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| L'argumentation dans la figure (J.-M. Klinkenberg) | ||||||||||
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(Groupe µ, Université
de Liège) Je voudrais ici défendre la thèse selon laquelle la figure de rhétorique — et je pense spécialement au trope — joue un rôle argumentatif. En formulant cette thèse, je prend à contre-pied l'idée, classique, d'une distinction entre la rhétorique des figures et la rhétorique de l'argumentation. C'est évidemment par un rappel de cette distinction qu'il me faudra commencer, avant de fournir de la figure une description nouvelle — essentiellement pragmatique —, ce qui nous permettra en troisième lieu d'aborder le problème de son rôle argumentatif. I. Les deux néo-rhétoriques
Il
y a donc deux néo-rhétoriques, que nous pourrons respectivement
dénommer rhétorique de l’argumentation et rhétorique
des figures. L’opposition entre elles a pu être menée de
deux points de vue : selon les objets dont elles se préoccupent et
selon leurs statuts épistémologiques. L’objet
tout d’abord. La première néo-rhétorique se
consacrerait à l’étude des mécanismes du discours social général et
à son efficacité pratique. Comme on le voit, elle se confond
assez largement avec la pragmatique. Née chez des philosophes du droit,
elle entendait occuper le terrain laissé libre par la logique, laquelle
s'était formalisée au point de perdre peu à peu le contact
avec la réalité pratique; or quand il s’agit de convaincre,
il ne s’agit plus seulement de déduire et de calculer, mais
surtout d’argumenter. Les champs d’application de la
première néo-rhétorique ont donc d’abord surtout
été la propagande politique ou commerciale, la controverse
juridique, ou encore la discussion philosophique. La
deuxième néo-rhétorique s'est développée
chez des linguistes stimulés par la recherche de structures
linguistiques qui seraient spécifiques à la littérature.
Cette recherche a donné naissance à la poétique
contemporaine. Et cette poétique a rencontré sur son chemin des
concepts élaborés dans le cadre de la rhétorique ancienne,
comme celui de figure. Dès lors, on a souvent présenté
cette seconde néo-rhétorique comme une “rhétorique
restreinte” : restreinte par rapport à la rhétorique
classique et à la première néo-rhétorique, puisqu’elle
semble ne se préoccuper que des faits relevant de
l'elocutio — une des parties de la rhétorique
ancienne —, alors que la première tend à
récupérer intégralement l’héritage antique et
se donne donc comme plus générale. On
a également pu opposer les deux néo-rhétoriques en prenant
leur statut épistémologique pour critère : la
première, ayant une vocation sociale, se préoccuperait
d’objets communs; elle s’intéresserait donc à
l’identique, et refoulerait hors de son champ
d’intérêt ce qui est réputé être
l’exceptionnel. La deuxième se préoccupe de ce qui
apparaît d’abord comme l’exceptionnel : la littérature
a en effet souvent été décrite comme un lieu de ruptures,
et la figure comme un écart par rapport à la manière
réputée normale de s’exprimer; si cette seconde
néo-rhétorique refoule quelque chose, c’est donc le banal. Dans
d'autres travaux, j'ai déjà démontré
l'extrême fragilité de cette opposition
[1]
. Je poursuivrai ici cette démonstration
à partir du cas particulier du rôle argumentatif de la figure. Mais
nous pouvons déjà noter trois points que les deux
néo-rhétoriques ont en commun
[2]
. Il
y a d'abord que toutes deux sont des disciplines étudiant le discours,
donc les faits de parole. Dans la mesure où elles se penchent sur
l’énoncé, c’est pour y voir les traces de
l’énonciation. Elles sont donc inséparables d’une
approche pragmatique. Ensuite, les deux néo-rhétoriques se
fondent sur l’existence des variétés sémiotiques
[3]
, et tirent leur efficacité des
corrélations existant entre la répartition de ces
variétés et les différentes stratifications sociales. Mais
je voudrais surtout attirer l'attention sur une dernière parenté,
plus fondamentale. En
tant que disciplines pragmatiques, les deux néo-rhétoriques ont
pour principal fondement le principe de coopération. Nous aurons
l’occasion de le voir en détail pour la rhétorique des figures.
Mais ce concept est aussi central pour la rhétorique de
l’argumentation. Pour qu’il y ait argumentation, il faut en effet
deux conditions : (a) il faut qu’il y ait conflit, mais (b) que ce
conflit n’apparaisse pas comme insurmontable au point que l’on
refuse l’interaction (c'est la position bien connue de Michel Meyer).
