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Métaphore et synonymie : quelques interrogations (J. Gardes-Tamine)
 

Je propose ici quelques réflexions en cours sous forme d'un document de travail destiné à susciter la discussion. Dans un article ancien, j'affirmais de manière abrupte qu' « il n'y a pas de figure hors contexte entretenant avec un terme propre une relation sur le mode de la synonymie » ( Langages , p. 79). Je voulais insister sur le fait que la métaphore est construite en discours et repose donc sur un agencement syntaxique. Du même coup, j'évacuais rapidement la question de la synonymie, conçue comme relation paradigmatique entre mots. Il me semble néanmoins que la question du lien de la métaphore et de la synonymie doit être posée à plusieurs niveaux que j'énumèrerai, sans donner à cette présentation l'allure d'un véritable article.

 

Préalables

1. Est-il bien pertinent de s'interroger sur la situation de la métaphore vis à vis de la synonymie ? On y est autorisé par la diversité des définitions de la synonymie : elle ne concerne pas seulement les mots et le lexique mais aussi le syntagme, la phrase, et elle a alors à voir avec la paraphrase, mais aussi la traduction, intra et interlangue, autant de points qui concernent également la métaphore.

Lyons [1] (1970, p. 328) définit ainsi la synonymie : « deux ou plusieurs items sont synonymes si les phrases qu'on obtient en substituant l'un à l'autre ont le même sens. » Or, si l'on dit : l'homme est un loup pour l'homme , ou l'homme est un être cruel pour l'homme , on a bien grossièrement le même sens, de sorte qu'on peut envisager que loup et être cruel sont synonymes.

De plus, que signifie « avoir le même sens » : s'agit-il d'identité ou d'équivalence ? Au sens strict, on sait bien que la synonymie dite totale, avec identité de sens, n'existe sans doute que dans les nomenclatures scientifiques, même si les deux mots ne sont précisément pas équivalents, dans la mesure où leur connotation diffère ( muflier / gueule de loup ), d'où des conditions d'emploi pragmatiques également différentes. Mais la synonymie est le plus souvent définie comme synonymie partielle, comme parasynonymie, qui n'implique que l'équivalence d'un des sens que peuvent prendre les items, si bien que la question est évidemment pertinente pour la métaphore.

On peut s'interroger l'extension de ce que Lyons appelle « items » : s'agit-il de mots, ou d'unités plus larges que le mot ? C'est ainsi que A. Lehmann et F. Martin-Berthet [1998, p. 54] déclarent que « lorsque la synonymie porte sur des unités supérieures (phrases, énoncés), l'on parle de paraphrase ». Mais de quel type de synonymie s'agit-il exactement ?

Les cas où l'on reconnaît une synonymie n'impliquent pas toujours une équivalence sémantique : il s'agit parfois simplement d'une autre façon de désigner, en le décrivant, le référent. Cette synonymie est alors cognitive et non linguistique, c'est celle à laquelle renvoie B. Pottier, dans Sémantique générale [1996, p. 42], lorsqu'il écrit : « Une intention conceptuelle peut être dite de plusieurs façons, allant du « mot juste » (l'orthonyme) à la périphrase ludique. On trouvera toutes ces gammes dans les définitions de mots-croisés ». Lorsque Saint-John Perse parle des membranes closes du silence (les persiennes), il utilise une périphrase métaphorique proche d'une définition de mots croisés : s'agit-il donc d'un cas de paraphrase synonymique cognitive ?

Il existe une autre façon d'aborder la synonymie, comme le fait Josette Rey-Debove [1978] au niveau métalinguistique, en passant précisément par la notion de périphrase :

On rend compte du sémantisme d'un système langagier L1 par la synonymie, ou circuit d'interprétants (Pierce : tout ce qui a été dit d'une certaine façon (avec des signes de signifiants a, b, c,…) peut être redit d'une autre façon (avec des signes de signifiants i, j, k,… ), tout ce qui a été exprimé en un mot peut être réexprimé en plusieurs mots. )

La synonymie entre deux mots est rare, mais la synonymie entre un mot et une périphrase fonctionne pour tous les mots : la définition de dictionnaire en est un bon exemple. (p. 121)

C'est une telle structure de définition qu'utilise parfois la métaphore :

L'homme est un mammifère bipède ;

L'homme est un roseau pensant.

