cette conception de la stylistique, nous pouvons dire que le contexte [2] est un segment ou une série de segments dont la structure récurrente crée cette impression de régularité par opposition à laquelle se laisse appréhender l'élément qui fait style. Riffaterre souligne :
La notion de contexte dont on voit qu'elle sert d'indice du fait stylistique, peut également en être considérée comme un critère de contrôle. Ainsi, dans le domaine particulier de l'expression figurée, la nécessité de ce critère est indéniable. On peut même être convaincu qu'il n'existe pas de figure hors contexte, que celui soit pris au sens étroit (entourage strictement linguistique constitué de la proposition ou de la phrase), ou bien au sens large de texte ou d'ensemble de textes [4]. Albert Henry abonde dans ce sens, quand il souligne qu'un même énoncé peut être perçu comme métonymique ou synecdochique selon les situations envisagées :
Cette fonction différentielle du contexte est par ailleurs envisagée à un niveau plus profond de certaines figures. Pour Ruwet, par exemple, le choix, lors d'une réalisation synecdochique, d'une partie censée se substituer à un ensemble dépend de certains facteurs référentiels bien précis. À la question : “ Pourquoi telle partie d'un objet plutôt que telle autre fonctionne-t-elle comme synecdoque du tout ?”, le poéticien répond que
C'est ainsi que paraissent plus justifiées des expressions comme : — Du haut du promontoire, Nelson a aperçu une voile à l'horizon — La poupe en pleine mer s'éloigne de la rive et plutôt "bizarres" leurs équivalents : — *Du haut du promontoire, Nelson a aperçu une poupe à l'horizon — *La voile en pleine mer s'éloigne de la rive. À tous les niveaux de l'identification du fait de style, se reconnaît donc l'influence du contexte. Telle est la conclusion qui peut se dégager de ces quelques remarques. Pour ce qui regarde notre propos, nous sommes en mesure d'affirmer que si la métaphore se signale au lecteur ou au spécialiste de la langue en tant que signification spécifique, cette signification particulière ne fonctionne pas en parfaite indépendance du sens global du texte où elle prend place. On peut donc formuler l'hypothèse selon laquelle tout texte contient en principe les éléments qui permettent d'intégrer, en le normalisant, ce sens nouveau et inédit. Dans cet article réservé à la mise en discours de la métaphore dans quelques exemples tirés des premiers romans de Le Clézio, nous aurons à examiner quelques types de constructions liées à la comparaison. Nous nous efforcerons aussi de manifester les effets expressifs et esthétiques qui résultent de ces procédures de contextualisation. 1. Métaphore et comparaison : deux figures concurrentes ?On a l'habitude de présenter la métaphore et la comparaison comme deux figures concurrentes. À la première on attribue un pouvoir de synthèse et de densité que l'on refuse à la seconde. Le Guern note, par exemple :
Ricoeur écrit aussi :
Outre l'opposition conduisant à fonder une définition de l'une vis-à-vis de l'autre, c'est essentiellement ce potentiel de représentation symbolique et imaginaire qui semble fermement les dissocier. La distinction est donc observée aussi bien au niveau de la production de l'image qu'à celui de sa réception comme telle. Nous ne chercherons pas à réfuter cette conception, mais plus simplement à suggérer une seconde orientation, celle qui consisterait à voir derrière les deux figures un même itinéraire stylistique concrétisé par la volonté de faire voir, de fabriquer des réalités nouvelles en les rapprochant les unes des autres. La comparaison dont il sera question ici est celle que Molinié appelle comparaison-figure [9], c'est-à-dire cette comparaison que l'on donne souvent comme à la source de certaines liaisons métaphoriques. Du point de vue de la définition, le mécanisme de cette figure est assez commode à décrire et à formaliser. Soit cet exemple :
La tradition identifie les composantes suivantes : — un comparé (Cé) : "pensées" ; — un comparant (Ca) : "coraux" ; — l' outil de la comparaison (le comparatif ou le modalisateur, selon les terminologies) : "comme" ; — le motif (la raison, le tertium comparationis , dans la terminologie de la rhétorique) : "blocs immobiles…" De cette forme canonique, on peut proposer le schéma : Cé -> copule -> (motif) -> 'comme' -> Ca L'éviction du motif conduit à concevoir des formes différentes de comparaisons [10], tandis que celle de l' outil permettrait de construire des métaphores in praesentia [11] : — "les pensées devenaient comme des coraux", — "les pensées devenaient des coraux", — "les pensées devenaient des blocs immobiles…", etc. C'est que, comme le notent Jean Molino et Joëlle Gardes-Tamine, la comparaison n'engage pas des nuances syntaxiques très accusées : "Peu variées syntaxiquement, les comparaisons sont ainsi liées à quelques formes stéréotypées qui donnent l'impression de formules." [12] C'est donc surtout au niveau des mécanismes sémantiques que la comparaison affirme son statut d'instrument poétique efficace. Ainsi, le motif de la comparaison peut ne pas être nommé, donnant ainsi lieu à ce que certains théoriciens appellent une identification atténuée [13]. Deux effets stylistiques sont alors à identifier : 1° . un renforcement de l'extension sémantique du comparant, 2° . une limitation de la portée du rapprochement. En effet, en l'absence d'une formulation de la raison pour laquelle on envisage le rapprochement, la comparaison ne connaît pas d'orientation autre que celle imposée par l' objet-repère. Celui-ci est convoqué massivement, avec toutes les virtualités sémantiques et référentielles que comporte le lexème qui l'exprime. Dans notre exemple, la suite :