Cette rhétorique peut donc se définir comme la
négociation, par des procédures symboliques, de la distance qui
sépare les partenaires, donc comme une coopération. Il n’y
a en effet échange que dans la mesure où il y a à la fois
distance et proximité entre les partenaires. Une identité totale,
qui serait une fusion, supprime tout besoin de communication, et celle-ci est
impossible dans le cas d’une altérité totale. Argumenter,
c’est réaménager cette opposition, donc recourir à
une médiation. L’argumentation apparait ainsi type particulier de
médiation discursive. Quant à la figure, elle consiste, comme on
va le voir en détail ci-après, à associer dialectiquement
deux sens différents, donc à les médier. Nous reviendrons
à ce concept de médiation, qui vise ici la renégociation
d’une opposition, dans laquelle les termes sont à la fois
conjoints et disjoints.. II. La figure 2.1. Deux préalables à
l'étude de la figure : isotopie et coopération On
entend par coopération un principe qui règle tous les
échanges sémiotiques, et auxquels les participants de
l’échange sont censés se conformer. À son propos, on
a même souvent utilisé l’image d’un contrat. En
utilisant le terme de coopération, on ne veut pas dire que
l’idéal de toute communication est que les partenaires se
réfèrent à des règles stables coulées dans
un code unique, qui serait parfaitement identique pour chacun d’eux; on
ne veut pas davantage suggérer que ces partenaires occupent une place
fixe dans la relation qu’ils entretiennent
[4]
. Mais la
communication n'est pas un transfert linéaire d’informations, une
séquence d'émissions unilatérales et décousues,
mais un processus interactif, où émetteur et récepteur
jouent simultanément un rôle actif. C’est
bien à cette conception dynamique que renvoie le principe de
coopération : il signifie que les échanges
sémiotiques sont les produits d’interactions au sein desquelles
chaque partenaire reconnait au moins une orientation commune. Cet objectif peut
évidemment être très explicite ou rester implicite, il peut
faire l’objet d’un véritable consensus ou s’imposer
douloureusement, il peut apparaitre dès le début de
l’interaction où se construire au cours de celle-ci... La
formulation du principe de coopération sous forme de maximes (du genre
“soyez pertinent”), classique depuis Grice, est toutefois quelque
peu malheureuse : elles apparaissent en effet comme autant de recettes
à appliquer afin de réussir une bonne communication, ou encore
comme autant de normes en dehors desquelles il n’y aurait que
communications ratées. Par ailleurs, cette formulation — et
les connotations que véhicule le mot même de coopération —
semblent renvoyer à une sorte de bienséance
sémiotique : ils respirent l’optimisme, voire
l’angélisme. Mais
cet angélisme est démenti par les faits observés dans
toutes les disciplines humaines, de la sociologie à la psychanalyse, et
de l'anthropologie à la polémologie. Les échanges
sémiotiques ne sont en effet pas nécessairement le fruit de
consensus sereins : ils peuvent porter la trace de différences ou
de tensions, et même instituer ces différences ou exacerber ces
tensions. En dépit de ce que parait suggérer la maxime de
qualité, on peut très bien mentir; et nombre de discours —
du communiqué militaire à certaines
publicités — ont bien cet objectif. En dépit de la
maxime de modalité, on peut très bien s’exprimer de
manière confuse. Et nombre de discours ne s’en privent pas; par
exemple ceux du patient en psychanalyse ou celui des administrations. Il
y a donc, dans l’interaction sémiotique, un principe qui semble
entrer en contradiction avec celui de la coopération, compris au sens
optimiste. Nous pouvons l’appeler principe de différenciation, ou
de divergence. De cette apparente contradiction entre coopération et
différenciation, il importe de sortir. On
peut pour cela redéfinir le principe de coopération non comme une
norme régissant les relations entre partenaires, mais comme une tendance
à la pertinence, observable au même moment chez chacun de ces
partenaires. Il s’agit là d’un problème
d’économie sémiotique. On entend en effet par tendance
à la pertinence le fait que les partenaires visent tous à
optimiser l'efficacité de la manière dont ils traitent
l'information au cours de l’échange
[5]
. Cette
reformulation plus prudente du principe de coopération nous permet de
sortir de la contradiction soulignée plus haut : on peut
parfaitement se soumettre au principe de coopération tout en visant des
objectifs “égoïstes” (par exemple exercer un pouvoir
symbolique sur son partenaire, en le convainquant, en le trompant, etc.) La
coopération représente le cout à consentir pour obtenir ce
profit sémiotique recherché. On élimine ainsi les
