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Modeste commentaire de l'article :

« Linguistique et psychanalyse : pour une approche logiciste »

de J.-J. Pinto
 

  Commentaire modeste et sans prétention de l'article car je ne suis ni psychanalyste ni linguiste ; de plus, je découvre le projet d'Analyse des Logiques Subjectives…

     Je compte reprendre ci-dessous -d'une manière improvisée- quelques points de l'article de J.-J. Pinto qui m'ont interpellé, intéressé, questionné ; ceci après une première lecture.

1. La définition de l'A.L.S. : parti-pris pour la sémantique et raisonnement synecdotique

L'A.L.S. est une :

« méthode d'analyse de mots (lexèmes) d'un texte parlé ou écrit, qui permet, sans recourir au non verbal (intonations, gestes, mimiques), d'avoir une idée de la personnalité de l'auteur et de ceux qu'il peut espérer persuader ou séduire » (p.91).

Deux choses m'ont surpris ici :

A. le fait que J.-J. Pinto refuse de prendre en compte dans ses analyses l'aspect non-verbal [1] du langage humain :

·       La prosodie :

Je me suis demandé à quel point, avec un peu d'imagination, les paramètres acoustiques classiques de la prosodie (durée, rythme, intonation, intensité, timbre) ne seraient pas -dans une certaine mesure et seulement pour le discours parlé bien entendu- intégrables dans l'A.L.S.. Car si la sémantique n'est pas sans lien avec le fantasme, ne peut-on pas imaginer que la phonologie le soit également ?

A titre d'exemple, dès l'aube de la vie, l'infans produit deux types de productions langagières totalement opposables : le jasis et le protolangage.

G. Konopczynski a pu mettre en valeur ceci : alors que les énoncés-jasis n'ont « aucune structuration temporelle ; ils sont au contraire caractérisés par une instabilité maximale » [2], les énoncés-protolangage sont caractérisés par des « paramètres prosodiques constants, tant au niveau de fondamental qu'à celui du type de schémas mélodiques utilisés » (idem, je souligne).

N'est-il pas envisageable de faire un parallèle (douteux ou pas) entre -jasis et  la série A- et entre -protolangage et série B- ?

Ceci pour poser l'hypothèse qu'une voix (de nourrisson et d'adulte), dans ses divers et nombreux aspects prosodiques, peut être plus dans un registre de stabilité (série B) ou plus dans un registre d'instabilité (série A).

         A ce titre, le phénomène de l'emphase m'a beaucoup intéressé il y a quelques années. Car l'emphase affective (cette mise en valeur d'une unité linguistique), celle qui n'est pas nécessaire à la compréhension linguistique du message, est justement caractérisée par un contraste, une exagération, un proéminence, un débordement. Caractéristiques -si j'ai bien compris l'article de J.-J. Pinto- ressortissant plutôt du « point de vue ».

·       Le geste :

Le musicologue J.P. Mialaret a proposé une méthode d'analyse des corpus d'improvisations instrumentales et vocales.  Partant de la notion de « vecteur dynamique » de M. Imberty [3], l'auteur envisage une grille de description de l'improvisation à partir des répétitions signifiantes [4] (pouvant correspondre à votre série B) et des variations, fluctuations (pouvant correspondre à votre série A).

B. le fait que l'A.L.S. permette donner « une idée de la personnalité » (même si l'auteur revient à moitié sur le terme « personnalité » pour lui substituer « identification » -p.94-) me semble aussi intéressant qu'inquiétant. Je me demande à quel point le fondement de ce raisonnement n'est pas d'une sorte de synecdoque : L'humain (1) forme des récits (2) composés de phrases (3) elles-mêmes composées de mots (4) eux-mêmes composés de sèmes (5). Ceci correspond approximativement aux unités dont l'auteur parle à la page 96.