permettrait de sélectionner simultanément le corps du corail (calcaire), sa coloration (blanc ou rouge), son utilisation (bijouterie), son milieu (mer), sa solidité… Bien évidement, ces atomes de signification restent virtuelles, le contexte pouvant à tout moment en modifier ou en éliminer quelques-uns. Mais théoriquement, tant que la raison n'est pas explicite, rien n'empêche d'interpréter le comparant dans un sens plutôt que dans un autre. Cet élargissement du champ d'application du comparant peut également se révéler comme une limitation de sa portée. En effet, le motif peut enrichir le contexte de l'association, dévoilant de nouveaux attributs. Son absence conduirait alors au résultat opposé. La comparaison se présentera comme une explication tout ce qu'il y a de conventionnel. C'est le cas exemplaire des formulation de type pédagogique : A est comme B, où B, toujours plus connu, toujours moins ambigu, fait connaître l'inconnu ou le moins connu. Elle peut aussi déboucher sur une énigme, si le comparant ne satisfait pas à cette exigence de clarté : "elle marchait comme on rit" (Aragon) [14]. En d'autres termes, la comparaison privée de son motif permet des jeux d'incompatibilité pouvant aller de la pure convention à l'invention la plus libre. Dans un article bien ancien, Jean Cohen [15] a justement essayé de répertorier ces formes d'association, en envisageant tous les cas probables de mise en discours des deux termes de l'opération. Si, dans la perspective de l'écart, on définit la comparaison comme “ l'énonciation d'un sème commun à deux lexèmes différents ” [16], il est possible alors de concevoir quatre catégories : 1 °. l' ellipse, 2 °. l' impertinence, 3 °. la redondance interne, 4 °. la redondance externe. Les combinaisons permettent de multiplier par trois chacune des quatre catégories. On obtient ainsi, du moins en théorie, douze types de figures comparatives regroupées dans le tableau suivant [17] :
L' ellipse permettrait donc de fabriquer des comparaisons comme :
où "seins" (Cé) se trouve lié comparativement à "gazelle" (Ca) sans que le pivot de la comparaison soit explicité. L' impertinence, manifestation plus directe du phénomène de l'écart à l'oeuvre dans le langage poétique, joue sur l'extension sémantique des termes du rapprochement. Le tableau montre qu'elle peut, par exemple, intervenir au niveau de n'importe quelle jonction : — Ca / motif , :
— Cé / motif ; :
— Cé / Ca : Les cas de redondance, répétition inutile de l'information, rendent possibles des figures comme :
La systématisation par Cohen des formules comparatives n'est certainement pas exempte de tout reproche, mais il faudrait y reconnaître l'intérêt d'une classification initiale des faits de style. En effet, à côté de l' ellipse du motif de la comparaison pourraient figurer sa formulation impertinente, puis sa formulation redondante, cadres favorables à des constructions métaphoriques plus ou moins complexes, plus ou moins inédites. Ce fait a déjà été observé par certains chercheurs. Ainsi, pour Molino et Gardes-Tamine, le motif de la comparaison, lorsqu'il en vient à être exprimé, est souvent le lieu d'une jonction métaphorique :
Le phénomène est également souligné par Fromilhague et Sancier :
Il est donc assez fréquent qu'une métaphore et une comparaison figurent toutes deux dans un segment, sans qu'il y ait cette espèce de concurrence à laquelle font allusion les deux auteurs lorsqu'elles écrivent :
Parfaitement plausible en ce qui concerne l'expansion sémantique du motif de la comparaison, l'hypothèse du développement métaphorique achoppe cependant à une difficulté théorique et terminologique. Une confusion probable peut résulter de ce que la comparaison, tout comme la métaphore, risque de réunir des termes incompatibles, définissant l'impertinence à laquelle pense Cohen. Il paraît alors irrecevable de dire que le comparé ou le comparant sont susceptibles d'avoir un quelconque prolongement métaphorique. Pourtant, dans son étude des procédés de combinaison des métaphores [22], Henry considère la comparaison comme un moyen de préciser le sens de l'analogie. "La comparaison, note-t-il, amène et éclaire, ou vivifie, la métaphore, et l'on trouve alors exprimé en quelque façon, dans le membre de comparaison, un des termes de l'analogie" [23]. Il donne en illustration cette séquence :
où "cocos", métaphorisé en "têtes" dans le pivot nominal, reçoit une autre caractérisation, "crânes d'enfants", par le truchement de la formule comparative. On peut noter que la nouvelle caractérisation n'est pas étrangère au développement métaphorique, "crâne" faisant partie de l'aire sémantique de "tête". Mais dans ce cas, la comparaison fait plus que rappeler l'analogie : elle condense une information contenue dans la métaphore, elle opère une sélection supplémentaire, plus serrée, cette fois-ci. Toutefois, Albert Henry relève une seconde possibilité d'agencement des deux figures : le développement métaphorique en direction de l'un des membres de la comparaison. Il écrit :
Dans l'exemple retenu, on voit comment la séquence métaphorique développe la comparaison qui, elle, se laisse identifier comme le procédé central de l'ensemble du fragment :
Ceci est justement souligné par Henry qui continue :