Si un mammifère bipède fonctionne comme périphrase synonymique de l'homme , pourquoi n'en irait-il pas de même de un roseau pensant  ?

On peut enfin évoquer la synonymie dite extralinguistique qui joue entre un terme et celui qui le traduit. Les termes autonymes échappent à la traduction et donc à cette synonymie : la métaphore, où le signe entier est impliqué, et pas seulement le signifié, présente sans doute une connotation autonymique qui autorise seulement des traductions approximatives et non des synonymes.

La question de la relation de la métaphore et de la synonymie peut donc être posée à des niveaux différents, étant entendu évidemment que ce n'est pas une synonymie inscrite dans le système, mais une synonymie construite en discours par une énonciation subjective.

 

2. À propos de la métaphore, je précise quelques points de terminologie. Toute métaphore rapproche deux domaines différents, que Perelman et Olbretchts-Tyteca (1976, p. 501) appellent thème et phore (tenor, vehicle, selon la terminologie de I. A. Richards, 1936) et applique le phore au thème, quel que soit le fondement de cette application :

L'amour est un feu
Thème   phore

 

L'amour brûle
Thème phore

Les mots qui incarnent en contexte le thème et le phore ne sont pas les seuls à devoir être pris en compte. C'est sur eux qu'insiste la conception de la métaphore comme interaction (Max Black, 1962) mais il existe aussi une conception lexicale de la figure selon laquelle un terme métaphorique se substitue à un terme propre :

Jacques est une courge
  un imbécile

En réalité, les deux conceptions, dont l'une met l'accent sur la syntaxe, et l'autre sur le lexique, ne sont pas exclusives l'une de l'autre. Je pose donc que toute métaphore implique théoriquement trois termes : 1. le terme qui signale le thème en contexte, le thème syntagmatique (Ths), 2. le terme qui signale le phore (Ph), et 3. le troisième terme, absent du contexte, qui appartient au paradigme du thème, (Thp). Dans certains cas, on peut le reconstruire, mais il reste le plus souvent virtuel et indécidable :

Tes yeux (Ths) sont une citerne (Ph)
  ??? (Thp)

Il est évident que la question de la synonymie ne se pose pas de la même façon selon qu'on envisage la relation de Ph avec Ths ou Thp [2].

 

La synonymie au niveau du mot

On la définit souvent comme (para)synonymie : le sens de deux termes différents est le même, dans un contexte donné, alors que dans d'autres contextes, il différerait. Ainsi, dans un sentiment fort et un sentiment intense , fort et intense désignent un même degré de violence, et peuvent être considérés comme des (para)synonymes. Or, certaines métaphores semblent bien présenter une équivalence de ce type. Le feu de son regard et la vivacité de son regard évoquent la même qualité, sauf que la première expression donne à voir, alors que la seconde désigne simplement la notion.

Selon la conception substitutive de la figure, « à un terme propre, existant dans la langue (métaphore proprement dite) ou non existant (catachrèse), mais de toute façon virtuellement présent en tant qu'il caractérise ou pourrait caractériser l'entité envisagée, est substitué un terme figuré, qui renvoie à la même entité » (Molino et aliae , 1979, p. 21). Entre le phore et le terme qui lui est associé paradigmatiquement hors contexte, il existe une équivalence cognitive. Le sens visé et l'objet sont les mêmes, même si, sur fond de désignation stable, les connotations diffèrent : « le terme figuré donne à voir et prête à l'idée une force descriptive et émotive considérable ». Les conditions pragmatiques d'emploi ne sont évidemment pas les mêmes (voir Nanine Charbonnel, 1991). Ceci est bien connu. Il faut seulement insister sur le fait que, même dans le cas où se produit cette équivalence (il s'agit généralement de métaphores banales), les modes n'en sont pas identiques selon la construction de la figure.