         Si j'ai bien compris le raisonnement de l'auteur (peut-être il me contredira), à partir de sèmes surdéterminés (dans le sens psychanalytique du terme), il est envisageable d'émettre des hypothèses quand à la personnalité. Donc, il serait possible de passer de l'infiniment petit (5 – sèmes) à l'infiniment grand (1 – la personnalité ou « le point de vue subjectif de (..) [l'] émetteur » -p.93-).

Toutefois j'ai été rassuré quand j'ai lu que « la valeur associée à chaque mot (..) peut changer chez un locuteur donné selon les moments ou selon les périodes de sa vie », p.92.

2. Prise en compte des rapports entre fantasme et sémantique

        Je suis très intéressé par le fait que l'auteur mette en rapport « la logique fantasmatique » (p.100) et « la logique cognitive » (101) du langage. Très souvent, les recherches actuelles en psychologie ne prennent plus qu'en compte la dimension cognitive du langage (ou plus précisément de la composante sémantique du langage), en faisant main basse sur son « fonctionnement fantasmatique » (p.97). Or je trouve qu'on ne comprend pas grand chose à la métaphore si on étudie sa production  et sa réception uniquement à partir du prisme cognitif.

         La grammaire fantasmatique de J.-J. Pinto me semble ouvrir des perspectives de recherches sur la métaphore. En effet, cette méthode offre de nouvelles perspectives dans la compréhension de certains synonymes métaphoriques pour un sujet, des « synonymies inexplicables cognitivement » (p.106). En cela, je trouve le point 4.2.5. de l'article très éclairant.

 

3. Et la psychose ?

·       L'auteur note à la page 102 que « l'A.L.S. se limite à la description fine du discours des ‘personnalités névrotiques' dans le discours courant. Elle ne s'applique ni aux psychoses ni aux perversions ».

         J'ai des hypothèses [5] sur le fait que l'A.L.S. a peu de chance d'être valide dans le cas de la psychose, mais je regrette qu'il n'y ait pas plus d'explication dans l'article de l'auteur.

·       Toutefois, j'ai tout de même une question de méthodologie : Comment J.-J. Pinto fait-il pour distinguer le récit (ou le corpus) d'un névrosé d'un psychotique ?

Comment l'auteur est-il sûr que dans ses corpus de « névrosés », il n'y ait pas de psychotiques, sachant (en travaillant avec des psychotiques à partir de la théorie lacanienne de la psychose) qu'à partir des critères lacaniens, il faut parfois plusieurs semaines de travail avant de pouvoir faire un diagnostic différentiel névrose-psychose ?  Je ne pense pas que dans son article l'auteur précise à partir de quelle théorie il fait ce diagnostic – diagnostic nécessaire étant donné que pour des raisons de validité il exclue les récits de psychotiques.  

      Si j'ai bien compris l'article, une des prémisses implicites du raisonnement de J.-J. Pinto est que ses corpus écrits (notamment les « publicités », « slogans », « journaux », « œuvres littéraires » -voir p.91-) sont des productions de névrosés. Il me semble qu'a priori cela n'est pas garanti. J'interroge donc l'auteur sur l'instrument diagnostique qu'il utilise pour être sûr de ne pas analyser des productions de psychotiques.

 

4. Quid de la métaphore?

      La métaphore semble être au cœur de l'A.L.S.. En effet, « les séries sont (...)  des réserves d'éléments métaphoriques » (107), et l'auteur l'indique fort bien à partir de maints exemples tout au long de son article.

     Ceci dit, J.-J. Pinto ne définit pas ce qu'est la métaphore pour lui. Par contre, il donne des références bibliographiques -dont il ne parle pas dans l'article- concernant la métaphore. Le fait de ne pas définir la métaphore me semble un inconvénient étant donné que l'auteur met directement en rapport la métaphore et les séries (p.107) et la métaphore et le fantasme [6] (107).

      Par contre, l'auteur qu'il suit J. Lacan, (p.107), mais ça n'en dit pas beaucoup plus, si ce n'est peut-être que : 

« la métaphore est radicalement l'effet de la substitution d'un signifiant à un autre dans une chaîne, sans que rien de naturel ne le prédestine à cette fonction de phore, sinon qu'il s'agit de deux signifiants, comme tels réductibles à une opposition phonématique » (Lacan , 1966).