connotations optimistes du mot : même dans une dispute, il y a
coopération. Et on cessera donc de dire qu’on ment ou qu’on
simule en dépit de la maxime de qualité : on ment en vertu
de cette maxime. La
coopération est un concept qui est relatif à
l’énonciation. Sa reformulation en termes d’économie
sémiotique permet de voir qu’il concerne aussi
l’énoncé. Pour
cela, on devra retourner au concept d’isotopie. Concept qui est
d'habitude lié à celui de redondance (redondance : dans "je
bois de l'eau", le trait "liquidité" est présent
deux fois : dans "eau" comme sème et dans "bois"
comme classème), mais que nous allons retravailler ici. On peut en effet
relier l’isotopie au concept de pertinence, ou d’économie
sémiotique. Tout élément d’un énoncé
s’inscrit en effet dans le contexte créé par les
éléments qui l’ont précédé. On voit qu’il y a ici un effet multiplicateur
de pertinence : dans un énoncé redondant, on abaisse le cout
sémiotique de l’échange tout en maximisant son profit. Les
informations déjà fournies viennent servir de toile de fond aux
nouvelles. En s’associant aux premières, elles produisent de
nouvelles informations et ainsi de suite. L’énoncé voit
donc sa cohérence renforcée. Au passage, on aura corrigé
la définition de l’isotopie sur un point :
propriété de l'énoncé, elle dépend aussi de
l’énonciation, puisque c’est le partenaire qui produit
l’homogénéité sémantique, afin d’optimiser
l’échange. Le principe de coopération ainsi redéfini, on peut revenir à son fonctionnement dans l’échange. Dans toute communication, on présume de part et d’autre que le principe est respecté. Nous allons voir, en étudiant la figure, que cette règle est observée même dans des cas où la mise à mal d’une des maximes semblait devoir déboucher sur une rupture de la coopération. 2.2. La figure : un mécanisme en cinq
étapes La
figure rhétorique est un dispositif consistant à produire des
sens implicites, de telle manière que l’énoncé
où on le trouve soit polyphonique. On
veut dire par là que des manipulations contextuelles
particulières, destinées à sauvegarder le principe
général de coopération, obligent le récepteur
à (1) ne pas se satisfaire d’un ou de plusieurs des
éléments présents à la surface de
l’énoncé (c’est ce que nous appellerons degré
perçu), et à (2) produire un ensemble flou
d'interprétations qui vient se superposer à ce degré
perçu (ensemble flou d'interprétations que nous appellerons degré
conçu). Nous parlons bien de superposition : il ne s’agit pas
ici d’une simple substitution, comme pouvait le laisser croire la
terminologie traditionnelle, laquelle parlait de sens propre et de sens
figuré. L’effet rhétorique, qui peut être
herméneutique, poétique ou cognitif,. provient en effet de l’interaction
dialectique entre le degré perçu et l’ensemble flou dit
degré conçu. Empruntons
immédiatement un exemple linguistique, et empruntons-le à la vie
quotidienne. Il s'agira d'une figure quasiment éteinte, ce qui rendra la
démonstration plus claire. Soit une jeune optimiste
déclarant : "J’ai épousé un ange". On
peut distinguer quatre étapes dans la production de cette figure
[6]
. La
première étape (1) est le repérage d’une isotopie
dans l’énoncé. Comme on l’a rappelé ci-dessus,
tout élément
d’un énoncé est inscrit dans le contexte créé
par les éléments qui l’ont précédé. Il
est important de noter ici que ces éléments projettent une
certaine attente au devant d’eux-mêmes; et que cette attente peut
être comblée ou déçue par les éléments
survenant. Nous pouvons imaginer, par exemple, un contexte qui serait celui
d’une conversation avec la jeune optimiste dont il est question
ci-dessus : celle-ci nous raconte (une partie de) sa toute neuve vie
conjugale, et chaque élément nouveau de sa
conversation — par exemple les prouesses de son époux, ou ses
considérations sur le climat des Baléares — fait sens
de manière économique en se combinant aux éléments
déjà fournis, et cette redondance produit, avons-nous dit, un
effet multiplicateur de pertinence. La
seconde étape (2) est le repérage d'une impertinence. Le
récepteur de l’énoncé y constate en effet une
incompatibilité encyclopédique entre le sens de
“épouser” — qui laisse attendre un
complément désignant un être de chair — et le
complément effectivement produit, qui désigne tout autre chose :
un "être surnaturel, jouant le rôle messager
céleste”. Cet “ange” déçoit
l’attente, car la conversation n’avait jusque-là pris le
tour ni d’un cours de théologie ni d’une conférence
sur la mythologie. On constate une incompatibilité encyclopédique
entre le sens de “épouser” et son complément, qui
nous est imposé par l'énoncé et que nous nommerons pour
cela "degré perçu". Comme cette incompatibilité