De ce point de vue, l'examen minutieux de quelques exemples tirés des premières oeuvres de Le Clézio révèle que les deux figures entretiennent entre elles des rapports très étroits, à tel point qu'il paraît parfois impensable de les séparer lors de l'analyse discursive. Le texte propose des combinaisons fort judicieuses des deux procédés, confiant à l'une des deux figures le soin de continuer, d'amplifier, de modéliser ou de feutrer l'effet stylistique de l'autre. Il reste à souligner cependant que le repérage de la comparaison pose le problème structurel de la hiérarchie des facteurs rhétoriques en jeu. Dans certains passages, il n'est guère possible d'affirmer s'il s'agit d'une métaphore dont l'un des deux termes est prolongé en comparaison, ou s'il s'agit d'une simple comparaison construite sur une impertinence. Afin donc de limiter les risques d'une lecture hasardeuse, nous ne retiendrons que les comparaisons qui sont franchement insérées dans des cadres métaphoriques plus larges, tels que ceux des métaphores filées ou des métaphores combinées. Aucune confusion n'est alors possible, puisqu'il s'agit de formules qui se développent à l'intérieur de séquences ouvertement figurées, soit comme moyen d'étoffer le métaphorisant, soit comme moyen de caractériser autrement le métaphorisé, en dehors de la caractérisation initiale. 2. Développement par une comparaison de l'un des membres de la métaphore2.1. Le métaphorisant développé en comparaisonLa métaphore chez Le Clézio définit un mode de figuration qui n'exclut pas la représentation comparative. Les fonctions et les mécanismes propres à l'une et à l'autre des deux figures se recoupent et se complètent. De ce point de vue, le développement du métaphorisant apparaît souvent comme l'un des moyens les plus fréquents de donner plus de poids à l'ensemble de l'expression métaphorique. Dans ce qui suit, nous nous proposons d'examiner les principaux effets stylistiques issus de cette alliance. 2.1.1. La comparaison-chuteLa position de la formule introduite par la comparaison a quelques incidences sur le sens qui se construit autour des deux figures. Ainsi placée en fin de phrase, avec ou sans pause précédant l' outil, la similitude achève souvent une série de termes métaphoriques. Formée d'un seul terme, le comparant en l'occurrence, la comparaison peut de ce fait enrichir la substance sémantique d'une suite d'analogies présentées selon le mode métaphorique. En effet, dans cet énoncé, par exemple :
la métaphore centrale, telle qu'elle est explicitée dans le contexte, assimile à une "étoile" la "roue" d'un grand camion. Détaillée en association végétale par le biais de "branches", la formule n'offre pas d'effet spécial [26]. Mais avec le métaphorisant dérivé "bras", on se rapproche d'une figuration plus intensive. Le prolongement par "comme une main" achève d'assurer à l'évocation toute sa densité stylistique et thématique. En parfaite synergie avec l'idée de "force", le référent "main" précise l'action dénotée par "appuyer". Dans le texte, la description de la roue et du camion renvoie d'ailleurs au thème de la puissance muette des objet :
La comparaison ici prépare le symbole, l'explicite, beaucoup plus parfois que la catachrèse [27]. Cette même fonction de la comparaison-chute, continuant l'effet d'un métaphorisant, se retrouve dans cet autre énoncé :
où "phares", caractérisant "yeux", appartient à la même sphère lexicale que "machine au fuselage de métal", métaphorisant de "femme". Mais ici, la comparaison tient un rôle supplémentaire : elle délimite l'expansion sémantique de la synecdoque généralisante, en suggérant un "moyen mécanique de locomotion". Nous observerons d'ailleurs le même effet dans l'exemple suivant :
Ici s'ajoute un autre effet plus intéressant à noter : la récupération, après coup, du métaphorisant. Le début de la phrase apporte un élément conforme à l'évocation finale :
Mais il faut souligner que, dans ce cas bien précis, la comparaison ne termine pas vraiment la métaphore. Bien au contraire, elle lui sert de motif. La suite de la séquence offre un développement plus expressif de cette métaphore organique :
Un effet d'enchaînement est particulièrement sensible dans ces cas où la comparaison clôt une suite de métaphorisants se rapportant au même métaphorisé :
C'est le troisième terme, et d'ailleurs le dernier, qui se trouve inséré dans un cadre comparatif. Mais on verra que ce procédé est plus fréquent dans les comparaisons développant un métaphorisé. L'enchaînement sémantique et rhétorique peut aussi résulter d'un jeu sur la substance phonique des mots. Dans cet énoncé :
"faille", comme "acier", "sillon" et "lumière" condensent l'assonance [
Dans cet autre exemple :
entre le métaphorisant "bulles" et le comparant "balles", se laisse identifier une homophonie partielle. On peut même, dans certains cas, hasarder une explication similaire du recours à un outil en particulier. Dans l'exemple cité plus haut, "efforts", "mots", "profonds", "en forme de" et "gorges" sont liés par l'assonance [ o ] et, au niveau des trois derniers vocables, par l'allitération [ R ] :
Ces effets phoniques sont renforcés par la reprise des sourdes : "efforts", "enfoncés", " ses", "profond", " forme". Les exemples de telles combinaisons sont nombreux [28], et on finit par avoir l'impression que la construction sémantique est parfois charpentée par la substance sonore des mots. Mais bien évidemment, et en l'absence d'une étude systématique du matériau phonique de la phrase leclézienne, étude qui ne s'inscrit pas dans notre projet immédiat, rien ne valide cette lecture, rien n'en garantit la cohérence. Nous préférons donc nous limiter à ces quelques cas. Dans la comparaison en position de clôture d'une phrase métaphorique, on identifie parfois un motif. Sa fonction est alors de rappeler l'analogie, de la corriger ou de la feutrer. Ainsi, dans cet exemple :
le mot "passer" risque de ne pas expliciter la synesthésie audition / vision qui est à la source de toute la description de la ville, dans les premières pages du Livre des fuites . Il faut alors reconnaître au motif "traçantes" sa fonction toute pittoresque de visualiser l'aboiement du chien. Par ailleurs, lui-même métaphorisé, le motif de la comparaison dans :
semble voiler le sème [liquide] du lexème "pluie". L'incompatibilité s'en trouve "bémolisée" pour ainsi dire. Un procédé analogue peut être observé dans la construction :
où "aigus" étoffe surtout "racler" en faisant ressortir le sens de l'évocation tactile. Il faut noter également que la précision – délimitation du sens de la sélection métaphorique – peut prendre des allures de correction. La comparaison ne se contente pas d'allonger l'effet de l'association, elle le rectifie, le réoriente en quelque sorte. Dans l'exemple qu'on va lire, la correction par un motif est ainsi formellement mentionnée par la conjonction :