On remarque en effet que seules les in absentia relèvent exclusivement de ce type de synonymie. Ph et Ths n'y appartiennent pas à la même classe morpho-syntaxique (un groupe nominal et un verbe, un substantif et un adjectif en particulier), si bien qu'il ne peut y avoir synonymie entre eux et que, si synonymie il y a, elle ne peut jouer que paradigmatiquement entre Ph et Thp. Les in praesentia , qui posent une équivalence entre le thème et le phore, impliquent en outre une équivalence syntagmatique entre termes relevant de la même partie du discours :

L'homme est un loup
  un être cruel

vs  :

Déclarer sa flamme
  son amour

Sans entrer dans le détail des configurations des in absentia , on peut au moins opposer les métaphores dont le phore est un verbe à celles dont le phore est un groupe nominal. Dans le premier cas, il est fréquent que la relation qui lie le phore au thème paradigmatique (Thp) soit une relation d'hyponymie :

Faudra-t-il chercher à raccommoder les principes ? (Poincaré).

Raccommoder est équivalent à remettre en état , expression hyponyme de toute une série de termes, raccommoder , recoller , ressouder , ravauder . Il y a bien une proximité sémantique entre Ph et Thp, mais elle n'est pas de synonymie, en raison du niveau hiérarchique différent où jouent l'hyperonyme et ses hyponymes (Duvignau, 2003) [3].

Pour les métaphores nominales, il faut distinguer les métaphores usées et les métaphores vives. C'est pour les premières seules que l'on peut trouver un Thp que le phore aurait remplacé avec une éventuelle plus grande expressivité ( déclarer sa flamme / son amour ). Quant aux secondes, il est difficile d'imaginer le Thp et de lever l'énigme que constitue la figure. Si le phore suscite des associations de mots et d'idées [4], aucun terme équivalent ne s'impose. Baudelaire justifie souvent une métaphore en la prolongeant :

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
(« Correspondances », Les Fleurs du mal )

le phore, dans l'exemple un temple , ne s'en laisse pas pour autant traduire.

En réalité, la question de la synonymie envisagée au niveau du seul terme qui incarne le phore, renvoie à une conception du trope (et pas seulement de la métaphore) qui suppose un choix entre polysémie et synonymie. Quand on ne trouve pas de terme paradigmatique, par exemple dans la catachrèse, on peut penser que le terme figuré (faudrait-il dire phorique ?), le trope, présente selon les contextes plusieurs sens, un sens propre (c'est-à-dire approprié) dans le pied de l'homme , et un autre sens, dans le pied de la table . C'est ce que note Françoise Douay à propos de l'analyse de Dumarsais qui, pour la catachrèse, met « en place un schéma d'analyse privilégié : un seul mot et (apparemment) au moins deux sens », tandis que « la problématique des synonymes privilégie le schéma inverse : au moins deux mots et « (apparemment) un seul sens » (1988, p. 303). On peut reformuler cette opposition en utilisant les termes de thème et de phore : lorsque le thème est reconstructible paradigmatiquement, il existe une relation entre le phore et lui, tandis que lorsque c'est impossible, que l'on soit dans le cas de la catachrèse ou dans celui des métaphores énigmatiques, c'est la relation du phore avec le contexte, par le biais de la syntaxe, qui lui confère un sens différent de celui qu'il présente par ailleurs, si bien qu'on est du côté de la polysémie.

La périphrase peut présenter un cas intéressant, car elle implique les deux types de relation, paradigmatique et syntagmatique. Soit cette expression de La Chanson du mal-aimé d'Apollinaire : « le gin flambant de l'électricité ». En contexte :

Soir de Paris ivre du gin
Flambant de l'électricité

on comprend qu'elle renvoie aux lumières de la ville. On peut donc poser l'équivalence (synonymie) gin flambant de l'électricité = lumières , mais elle se construit grâce au rapport syntagmatique entre gin flambant et l'électricité . Françoise Douay avait d'ailleurs noté à propos de l'analyse par la synonymie dans le Traité des tropes qu'elle « embarqu[ait] locutions, tropes et périphrases dans le sillage des mots simples » (1988, p. 303) et elle citait entre autres exemples « le flambeau du corps » ou « l'organe de la lumière » pour désigner les yeux.

 

La synonymie au niveau du discours

Le problème se pose essentiellement pour les métaphores in praesentia pour lesquelles le thème et le phore sont explicitement associés dans le contexte de la proposition par une relation syntaxique ou de proposition (phrase) à proposition (phrase) par des reprises anaphoriques.