produit une rupture d’isotopie, on peut lui donner le nom
d’allotopie. Mais
le récepteur va au-delà de ce simple constat
d’incompatibilité. Et il amorce ainsi la troisième
étape (3), qui est la reconstruction d'un degré conçu. Il
s’agit d’une opération d’inférence,
destinée à sauvegarder le principe général de
coopération. Cette étape comporte elle-même deux
sous-opération bien distinctes. Mais toutes deux se fondent sur la propriété
qu’ont les énoncés d’être redondants, et sur la
recherche du maintien de la coopération. La
première sous-opération (3a) est le repérage du
degré perçu de la figure. En effet, à l’étape
(2), ce que nous avons repéré est une simple
incompatibilité entre un élément a et un élément
b de l’énoncé. Mais rien n’indique a priori que
l’élément impertinent dans cet énoncé est a plutôt que b. C’est l’isotopie de l’énoncé qui
nous indiquera avec précision l’élément qu’il
faut considérer comme impertinent. Dans notre exemple, l’isotopie
générale de l’énoncé est
“humaine” (on tient des propos sur le mariage). De sorte que le
degré perçu de la figure est aisément identifiable :
c’est “ange” qui est allotope. Sur une isotopie
théologique ou mythologique, dans des textes mystiques ou dans cette
littérature fin-de-millénaire qui fait grand cas des anges, c'est
"Ange” qui eût été justifiable : et tous
ces cas, c'est donc “épouser” qui aurait été
impertinent. Mais ici le contexte humain qui a été
créé par l’interaction justifie de faire de
“épouser” le pivot de l'énoncé. La
seconde sous- opération (3b) est la production proprement dite du
degré conçu. Il convient à présent
d'élaborer, à côté du degré perçu,
imposé par l’énoncé, un contenu compatible avec le
reste du contexte, programmé qu’il est par celui-ci. . Le
contexte, comportant “épouser”, permettra d’avancer
l’hypothèse que /ange/ désigne ici une certaine
catégorie d’êtres charnels (on voit une fois de plus
l’importance du jeu de la redondance dans ce calcul), et plus
précsiément "être humain de sexe masculin", seule
hypothèse raisonnable, dans l'état actuel de nos
législations, quand "j'ai épousé" est
prononcé par une femme. Appelons ce sémème degré
conçu 1. La
quatrième étape (4) est la superposition de ce degré
perçu et de ce degré conçu 1. Cette superposition,
capitale dans une figure rhétorique, s’opère grâce
à l'établissement d'un lien dialectique entre degré
conçu et degré perçu. Dans “j’ai
épousé un ange”, on sélectionne les composantes
sémantiques compatibles entre le perçu “ange” et le
conçu, afin de les appliquer au second (“douceur”,
“tendresse”, “beauté”,
“pureté”, “bonté”). De sorte que le degré
perçu complet n’est pas simplement “être humain de
sexe masculin”, mais bien “être humain de sexe masculin doux,
tendre, bon, etc.”. C’est pourquoi nous avons parlé de
“degré conçu Pour
être bien clair, on peut distinguer deux sous-étapes dans ce
calcul médiateur (4). La première (4a) consiste en un examen des
compatibilités logiques entre le perçu et le conçu. Il y a
certes des points communs entre “ange” et “être humain
de sexe masculin” : “apparence humaine”, par exemple.
Mais ce n’est pas ce fondement logique qui importe : il n’y
pas beaucoup d’autres points communs entre l’image que l’on a
des anges et celles que l’on a des hommes (on ne peut guère aller
très loin : on a autrefois beaucoup disserté sur le sexe des
anges...), et on conçoit que ce n’est pas sur leur vague
ressemblance physique que notre interlocutrice veut attirer notre attention. La
deuxième sous-étape (4b) est de loin la plus importante :
elle consiste à projeter sur le degré conçu toutes les
représentations que nous avons du perçu. C’est ainsi que,
dans notre exemple, tel interlocuteur projettera le trait
“bienveillance”, tandis que tel autre privilégiera le trait
“pureté”. (Nous retrouvons ici la polyacroasis de la
rhétorique ancienne). Marquons
un double temps d’arrêt sur la notion de degré conçu. La
première chose à souligner, une nouvelle fois, c’est
qu’on ne remplace pas une portion d’énoncé
déviante ou fautive par un “sens propre” : c’est
l’interaction entre les deux degrés qui fonde la figure. Un simple
“remplacement” supprimerait toute médiation. La
seconde est que le singulier de “degré conçu” ne doit
pas nous abuser : comme on l’a vu, le degré conçu
complet est un ensemble qui peut être relativement complexe, et
qu’on ne peut en général gloser de manière simple. III. La
figure et l'argumentation Cette
description nous permet de souligner quatre rôles argumentatifs
joués par la figure. 3.1.La figure
souligne le rôle de la coopération dans la communication L’allotopie
constitue une atteinte au code encyclopédique commun fondant la
communication, tandis que sa réévaluation permet de maintenir