Le terme "vallée", dont on peut dire qu'il est à la fois motif de la comparaison et métaphorisant interne, dévoie l'analogie initiale, "dôme blanc" = "ciel". Il apporte surtout une nuance de révision. Mais, le rappel du métaphorisant par le motif n'est pas toujours une rectification. Il est parfois susceptible de produire des figures très expressives. En effet, dans :
l'adjectif "arrachée" amplifie la caractérisation actualisée par "sanglant". Il est surtout conforme aux notations "dures", "rasoirs", "embuscade" dont il concrétise la teneur thématique. Signalons toutefois que cet effet de prolongement peut être perturbé, lorsque le comparant renvoie à un référent dont l'identification pose problème. Dans cet exemple, nous nous rapprochons de l'énigme, puisque le deuxième segment du parallélisme amène un nom propre :
En dépit de l'effet de sélection activé par le pronom indéfini, l'ordre connu › inconnu freine la lecture et crée une connotation d'étrangeté, deux faits qui mettent en valeur l'expression métaphorique centrale. Comme on peut le constater, le prolongement de la figure métaphorique dans la comparaison ne se limite pas à la seule volonté de rappeler l'incompatibilité ou l'attribut commun mis en avant par la métaphore. Les éléments de la similitude comparative jouent parfois un rôle déterminant dans la création de certains effets stylistiques : sélection d'une information importante, ajout d'une signification ou d'une connotation insuffisamment exprimée par le métaphorisant, correction d'une association, neutralisation d'un sème surnuméraire, etc. Cependant, lorsque la comparaison est intercalée entre deux métaphorisants, ou bien entre le métaphorisé et le métaphorisant, elle joue plus concrètement un rôle de figure d'appui. 2.1.2. La comparaison au milieu d'une séquence métaphoriqueÀ l'examen de ce type de constructions, il apparaît clairement que la longueur ou la brièveté du membre introduit par le modalisateur laisse prévoir deux fonctionnements différents : 2.1.2.1. Comparant brefLorsque la formule comparative, au milieu de la séquence métaphorique, se limite à la seule expression du comparant, la série des métaphorisants donne l'impression d'une rupture. Celle-ci se présente comme nécessaire à l'insertion du détail. Elle est d'ailleurs parfois signalée par la syntaxe d'une proposition incise. C'est d'abord vers l'ajout différé d'une caractérisation sur le mode comparatif qu'on pense plausible d'orienter l'interprétation. Mais la lecture minutieuse révèle que le détail peut passer au premier plan. Dans cette phrase qu'on peut lire dans Le Déluge :
la banalité de la comparaison au niveau du choix d'un comparant commun n'altère en rien le dynamisme de l'image. En harmonie avec "bloc de marbre", le segment "haut comme une montagne" relance la métaphore verbale et optimise la concrétisation. Dans cet autre exemple :
la fonction de figure-relais se précise. Insérée entre les deux formants du groupe nominal, mais surtout après la série des trois adjectifs métaphoriques, la comparaison joue sur le lien sémantique très solide entre "rampante" et "lézard", puis entre "funèbre" et "cadavre". Elle n'interrompt pas la métaphore, mais la ranime et la vivifie. En dehors de ce schème syntaxique de la proposition incidente, la figure comparative propose des combinaisons plus originales. — Elle peut, par exemple, marquer le point fort de la suite métaphorique :
— La suite peut contenir un groupement graduel où la comparaison sert de modalisation aux métaphorisants qui la suivent :
— Elle peut aussi amener une nuance de contraste susceptible d'éclairer un élément central de la description :
— Elle est capable de contenir un terme qui se donne à lire comme une variante lexicale d'un membre métaphorique important :
— Le comparant peut paraître indu, mais il se justifie stylistiquement par la recherche d'une variété :
L'exemple montre que le caractérisant, atténué par la comparaison "comme une mer", se trouve relayé par le groupe nominal "silence de lac et de boue". 2.1.2.2. Comparant allongé par un motifC'est la combinaison la plus fréquente. La saisie des liens qu'entretiennent les deux figures se trouve facilitée par l'expression d'un fondement de la figure. En fait, le motif est censé réduire l'écart pouvant exister entre le comparant (métaphorisant) et le comparé. De ce point de vue, deux procédés méritent d'être soulignés : la comparaison en développement analogique et la comparaison dédoublée en essayage des termes [29]. 2.1.2.2.1.Comparaison en développement analogiqueD'une façon générale, il est relativement rare que la comparaison chez Le Clézio mobilise tous les éléments de la forme canonique. On peut néanmoins relever certains cas de similitude systématisée. Dans cette séquence :
Une schématisation suivant le modèle de l'analogie proportionnelle rend compte du mécanisme :
L'analogie est d'ailleurs immédiatement reprise en parallélisme :
L'effet de contraste est très sensiblement marqué. Dans cet autre exemple :
l'ellipse n'altère pas véritablement l'analogie, du moment que le métaphorisant "filtrer" peut figurer dans les deux équations : 2.1.2.2.2. La comparaison dédoublée en essayage des termesCensée apporter un éclaircissement substantiel à certaines associations, la formulation comparative peut ne pas assumer pleinement ce rôle, ou du moins créer cette illusion. Elle est alors excessivement développée au niveau du motif. La recherche du comparant exact fait s'accumuler les précisions. Dans cette phrase :
la reprise du premier comparant "rayons" par "bruit de mécanique" est presque nécessaire à la description du désordre du monde. Le motif exprimé dans un membre plus long est le lieu d'une prolifération des prépositions : "un doux bruit de mécanique, plein de fourmillements de ressorts et de carambolages de rouages, d' une montre bracelet" [30]. La technique de l'essayage des termes est plus manifeste dans cette autre métaphore :