    Définition qui -acceptée sans discussion par la plupart des fidèles pendant des décennies- ne manque de devenir -enfin !- polémique. Je pense par exemple au récent travail d'A. Costes [7]. Ce dernier, en analysant très finement les exemples de métaphore dont use Lacan et les raisonnements qu'il utilise, aboutit à cette conclusion -fort argumentée-:  « les substitutions métonymique et métaphorique se font sur la base d'un travail à partir des signifiés et jamais à partir des signifiants » (p.214).

    Le fondement de de l'A.L.S. étant la sémantique (donc l'organisation des signifiés), je ne comprendrais pas bien que l'auteur suive J. Lacan dans sa définition. Peut-être pourrait-il en dire un peu plus à ce sujet ?

 

5. Pour conclure 

    Je remercie l'auteur de m'avoir fait découvrir l'A.L.S. et de m'avoir donné envie d'en savoir un peu plus sur elle. Cette méthode pourrait m'être utile dans l'avenir -pour des recherches en métaphorologie appliquée- si j'arrive à mieux situer la place (et le statut) de la métaphore au sein de l'A.L.S.

En espérant que ce modeste commentaire

soit le point de départ d'un dialogue amical,

 

Cédric Detienne

Cedricdetienne@yahoo.fr

http://www.info-metaphore.com/

 

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[1] Tout de même, cette appellation classique de « non-verbal » me semble très discriminative, quasi péjorative. Les aspects prosodiques et gestuels du langage humain sont tout de même les premiers à apparaître et nous suivent tout au long de l'existence. Il me semble illégitime de prendre comme référence du langage « le verbal » (sauf à prendre l'écriture comme modèle du langage) et de mettre dans une marge (affirmée par le « non » de « non-verbal) ce qui n'est pas le « verbal ». D'autant plus que certaines hypothèses actuelles tendent à confirmer l'idée que la prosodie n'est pas sans effets sémantiques. Voir les recherches de G. Konopczynski.

[2] Konopczynski, G., Tessier, S., (1994), Structuration intonative du langage émergent. Je souligne. Pour en dire un peu plus sur les propriétés du jasis :  « les courbes [mélodiques] changent sans arrêt et brutalement de direction, de pente, de forme. (…) L'enfant (…) produit ainsi une succession de mouvements tout à fait aléatoires » (idem. Article disponible sur le net) 

[3] Par exemple, dans la préface d'un livre de L. Miroudot (Structuration mélodique et tonalité chez l'enfant,2000), M. Imberty définit de cette manière le vecteur dynamique : « éléments musicaux qui véhiculent des significations temporelles d'orientation, de progression, de diminution ou de croissance, de répétitions et de retours ». Ils sont « les plus petits éléments porteurs de sens », ce qui pourrait être rapproché des « atomes de sens » dont vous parlez, p.91, que vous dénommés aussi –après de nombreux linguistes « traits sémantiques minimaux », p.97, -terminologie métaphorique (atome, trait) me faisant penser à des exemples de noms décomposables en sèmes ressortissant de la série B)

[4]Signifiantes dans le sens où le langage musical est avant tout un langage fonctionnant à partir de la face signifiante du signe.

[5] Une des hypothèses est bien sûr le fait que dans certains discours psychotiques, les traits sémantiques ne sont pas « préalablement définis » (p.105), - ce qui semble être une condition pour l'A.L.S.    Je pense ici au caractère hautement néologique de certains énoncés et aux mots creux, mots qui ne semblent pas usés à propos ou ritournelles. De plus, « la métaphore délirante » (cf. Lacan 1966) signe un signifié non abordable pour le clinicien au premier abord…

[6]  « La métaphore est constitutive du fantasme » (p.107)

[6] Lacan, le fourvoiement linguistique ; La métaphore introuvable, 2003, PUF.