intact le contrat de coopération liant les interlocuteurs. D'un
côté, l'énonciateur produit un écart par rapport
à l'encyclopédie, mais postule que le récepteur surmontera
cet écart; de l'autre, le récepteur confronté à un
énoncé déviant parie sur le caractère signifiant de
cet énoncé et produit donc un travail de
réinterprétation. Les trois composantes que la rhétorique
ancienne distinguait dans l'argumentation sont donc bien présentes dans
le processus figural, une fois qu'on l'envisage dans son énonciation et
non plus simplement dans sa structure : le logos, puisque, comme tous les
sens implicites
[7]
, la figure constitue un calcul inférentiel; le
pathos, puisqu'elle exerce sur le récepteur une force dont les effets
potentiels vont être détaillés ci-après; et l'ethos
puisqu'on y trouve inscrite une démarche dont l'énonciateur doit
nécessairement endosser la responsabilité : le désir de
coopérer constitue un ethos nécessairement postulé par le
logos qu'est la figure. Pour
bien se persuader de la présence d'une coopération dans la
figure, on peut établir une typologie des réactions possibles
à un écart, réactions dont toutes ne débouchent pas
sur une figure. Théoriquement,
ces réactions sont au nombre de cinq. Une seule d’entre elles (la
réaction n° 3) donne lieu à un sens rhétorique,
conformément à ce qui vient d’être décrit. La
première réaction possible est la non-conscience : le
récepteur ne constate pas d'écart. Pour lui,
l’énoncé entier est isotope. C’est par exemple le cas
lorsque ce qui est émis comme sous-entendu est pris au pied de la lettre
par le destinataire, ou quand un énoncé comme "c 'est une
tigresse" est prononcé dans une société
totémique, où il n'y a rien de contradictoire à être
à la fois un animal et un être humain. La
seconde réaction possible consiste à décréter
qu’il y a eu erreur : l'écart est attribué à un
dysfonctionnement accidentel survenu au cours de la transmission et est
simplement corrigé par le récepteur. Celui-ci substitue purement
et simplement ce qu’il juge propre à ce qu’il
décrète impropre : et la portion impropre de
l’énoncé est interprétée soit (a) comme lapsus
sans signification, dû à l'émetteur, soit (b) comme erreur
de perception de la part du récepteur, ou encore (c)comme
dysfonctionnement du canal. L'interaction dialectique qui définit la
figure ne se produit donc pas ici. La
troisième réaction est la production d’un sens
rhétorique. Ce mécanisme médiateur, complexe, a
été longuement décrit ci-dessus. Nous pourrons l'appeler
réévaluation rhétorique. La
quatrième réaction consiste à résoudre la tension
dialectique entrre les deux degrés de la figure, au profit d'une de ses
deux composantes. Ceci a pour effet d'annihiler cete tension. Mais cette
annihilation ne se produit en géral pas de manière
instantanée : elle s'opère le plus souvent dans la diachronie,
soit insensiblement soit par le moyens de médiations discursives (sur
lesqueles nous allons revenir). Puisqu'il
s'agit de résoudre la tension au profit d'une des deux composantes, cette manoeuvre se décline donc
de deux manières nous parlerons donc tantôt de
conventionnalisation tantôt de réévaluation scientifique. Dans
le premier cas — la conventionnalisation —, la
résolution de la tension s'opère au profit du degré
conçu : c'est ce qui arrive dans le cas de la catachrèse. Aucune
secrétaire de direction ne monte sur sa chaise lorsqu'elle apprend qu'il
y a une "souris" dans son bureau, et il faut être bien
victorien pour cacher les pieds de tables parce que ce sont des pieds.
"Souris" et "pied" ne portent plus le sens de "petit
mammifère rongeur de la famille des muridés" ou de
"partie inférieure du corps, articulée à
l'extrémité de la jambe". Avec notre "ange",
figure déjà très lexicalisée, nous étions
bien près de ce cas. Dans
le second cas —la
réévaluation scientifique —, la
résolution de la tension s'opère au profit du degré
perçu. En termes simples, on pourrait dire qu'il s'agit de prendre la
figure au sérieux, et d'y voir une vérité ou une
hypothèse, qui permet de proposer une nouvelle catégorisation du
monde et de l'expérience, catégorisation qui pourrait avoir une
validité universelle. C'est pourquoi nous utilisons l'expression
"réévaluation scientifique", même si la
manœuvre est celle d'une personne qui croirait réellement au
commerce charnel avec les anges. Pour une telle personne, le calcul du point
(3a) de la description de la figure n'a pas lieu d'être :
"ange" et "épouser" sont isotopes. Le
résultat réévalué de l'allotopie est donc ici
intégré à l'ensemble dans lequel il s’est
produit. Si elle est généralisée, cette attitude a une
conséquence importante pour le code où la réévaluation
s’est produite : comme on l’a vu, ce code entre dans un