Encore une fois, le premier comparant simule un manque d'expressivité. Il semble moins apte à recevoir les détails descriptifs que le terme suivant. Pour les mêmes motifs, nous semble-t-il, la comparaison initiale est pervertie par le truchement de la seconde, avec le recours à un "ou" d'option :
Mais la reprise peut se passer de cet artifice purement formel. La recherche du motif précis est suggérée par la série de comparants juxtaposés, comme dans cet exemple :
Ici, il semble y avoir une nuance descriptive que, séparés ou mis en relation, les termes parviennent à traduire. Comme nous venons de le voir, la comparaison au milieu de la séquence métaphorique assume les mêmes fonctions que celle qui se place en clôture. Limitée au seul comparant, elle convoque des rajustements sémantiques nécessaires à la saisie de sa fonction locale. Mais lorsqu'elle se développe en motifs, elle est presque toujours un élément verbal de relais et de recherche de détails supplémentaires. C'est probablement cette recherche qui pousse à l'insérer dans des constructions plus complexes où on la voit se développer en métaphore à part entière. La formulation par la comparaison ne se contente plus de relancer une métaphore déjà entamée : elle lui sert de cadre formel. C'est ce deuxième aspect que nous tenterons de mettre en relief. 2.2. Le métaphorisé développé en comparaisonDans les métaphores combinées et dans les métaphores filées, un métaphorisé est inséré dans deux cadres qui amènent deux ou plusieurs métaphorisants reliés par la syntaxe et par le sens. Mais souvent, dans le texte de Le Clézio, le métaphorisé principal peut se trouver engagé dans un cadre comparatif supplémentaire, soit hiérarchiquement subordonné à la métaphore, soit s'en séparant plus ou moins sémantiquement. Il en résulte quelques effets stylistiques plus ou moins distincts. 2.2.1. Développement d'un métaphorisé secondaireLe métaphorisé secondaire est fréquemment actualisé par un terme qui fait partie de l'extension lexicale du métaphorisé principal. Les deux lexèmes réalisent alors la relation "tout" (métaphore) / "partie" (comparaison). Dans l'exemple :
la métaphore initiale est dérivée en comparaison à partir de "coeur", élément du tout "homme". Nous retrouvons le même procédé dans cette autre séquence :
Le pronom "tous" renvoie à une totalité contenue dans l'énumération : "les milliers de petits flacons (…) les tubes (…) les milliers de bombes (…) les milliers de crayons à bille, de bas de femmes, de tissus, de savonnettes, de lames de rasoirs !". Un seul élément de l'inventaire est extrait par le biais de la caractérisation comparative : le "papier". 2.2.2. La comparaison en tant que varianteLe plus souvent, la comparaison ne fait qu'ajouter à l'ensemble un effet de variété. Le cadre métaphorique engendre un cadre comparatif parallèle :
Mais, dans certains cas, métaphore et comparaison ne font pas envisager le même référent. Dans cette phrase, par exemple :
la comparaison implique l'association "île" = "paquebot", tandis que la métaphore en apposition unit "île" à "gros animal". Dans cet autre énoncé, le bouleversement de l'équivalence de départ se fait en faveur d'une gradation :
Dans sa volonté de faire oeuvre poétique, Le Clézio systématise ainsi le recours au détail méticuleux qui fait de tout le cadre métaphorique de départ le terme du comparé, comme dans cet exemple tiré du Déluge ; :
Mais quels que soient les effets secondaires déclenchés par l'insertion d'une comparaison comme modalité de représentation figurative, c'est toujours vers des structures de relais que semble s'orienter la lecture. Le thème est alors conjointement développé en métaphores et en comparaisons. Il en résulte des substitutions qui nuancent et dynamisent la figure. Lorsque l'insertion met en valeur la représentation plus ou moins rationnelle de la similitude, la comparaison est alors poursuivie en configurations métaphoriques. 3. Comparaison développée en métaphoreLes exemples d'un développement métaphorique d'une comparaison sont assez présents dans les textes de Le Clézio. Sauf en cas d'interruption brutale de la séquence, la structure de l'énoncé consiste dans l'analyse des membres de l'équation comparative. Mais là encore, la position de la formule concernée en éclaire la fonction. En effet, en position initiale, la comparaisons tiendra approximativement le rôle de procédé de déclenchement d'une métaphore, avec, parfois, une nuance de motivation intradiégétique. En revanche, lorsqu'elle clôt la séquence métaphorique (descriptive), la formule introduite par le modalisateur simule une synthèse, propose une conclusion, parfois soulignées par un procédé phrastique de généralisation. Mais c'est surtout en milieu de séquence que la comparaison apparaît le plus, modifiant ou orientant l'association, la corrigeant ou la renforçant. C'est probablement sa fonction de figure de relais qu'elle semble ici pouvoir assumer. Nous proposons d'examiner en détail chacune de ces trois combinaisons. 3.1. Comparaison-ouvertureGénéralement courte et centrée sur une formulation verbale, la comparaison inaugurale mentionne des éléments qui sont susceptibles de se prêter à une analyse en métaphorisants ou en métaphorisés dérivés distincts. Le système proposé par Riffaterre [31] pourrait s'appliquer ici, moyennant les modifications nécessaires à la lecture de la nouvelle combinaison :
Les éléments verbaux du comparé et du comparant sont détaillés en métaphores dérivées. La construction paraît simple, mais certaines variantes ne sont pas à exclure qui révèlent des combinaisons parfois plus complexes. Un exemple typique nous est fourni par cette description hallucinée où l'on voit Bea B. s'efforçant de se transformer en gratte-ciel. Nous donnons cette séquence dans son intégralité.