Les métaphores in praesentia associent le thème et le phore par un outil syntaxique, copule, structure appositive, préposition (voir Langages , 1979). Pour le premier cadre, on sait que l'on doit distinguer plusieurs cas selon le déterminant du groupe attribut. S'il n'en présente pas, il fonctionne comme un adjectif, et il ne peut évidemment pas y avoir équivalence du thème et du phore, qui se borne à le qualifier à la manière d'un adjectif :

Tous les hommes sont cuivre et plomb, l'enfance est or.
(V. Hugo, « Laus Puero », L'art d'être grand-père)

S'il présente un article défini :

Les cœurs sont le miroir obscur des firmaments.

(V. Hugo, « Le groupe des idylles », La Légende des siècles , Nouvelle série)

il s'agit d'une identification. La seule synonymie que l'on puisse envisager est une synonymie cognitive, puisque l'identification ne pose pas une équivalence sémantique, mais une identité de référence. C'est une relation extralinguistique et non intralinguistique, fondée sur une « dénomination multiple », selon l'expression de F. Berthet et A. Lehmann qui, donnant à la synonymie une définition strictement linguistique, expliquent (p. 54), qu'elle « ne doit pas être confondue avec la dénomination multiple : expressions définies comme la ville-lumière et la capitale de la France qui désignent le même référent (Paris) sans avoir le même sens. » [5]

En revanche, si le déterminant est un article indéfini, le cadre est celui de la définition. On a affaire à une recatégorisation, à une pseudo-définition, comme on voudra bien l'appeler, complète, si elle offre le schéma de la définition par genre et différence spécifique :

L'homme est un roseau pensant.

ou incomplète, si elle ne mentionne pas cette différence :

L'homme est un roseau.

Dans les termes de l'analyse de J. Rey Debove, il y a identité (non plus des référents), mais des sens dénotatifs :

La synonymie d'un mot et d'un énoncé est le cas de synonymie le plus fréquent dans les dictionnaires ; il donne une idée de la synonymie au sens absolu, beaucoup plus nette et satisfaisante que le cas de synonymie entre deux mots, qui selon la plupart des linguistes ne se présenterait jamais ; c'est une conséquence du fait qu'on peut toujours remplacer un mot par une périphrase, mais non un mot par un autre mot. La définition ou périphrase de l'entrée, peut être considérée comme une transformation synonymique dont les règles linguistiques sont inconnues. (1971, p. 203)

Cette « transformation synonymique » semble jouer dans le cas de la métaphore, surtout si l'on prend en considération le critère qu'utilise Josette Rey-Debove : « Dans la conversation, la périphrase a aussi même fonction que le mot qu'elle remplace. La preuve de la synonymie entre l'entrée et sa définition sera donc D'ABORD FONDÉE sur l'identité de leur fonction lorsqu'elles sont en usage » (p. 203). Or, la périphrase métaphorique obéit bien à ce critère, puisque si l'on prend en considération les reprises anaphoriques, on voit qu'elles peuvent reprendre le groupe support du thème, et conserver la fonction qu'il aurait s'il était répété :

Jacques est venu. L'animal s'était encore trompé de jour.

tout comme la périphrase non métaphorique :

Jacques a été mordu par un chien. L'animal n'avait heureusement pas la rage.

Lorsqu'on s'interroge plus précisément sur l'anaphore métaphorique, elle suppose donc une équivalence, mais si l'on fait intervenir à nouveau le critère de l'implication réciproque, on constate qu'il ne joue pas. La synonymie que suppose l'anaphore n'est pas stable, elle est construite momentanément par le discours, elle est liée à sa dynamique et implique un ordre des mots. L'animal peut reprendre, mais non annoncer Jacques  :

L'animal est venu. Jacques s'était encore trompé de jour.

 

Métaphore, synonymie et métalangue

La question se dédouble en deux points, au demeurant liés : celui de la traductibilité de la métaphore et celui de son lien avec l'autonymie.