mouvement d’expansion. Le stock de croyances,
l’encyclopédie, se modifie
[8]
. Dans le même sens, on pourrait aussi
parler de réévaluation doxique : la doxa qui fonde les
échanges se voit modifiée. Nous reviendrons à ce point. La
dernière réaction possible consiste à
décréter que l’énoncé n’est en aucune
manière interprétable (ceci pour de multiples raisons, qui
peuvent tenir à la nature de l'énoncé, donc au logos,
à ses effets potentiels, donc au pathos, ou à la position de
l'énonciateur, donc à l'ethos). dans ce dernier cas,
l’écart est reconnu comme tel, mais toute interaction est
refusée. Le contrat de coopération est donc ici rompu. On
voit que ces diverses réactions correspondent à divers types
d’interactions entre les partenaires (de sorte que la rhétorique
des figures postule bien une rhétorique de l’argumentation). Et
l'examen de ces possibilités fait apparaître qu'il est impossible
de décrire la figure comme un mécanisme structural, descriptible
de manière immanente avec les instruments d'une linguistique interne. On
ne peut en rendre compte en l'isolant des diverses sociales possibles. Car elle
prend place dans un processus constant de négociation : — ou le destinataire reconnait une allotopie, ou
il ne la reconnaît pas (cas n° 1); — s'il la reconnait, il peut décider de
maintenir la coopération ou de la rompre (cas n° 5); — s'il la maintient, il peut décider
d'attribuer une signification encyclopédique à l'allotopie ou non
(cas n° 2); — s'il lui attribue une signification, il peut
décider qu'il s'agira d'une ou d'une réévaluation
rhétorique (cas n° 3) ou
d'une résolution de tension (cas n° 4); — dans ce dernier cas, il peut opter pour une
réévaluation scientifique (4a) ou une conventionnalisation (4b). Comme
on le voit, il y a de nombreux degrés de liberté dans le processus.
Liberté dans la diachronie comme dans la synchronie. Dans la diachronie,
on peut remarquer qu'un énoncé comme "la terre est
ronde" a pu faire l'objet d'une lecture rhétorique (3) qui a
progressivement fait place à une lecture scientifique (4b). Dans la
synchronie, un énoncé comme "Ceci est mon corps", capital
dans la théologie chrétienne et
auquel on reviendra, a pu tantôt faire l'objet d'une
réévaluation rhétorique (on y voyait un symbole)
tantôt d'une réévaluation scientifique (c'est la
thèse de la transsubstantiation). On
s'interrogera sur les mécanismes qui font que l'on opte pour telle ou
telle position, ce qui peut être lourd de conséquence. Le moteur
de ce choix est évidement l'intérêt (social ou biologique)
et la pertinence de la solution pour le récepteur et le groupe dans
lequel il s'inscrit. Et le calcul de cet intérêt dépend de
la représentation qu'il a des contenus mobilisés par
l'énoncé, de la représentation qu'il a de
l'émetteur (ce qui correspond assez au pathos de l'ancienne
rhétorique), celle-ci dépendant partiellement de la
représentation que le dernier veut donner de lui-même (ethos). On
notera que seules deux réactions débouchent sur des procès
médiateurs : ce sont les réactions 3 et 4. Car dans cette
dernière l'abolition de la tension passe bien par une médiation
(concept auquel on va revenir), contrairement à ce qui se passe avec (2)
et (5). 3.2. La
figure est un lieu de solidarité et de négociation La
production et le décodage représentent un cout sémiotique
important, supporté à la fois par l’émetteur et le
récepteur. Les opérations qui viennent d’être
décrites ont beau être produites en un laps de temps
extrêmement bref, il n’en reste pas moins qu’elles
représentent un traitement d’informations d’une haute
complexité : production d’une allotopie, repérage de
cette allotopie, production progressive d’un degré conçu
complet, grâce à plusieurs calculs inférentiels. Pour
consentir à ce cout, il faut certes, conformément à la loi
d’économie sémiotique, escompter un profit en proportion.
Quelle est donc la pertinence de la manoeuvre ? Il
y en a beaucoup, que l'on ne peut détailler ici. Mais l'une d'entre
elles est que la figure rend solidaire les partenaires de l'échange.
Contrairement à ce qui se produit avec le présupposé,
autre sens implicite où la responsabilité du sens implicite
incombe à l’émetteur, contrairement à ce qui se
produit avec le sous-entendu, où elle incombe au récepteur, la
responsabilité de la production du sens rhétorique est
répartie sur les deux partenaires, chacun en assumant une partie
distincte. Si l’émetteur est impuissant à imposer un sens
précis à la réévaluation et plus encore à
forcer l’intégration, il assume au moins — du moment
que l'écart est perçu (donc dans les réactions 2 à
5) — la responsabilité de l’allotopie : il ne peut en
effet se retrancher derrière le posé, comme c'est le cas dans le sous-entendu.