La construction est cohérente et s'ordonne autour de l'équivalence "Bea B."/ "tour". La comparaison qui prépare (ou déclenche) cette identification instaure une première figure, qu'on pourrait appeler figure-synthèse, et dont la métaphore ne fait qu'analyser les constituants. Un inventaire des métaphorisés et des métaphorisants nous permettra d'identifier la nature de cette relation. Nous en proposons le schéma suivant :
La dérivation métaphorique est bien manifeste mais, dans certains segments, elle se fait plus discrète. Le motif étant formulé, l'absence du comparant explicite ne se fait pas beaucoup sentir. La proposition "les dards des antennes-télé poussaient sur son crâne" active une association, "crâne" = "toit" (non exprimé), sous laquelle se lit naturellement (co-textuellement) l'association "dards des antennes" = "cheveux" (non exprimé). Dans la proposition suivante, le motif adjectival se prête moins facilement à ce jeu de mise en équation. La relation déviante invite à nommer le métaphorisant "murs", l' attribut commun ne référant pas directement à une subdivision du comparé, mais à l'une de ses propriétés. Par contre, le segment "les fenêtres … entourées de balcons en spirale" formule un motif dont l'impertinence frôle l'énigme. Le comparé est ainsi difficile à reconstituer. Il s'agit de deviner quelque chose qui serait pour le corps de Bea B. ce que sont les fenêtres pour un immeuble. L'analogie absurde se trouble pour ainsi dire de fantasme, sinon de ludisme. Mais rappelons que l'énigme peut être neutralisée par l'analogie initiale. Au niveau de la réception, il se produit une sorte d' engendrement du sens qui ignore les règles habituelles des liaisons logiques, instaure ce que Riffaterre appelle les règles de l'idiolecte textuel [32]. La fabrication de la figure se conforme à une structure de base qui, simultanément, fait se déployer les figures secondaires, leur sert de motivation endogénétique et suggère un sens nouveau basé sur l'ancien. Sans qu'il soit nécessaire d'identifier le référent exact, le lecteur déchiffre l'énigme. La clé est celle qui permet, grâce à la comparaison, d'accepter d'imaginer Bea métamorphosée en immeuble. Nous pouvons affirmer que l'étrangeté du détail est atténuée par le contexte, noyée dans l'étrangeté plus prodigieuse de l'équivalence. Cette déviation initiale devenue acceptable prolonge la métaphore dans les deux pivots nominaux "yeux" = "phares" et "coeur" = "ascenseur". Plus conventionnelle dans la première assertion, la chosification débouche sur une véritable figure d'invention. L'analogie juste et inédite, à notre connaissance du moins, se pose comme une synthèse de l'ensemble du parcours. La répétition du verbe "monter", ainsi que la ponctuation suspensive soulignent cette finale, mais ouvrent la séquence à d'autres possibilités de liaison. Comme on vient de le voir, la comparaison qui lance la figure forme comme le noyau de l'analyse en membres dérivés. La métaphore filée ne fait qu'activer en chaîne plusieurs associations [33] :
Comme si le texte se disait lui-même en tant que texte, comme si prévoyant une résolution prématurée de l'énigme, "dans sa bouche il n'y avait plus de mots, plus de phrases, rien". Rupture nécessaire au rebondissement du sens figuré [34]. La structure à rebondissement où l'on passe d'une métaphore à une autre par le biais d'un élément de l'une transposé dans l'autre, se retrouve dans maints passages de l'oeuvre. Elle est, nous semble-t-il, caractéristique du style de Le Clézio. En voici un autre exemple :
L'acte d'écrire est présenté comme l'investissement d'un espace : "il entra dans l'écriture comme on entre dans un paysage". La métaphore est rapidement modifiée par une focalisation sémique du type synecdochique : "main" = "cette chose qui marchait toute seule…". Dans cet autre énoncé, la comparaison se poursuit en filigrane, sans être ouvertement décortiquée :
Les figures successives s'emboîtent l'une dans l'autre, créant une sorte de métaphore à tiroirs qui fait oublier la comparaison centrale, la noie dans les détails d'une description minutieuse. Parallèlement à ces structures qui proposent des développements exemplairement réguliers, on pourrait observer des combinaisons plus recherchées (prolifération des termes du motif, renversement de l'équivalence initiale, passage à d'autres équivalences plus discrètes, etc.). Ces combinaisons se compliquent davantage, lorsque la comparaison se trouve en position médiane, reliant les fragments plus ou moins courts d'une plus longue métaphore. 3.2. Comparaison reliant des unités métaphoriques au sein d'une longue séquence.L'une des métaphores les plus fortes du Livre des fuites est cette longue séquence qui définit l'errance dans ses rapports avec l'espace, le voyage et la découverte. Le Clézio s'en sert pour réfléchir sur le thème central du roman, redéfinir le lieu de cette aventure humaine entreprise par le personnage suggestivement appelé Jeune Homme Hogan [35]. Texte séminal qui, parallèlement aux "autocritiques" [36] qui émaillent le récit, ouvre le "roman d'aventures" sur le commentaire poético-philosophique. On y voit le narrateur-personnage métamorphosé en monstre gigantesque, pour être à la mesure du projet impossible de la fuite autre. Voici le passage en question :