En ce qui concerne le premier, on doit évoquer la traduction interlangue et la traduction intralangue. On sait qu'il existe deux grands types d'obstacle à la traduction de la métaphore dans une autre langue : ils sont d'ordre linguistique et surtout culturel, si bien que l'on ne peut jamais que proposer des équivalences approximatives. Quant à sa traduction dans la même langue, elle prend la forme de gloses, en particulier quand la métaphore rapproche le thème et le phore par l'apposition. On se trouve alors dans un cas de « gloses [6] épilinguistiques », selon l'expression d'Antoine Culioli :

Nous appelons ainsi ces textes qu'un sujet produit lorsque, de façon spontanée ou en réponse à une sollicitation, il commente un texte précédent. Nous parlons de glose et non de paraphrase, afin de réserver ce dernier terme à une activité réglée, donc contrôlée par l'observateur […] alors que la glose renvoie à la pratique langagière du sujet énonciateur. Quant au qualificatif épilinguistique , il désigne l'activité métalinguistique non consciente de tout sujet et se distingue donc de l'activité métalinguistique délibérée. Or, les gloses épilinguistiques forment une bonne partie de notre discours quotidien et jouent un rôle important dans le discours explicatif d'un informateur qui veut faire saisir le sens d'une phrase dans une langue étrangère ou la signification d'un énoncé mal interprété. (1999, p. 74)

La métaphore fonctionne comme n'importe lequel de ces commentaires: le second terme propose une explication ou une reformulation du premier, une traduction intralangue :

La fée, c'est–à-dire la mère, avait déjà fait sa visite, et l'on voyait reluire dans chaque soulier une belle pièce de dix sous toute neuve. (V. Hugo, Les Misérables)

Le lien entre le phore et le thème est explicité par le marqueur épilinguistique comme c'est-à-dire , qui n'est d'ailleurs pas nécessaire. L'extrait suivant :

Est-ce que vous croyez que l'ombre
A quelque chose à refuser
Au dompteur du temps et du nombre,
À celui qui veut tout oser,
Au poète qu'emporte l'âme,

(V. Hugo, « L'âme à la poursuite du vrai », L'art d'être grand-père )

montre bien que métaphore ( le dompteur du temps et du nombre ) et expression propre ( à celui qui veut tout oser ) fonctionnent de la même façon et sont reformulées par le thème, le poète qu'emporte l'âme , qui les éclaire l'une et l'autre. Là encore, on pourrait utiliser un marqueur, c'est-à-dire au poète qu'emporte l'âme . On constate que c'est le phore qui apparaît le premier, et s'il a besoin d'être commenté, c'est parce qu'il est moins connu que le thème, qu'il frappe par son caractère inattendu, on pourrait dire par son opacité, qui le rapproche des signes autonymes.

De fait, un certain nombre de métaphores exhibent leur statut particulier par un modalisateur tel que à vrai dire , précisément , une sorte de  :

Le mépris des hommes était soumis à une espèce de tarif. (Robespierre)

Si les chefs des factions parlaient, ils étaient obéis : c'étaient de véritables monarques, dont l'influence était personnelle. (Saint-Just)

C'est en effet le signe tout entier, et non seulement le signifié que met en jeu la figure qui implique souvent un travail sur le signifiant. Cette métaphore de Saint-John Perse :

L'Été de gypse aiguise ses fers de lance dans nos plaies ( Exil I)

est par exemple montée à partir de l'expression technique de gypse fer de lance , qui désigne une variété de gypse. Les éléments du syntagme figé ont été dissociés et remotivés, de sorte que gypse qualifie été , cependant que fer de lance donne lieu à la métaphore filée par aiguiser et plaies . Mais, indépendamment même de ce type de manipulation des mots, si les métaphores sont, à des degrés divers, opaques, c'est que le signe s'y exhibe en tant que tel, ce qui les rapproche des autonymes. C'est bien ce que montrent les éventuels modalisateurs qui commentent l'adéquation du signe, la justesse du propos.

Or, si l'on en croit J. Rey-Debove, « même secondaire » (c'est-à-dire en cas de simple connotation autonymique), « l'autonymie bloque le processus de synonymie intralinguistique et interlinguistique. La phrase / C'est un marginal, comme on dit/ n'a ni synonymie ni traduction. Le passage dans une langue étrangère est une adaptation » (1978, p. 260). On peut du coup se demander si la glose intralinguistique est bien une forme de synonymie, et pas seulement d'approximation, car si la métaphore implique toujours un phore à connotation autonymique, il est fondamentalement intraduisible et donc, de ce point de vue, sans synonyme.