Par l’allotopie, il élève le cout sémiotique de
l'échange et signale au récepteur qu'il lui incombe de
procéder à une réévaluation quelconque afin de
sauvegarder le principe de coopération (obligation à laquelle le
partenaire peut se soustraire : réaction n° 5). Mais
c’est le récepteur qui décide de la portée de
l’écart (réactions 2 à 4). Un autre profit de la figure est que la figure permet de résoudre des contradictions, ou d’expérimenter des solutions à différents problèmes, en proposant des médiations entre les termes disjoints de ces problèmes ou de ces contradictions. Elle exerce donc une fonction authentiquement herméneutique. Ce dernier groupe de fonctions est si important que je vais y revenir 3.3. La
figure met en évidence (et en question) la structure de l'univers de
référence commun Plutôt
que des contenus proprement sémantique, le sens rhétorique
mobilise des contenus mythologiques ou encyclopédiques (qui peuvent
d’ailleurs être mobilisés par des sémiotiques
non-linguistiques). Reprenons l’exemple du célèbre slogan
publicitaire “Mettez un tigre dans votre moteur”. L’encyclopédie
y intervient à deux stades au moins. À celui du constat
d’allotopie, et à celui de la production du degré
conçu complet. Au
premier stade, il n’y aura constat d’allotopie que si
l'énoncé est prononcé dans une société
où l’on ne croit pas aux moteurs fonctionnant par insertion de
félins : première intervention de
l’encyclopédie. Deuxièmement, l’énoncé
nous invite, pour produire le degré conçu 2, à explorer
les représentations encyclopédiques de “tigre”. Ces
représentations peuvent être fort variables, voire antinomique
(bien qu’elles puissent coexister en un seul et même individu). Le
tigre peut ainsi être associé à l’idée de
cruauté (pour un ancien louveteau qui se souvient du Livre de la jungle); il peut aussi être associé à la noblesse, ou encore à la jalousie
(on dit : “jaloux comme un tigre”), etc. Certaines de ces
représentations sont aisément utilisables dans le contexte imposé —
l’automobile —, d’autres l’étant moins. Il
sera, par exemple, difficile de faire intervenir le trait
“jalousie”, tandis qu’on pourra aisément faire jouer
“souplesse”. Tout
ceci nous permet de souligner deux choses. La
première est que le dispositif de la figure, mis en place par
l'énonciateur, offre un cadeau au récepteur :
l’adaptabilité totale de l’énoncé figural.
Puisque c'est le récepteur qui construit le degré conçu,
la nature exacte de ce dernier sera nécessairement adapté
à la situation qui est la sienne. Chaque conducteur peut ainsi adapter
une de ces représentations encyclopédiques à son cas
personnel en mobilisant des interprétants différents :
l’amateur de démarrage rageurs laissant de la gomme sur
l’asphalte y trouvera donc son compte autant que l’amoureux de la
conduite en souplesse, parce que “tigre” peut renvoyer à la
fois la cruauté, à la noblesse, à la force, à la
souplesse.... Tous les automobilistes, dont les styles de conduite sont parfois
bien différents, ont trouvé leur compte dans le slogan
étudié. on peut donc compléter ce qui a été
dit au paragraphe précédent : si par son atteinte apparente
au principe de coopération l’énonciateur suscite chez son
interlocuteur la démarche qu’est la lecture rhétorique,
c’est cet interlocuteur qui mène la démarche
d’interprétation de l'atteinte, de manière toute
personnelle (c’est la polyacroasis
des anciens). La
seconde est que la figure est simultanément contestation d’un
ordre antérieur, et confirmation de cet ordre. Elle est paradoxalement
atteinte à la doxa et ratification de la doxa. Car
en violant les règles, l'allotopie les sert en les mettant en
évidence. Dire, en parlant d’une femme, "c’est une tigresse ",
c’est certes s’écarter des règles qui dans le code
assignent un certain sens au mot “tigresse”, mais c’est aussi
opérer à partir d’un système de lieux communs. Lieux
communs au sens fort du terme : le locuteur d’une langue,
s’inscrivant dans une encyclopédie, est lié par une sorte
de contrat aux préjugés et aux opinions courantes de la culture
dans laquelle il se meut. Ici, la figure ne serait pas décodable si de
tels stéréotypes ne prêtaient à l’animal la
cruauté, voire la bestialité, mais aussi la beauté sauvage
et l’intelligence, et si d’autres stéréotypes,
relatifs au référent de la figure, ceux-là, ne le
rendaient apte à recevoir ces qualifications
[9]
. On le voit en tout cas, on retrouve ici, éclairée par le savoir anthropologique qui la relativise, la
notion de topique sur quoi se fondait la rhétorique classique. La figure
procède donc d'un double mouvement : d'une part, elle porte atteinte
à la stabilité de catégories très
institutionnalisées, en y incluant des entités qui ne semblent
pas à priori détenir la qualité constituant la
catégorie; de l'autre, elle constitue un jugement d'appartenance de deux