D'entrée de jeu, cette métamorphose s'inscrit dans le texte sous le double signe d'une métaphore et d'une comparaison. Elle est l'indice d'une rupture ontologique de la dichotomie "petit"/ "grand" ou "contenu"/ "contenant". La traversée de l'espace, mouvement commun à tous les voyages ordinaires, devient l'ingestion d'un aliment, acte plus vital, mais qui présuppose une intériorité de l'itinéraire, le figement extérieur du fugueur. Comme dans la plupart des systèmes de filiation, nous avons un déploiement des deux séries :
La double métamorphose est, quant à elle, explicitée par des figures de projection : "se faire monstre de métal", "j'étire mon corps à travers l'espace", "je couvre les suites de kilomètres", "par tous mes trous aventureux" et, de l'autre côté, "le jus coule dans ma gorge", "tout ce qu'elle porte glisse en moi". Contrairement à ce qu'on pourrait attendre, la terre n'est ni rapetissée, ni substantialisée expressément pour s'adapter à un aliment digeste. C'est le processus inverse qui a lieu [37]. Il faudrait donc probablement relire le texte à la lumière des formulations comparatives qui le parcourent. Certes, sur une quarantaine de relations syntaxiques métaphoriques formant la suite filée, nous n'avons que cinq comparaisons, mais leur substance sémantique en amplifie considérablement l'effet expressif. Comment se produit cette amplification ? Nous pensons que la force suggestive de la comparaison insérée dans cette suite de métaphores réside dans les modifications sémantiques qu'elle apporte à l'ensemble. Elle est à la fois élément de rappel, de transition et paramètre de déviation. En effet, à bien regarder la séquence, on ne manquera pas de relever le parallélisme qui, de loin, relie les formules : "dévorer les paysages … comme un qui ne serait jamais rassasié…" et "Comme quelqu'un qui n'aurait pas mangé depuis des siècles, j'avale des tonnes de terre…". Le parallélisme sémantique et lexical à la limite du pléonasme est doublé d'un chiasme :
L'idée que développent les deux expressions ne semble pas étrangère à l'isotopie de la nutrition phénoménale et monstrueuse. Elle rappelle et fragmente l'équivalence amorcée. Mais sa pertinence réside aussi dans le fait de ramener l'association à sa dimension plus rationnelle. Comme il n'y a, à aucun moment, évocation explicite de "monstre", de "géant" ou d'"ogre", il faut bien que l'idée de "gigantesque" soit nommée quelque part. De ce point de vue, le comparant tient cette gageure de référer en même temps au réel (un humain désigné par "un", "quelqu'un") et au fictif (une créature qui ne serait "jamais" rassasiée qui n'aurait pas mangé depuis des "siècles"). La métaphore s'enrichit de cette tension ou de cette indécision du sens oscillant entre objectivité et subjectivité. La comparaison, en dernière analyse, contextualise la métaphore, c'est-à-dire lui garantit une certaine légitimité référentielle. La formule introduite par "comme" est en fin de compte le lieu d'une représentation intellectuelle et analytique qui, au sein du passage formé de métaphores plus ou moins disparates, cautionne de nombreux changements de perspective. Dans la séquence que nous venons de présenter, elle accompagne le passage du thème de l'inextricable à celui du dévorement, puis de celui-ci au thème final de la nécessité de la fuite intérieure. Tout se passe comme si, du même coup, les comparaisons mettaient en évidence et articulaient les pièces d'un puzzle. De toutes les manières, elles charpentent l'édifice ainsi formé, cimentent les parties du tout métaphorique. 3.3. Comparaison finaleAchevant une série d'évocations assemblées en métaphore, la comparaison joue le rôle de conclusion. Ce peut être une synthèse en bonne et due forme, comme dans cette suite :
La série des verbes "pesait", "forait", "élaguait" se trouve orientée vers l'expression d'une "danse" toute euphorique "animée depuis les profondeurs ombreuses". L'effet de clausule est en outre souligné par le présentatif "c'est" à valeur de reprise récapitulative. Cette récapitulation crée parfois une surprise, lorsque le motif suggère une interprétation que le comparant vient annuler après coup :
Au moment où l'on s'attendait à un comparant plus homogène, comme "monstre", "animal" ou "bête", c'est le lexème "épave" qui vient imposer sa sélection à la partie antérieure de la description et de la métaphore. Mais souvent, la comparaison ne fait que reprendre l'analogie, dans le sens de la précision :
Entre "insectes" et "sauterelles", il n'y a pas différence de représentation, mais degré. La formulation introduite par la comparaison s'avère plus cohérente, plus précise, mais surtout plus adéquate vis-à-vis de la suite actualisée par la relative. Comme on ne manquera pas de le constater, la comparaison joue un rôle essentiel dans la contextualisation de la formulation métaphorique. Quelle que soit la place qu'elle occupe au sein de l'énoncé identifié comme métaphorique, quelle qu'en soit la dimension et la morphologie, elle est presque toujours appelée à renforcer un rapprochement, raffermissant les liens des objets entre eux, relançant, modifiant ou orientant le sens d'un transfert. Même quand elle est le support d'une vision qui tend à paraître rationnelle, sa capacité de faire image en fait un outil indispensable à l'insertion du sens figuré. Elle correspond alors à la recherche de précisions supplémentaires, de nuances connotatives diverses, et trouve ainsi sa justification dans cette perpétuelle dynamique que traduit l'écriture leclézienne. Mais bien évidemment, cette dynamique n'exclut pas les autres procédures phrastiques liées à l'insertion de la figure : elle les réclame, au contraire.