 

Récapitulation

La question de la relation de la métaphore à la synonymie, qui n'est évidemment pas une synonymie stable, inscrite dans le système, du moins tant que la métaphore n'a pas été lexicalisée, mais une synonymie subjective construite par l'énoncé, se pose différemment selon qu'on est sur le plan du mot (ou de l'expression) et des associations paradigmatiques, sur le plan du discours et des associations syntagmatiques, ou sur le plan de la métalangue, en particulier quand elle prend la forme de l'épilinguistique. Il est peut-être sans intérêt de répondre à la question, mais la poser permet d'insister sur un certain nombre de caractéristiques de la figure, et en cela, elle est sans doute pertinente.

 

Références

Black, Max, 1962, Models and Metaphors. Studies in Language and Philosophy , Ithaca, Cornell University Press.

Charbonnel, Nanine, 1991, La tâche aveugle **. L'important, c'est d'être propre , Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg.

Culioli, Antoine, 1999, Pour une linguistique de l'énonciation , tome 2, Formalisation et opérations de repérage , Gap-Paris, Ophrys.

Dumarsais, 1988, Des tropes ou des différents sens , Présentation, notes et traduction : Françoise Douay-Soublin, Paris, Flammarion [1730].

Duvignau, Karine, 2003, « Métaphore verbale et approximation », Regards croisés sur l'analogie , Revue d'intelligence artificielle , RSTI série RIA , volume 17, n° 5-6, p.869-881.

Gardes Tamine, Joëlle, 2003, « Glose et amplification. Remarques sur la syntaxe de la glose », dans Le mot et sa glose , A. Niklas-Salminen et A. Steuckardt éds., Aix-en-Provence, Publications de l'université de Provence, p. 189-203.

Lehmann, Alise, et Martin-Berthet, Françoise, 1998, Introduction à la lexicologie , Paris, Dunod.

Lyons, John, 1970, Introduction à la linguistique générale , Paris, Larousse [original anglais 1968]

Pottier, Bernard, 1996, Sémantique générale , Paris, PUF.

Molino, Jean, Soublin, Françoise, Tamine, Joëlle, 1979, La métaphore , Langages n° 54.

Perelman, Chaïm et Olbrechts-Tyteca, Lucie, 1976, Traité de l'argumentation. La nouvelle rhétorique , Bruxelles, Éditions de l'Université de Bruxelles [1970].

Prandi, Michele, 1992, Grammaire philosophie des tropes , Paris, Éditions de Minuit.

Rey-Debove, Josette, 1971, Étude linguistique et sémiotique des dictionnaires français contemporains , TheHague/Paris, Mouton.

Rey-Debove, Josette, 1978, Le métalangage , Paris, coll. « L'ordre des mots », Le Robert.

Richards, I. A., 1936, The Philosophy of Rhetoric , Oxford, Oxford University Press.

 

NOTES :

[1] On est frappé par la rareté des travaux sur la synonymie ainsi que celle des allusions au fait dans les livres de sémantique. Un parcours des index est très révélateur. Ainsi, Dans son livre de Sémantique linguistique , Paris, Larousse, 1980 [original anglais ,1978] Lyons n'en parle pas.

[2] J'ai longtemps employé la terminologie de terme propre syntagmatique (Tps), terme métaphorique (Tm) et terme propre paradigmatique (Tpp), mais elle a l'inconvénient de laisser croire que la métaphore s'identifie avec un terme. La terminologie de thème et de phore est plus neutre, et plus générale.

[3] Un définition de la synonymie proposée par J. Rey-Debove est qu'il s'agit du dernier « incluant », du dernier hyponyme d'une chaîne, « si étroit qu'il n'inclut plus que le défini auquel il s'identifie » (1971, p. 232).

[4] C'est ce que Michele Prandi appelle « développement inférentiel » du trope (2002, p. 227 sq.).

[5] Cette question de la nomination multiple et de la reformulation devait être envisagée en détail. Je renvoie à La grammaire philosophique des tropes de Michele Prandi, 1992.

[6] Je reprends provisoirement ce terme, même si la notion mérite d'être discutée. Sur ce point, voir J. Gardes Tamine, 2003.

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