NOTES: [1] M. Riffaterre, Essais de stylistique structurale, Paris, Flammarion, 1971, p. 57. [2] Pour Riffaterre, la notion de "contexte" peut avantageusement remplacer celle de "norme linguistique". Il note :"La définition du style littéraire comme écart à partir de la norme linguistique soulève des difficultés d'application quand il s'agit de faire de l'analyse de style. (...) j'ai proposé en conséquence de remplacer la notion de norme générale par celle de contexte stylistique, et d'étudier les procédés stylistiques par rapport à ce contexte", Ibid ., p. 64. [3] Ibid ., p. 65 - 66. [4] On ne peut par exemple comprendre ou identifier une allégorie ou une parabole que par rapport à ce contexte large. [5] A. Henry, Métonymie et métaphore, Paris, Klincksieck, 1971, p. 22. [6] N. RUWET, "Synecdoques et métonymies", Poétique, n° 23, 1975, p. 376 - 377. [7] Op. cit., p. 58. [8] P. RICOEUR, La Métaphore vive, Paris, Le Seuil, 1975, p. 35. [9] G. MOLINIÉ, La Stylistique, Paris, PUF, 1993, p. 135. [10] G. Genette parle de "comparaison motivée" et de "comparaison non motivée". Voir "La rhétorique restreinte", Figures III, Paris, Le Seuil, 1972, p. 30. [11] C. MORINET, "La comparaison en amont ou en aval de la métaphore", Faits de Langues, n° 5, 1995; F. RULLIER-THEURET, "Faire, être et avoir sous la métaphore en de", L'Information Grammaticale, n° 73, 1997. [12] J. MOLINO et J. GARDES-TAMINE, Introduction à l'analyse linguistique de la poésie, Paris, PUF, 1982, p. 167. [13] G. GENETTE, op. cit. [14] Exemple cité par C. FROMILHAGUE et A. SANCIER, Introduction à l'analyse stylistique, Paris, Bordas, 1991, rééd. Dunod, 1995, p. 136. [15] J. COHEN, "La comparaison poétique : essai de systématique", Langages, n° 12, 1969. [16] Ibid., p. 44. [17] Ibid., p. 45. A = Comparant, B = Comparant, C = "Prédicat commun". [18] Cohen précise toutefois que "l'impertinence ici est double et la figure devrait se noter : B ? A et C (…) chacun des deux lexèmes possède le sème de couleur, mais cette couleur n'est pas bleue. La comparaison compare des incomparables et c'est pourquoi on peut la noter A ? C", ibid., p. 47. [19] Introduction à l'analyse linguistique … , op. cit ., p. 167. [20] Introduction à l'analyse stylistique, op. cit ., p. 136-137. [21] Ibid., p. 137. Nous soulignons. [22] Métonymie et métaphore, op. cit ., p. 116-139. [23] Ibid ., p. 117. [24] Ibid. [25] Ibid. , p. 117-118. [26] Il s'agit en fait d'une métaphore près d'être lexicalisée. [27] Mais la catachrèse n'est pas toujours inexpressive. Dans cette métaphore de La Guerre , "ailes des avions" n'est pas sentie comme une simple nécessité linguistique. L'effet de sens amorcé par l'isotopie [animal] est également présent dans la métaphore linguistique : "La destruction est proche, maintenant (…) C'est écrit aussi sur les pistes des autoroutes, avec les drôles d'insectes de métal qui roulent à 120 kilomètres/heure, et sur les ailes des avions" ( G ., 233). [28] Voici deux autres exemples de liaisons phoniques :"Les rou es se rencontraient et fuyaient, et sur elles les rou tes t our naient avec folie (…) ( Le Livre des fuites, p. 31); "(…) on traversait les cou loirs de vent glacé (…) qui sifflaient et cou paient sur la co lline. (Le Déluge , 100). [29] Nous empruntons cette notion à A. VIAL : "…juxtaposition de reprises, reprises du même terme ou reprises de la même idée, de a même sensation, par le moyen de synonymes ou de mots à peu près synonymes, ou encore de mots qui, selon l'expression des grammairiens correspondent sur le plan idéologique", Guy de Maupassant et l'art du roman, Paris, Nizet, 1954, p. 601. [30] Signalons l'assonance [carambolage] / [rouages]. Est-elle vraiment fortuite ? Faut-il aussi lire "doux" comme ironique ? [31] Voir M. RIFFATERRE, "La métaphore filée dans la poésie surréaliste", Langue Française, n° 3, 1969, repris dans La Production du texte, Paris, Le Seuil, 1979, p. 217-234. Nous renvoyons à cette dernière édition. [32] M. RIFFATERRE, "Système d'un genre descriptif", Poétique, n° 9, 1972, p. 15. [33] I. TAMBA-MECZ parle très justement d'"entrelacs bi-thématique". Voir Le Sens figuré, Paris, PUF, 1981, p. 111. [34] Cette continuation dans la métaphore d'une relation entre deux membres de la comparaison n'est pas toujours très stable. La poussée de la métaphore peut se trouver gênée par des espèces d' excroissances digressives. Dans cette longue séquence descriptive, il est possible d'observer une telle variante stylistique.
[35] C'est nous qui soulignons. [36] Voir, dans Le Livre des fuites, les passages suivants : p. p. 41 - 42; 54 - 57; 114 - 117; 167 - 172; 191; 236 - 239 et 264 - 270. [37] Le terme "jus" est le seul métaphorisant réellement explicite dans la transformation espace = nourriture. |
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