entités à une catégorie, mais à une
catégorie faiblement institutionnalisée, ou institutionalisée
le temps du discours. La catégorie des "animaux" nous est
familière, comme celle des "objets ménagers". Leur
institutionnalisation leur donne toute les apparences de l’objectivité. Mais la catégorie des
"objets rouges" a un moindre degré d'évidence, et celle
des "objets plats" ou des "objets énergétiques"
sont moins institutionalisées encore. Or, l'existence de ces
catégorie est nécessaire pour rendre compte de figures comme
celles qu’on trouve dans les énoncés "Ta langue, ce
poisson rouge dans le bocal de ta voix", "Le lit refait des sables
ruisselants" et "Mettez un tigre dans votre moteur" : la
catégorie des "objets rouges et mobiles" est produite (si elle
n'est pas disponible) pour comprendre à la fois "langue" et
"poisson". Postuler celle des "objets plats" permet
d'associer "plage à marée basse" et "lit
refait", celle des "objets énergétiques" permet
d'associer "tigre" et "essence"
[10]
. On
voit donc que le discours scientifique, auquel on va revenir, est parent en
cela des discours rhétoriques : il associe lui aussi parfois des
entités au sein de catégories initialement peu
institutionnalisées, peu doxiques. En
conclusion, “loin de se limiter au seul monde de la différence,
l'intelligibilité en rhétorique littéraire est
indissociable d'un univers de la norme, de l'identité (...) L'ensemble
du langage commun est repris à travers le contexte d'énonciation.
Pour comprendre la métaphore, et donc les figures (la
figurativité), comprendre les textes (la littérarité) qui
sont fabriqués dans le même tissu de rupture, pour comprendre
enfin la rhétorique (la rhétoricité), il faut convoquer
tout le discours, avec ses opinions, ses lieux communs…”
[11]
3.4. La figure permet la réorganisation de la connaissance et
des croyances La figure permet de résoudre des contradictions, ou d’expérimenter des solutions à différents problèmes, en proposant des médiations entre les termes disjoints de ces problèmes ou de ces contradictions. Comme le discours argumentatif, elle produit une médiation. Penchons-nous sur ce concept. 3.4.1. Médiations symboliques, médiations discursives,
médiations figurales Les
oppositions élaborées par les cultures structurent l'univers en
réseaux antinomiques : par exemple haut vs bas, chaud vs froid,
mais aussi vie vs mort,
matérialité vs spiritualité, nature vs culture, ou encore humanité vs transcendance, horizontalité du monde vs verticalité des pulsions. Mais on peut dépasser
cette polarité et à rendre dynamique le rapport entre les
unités sémiotiques : c'est la médiation. Une
part importante de l’activité humaine consiste à jeter un
pont entre les aspects contradictoires de l’univers du sens : entre
l'inerte et le vivant, entre la vie et la mort, par exemple. Car, bien que ces
disjonctions constituent le fondement des échanges sémiotiques,
elles n’ont pas un caractère définitif : une nouvelle
conjonction peut s'élaborer entre les termes qu’elles opposent.
Grâce à la médiation, les contraires admettent la
possibilité que leur contrariété soit rachetée, ce
qui autorise la réorganisation des encyclopédies. Car mettant en
question les oppositions qui structurent le sens — et fondent donc
les encyclopédies —, toutes les médiations ont pour
effet de les mettre en question
[12]
. Il
existe plusieurs types de médiations : les symboliques, les discursives
et les figurales Les
premières pourraient être appelées archétypiques
[13]
. Elles
consistent à décrire des procès ou des objets qui
illustrent la dialectique entre les termes disjoints. La
médiation symbolique s’opère en deux temps. La
première manœuvre consiste à faire correspondre à deux termes disjoints a et b une paire d’équivalents a’ et b’ telle que a
entretienne une relation (le plus souvent synecdochique) avec a’ et b avec b’. Prenons
par exemple les contraires que sont la mort et la vie : on peut leur
associer un couple d’équivalents, par exemple la guerre et
l'agriculture, activités humaines qui sont entre elles comme la mort et
la vie : l’agriculture permet de manger et donc de produire la vie,
la guerre consiste à tuer et donc à produire la mort. S'il est difficile
de concilier mort et vie, il l'est moins de médier agriculture et
guerre. Le second temps de la médiation consistera dès lors
à explorer les points de rencontre entre les deux
équivalents : et guerre et agriculture admettent au moins un
intermédiaire; la chasse, par exemple, activité qui consiste
à tuer pour manger. On
comprend pourquoi les cultures sacralisent des processus comme la chasse, la
cueillette, le vol, le labour, le jeu, le sport, la création artistique,
la domestication, la libation et l'ingestion : c'est qu'ils permettent de
racheter des oppositions senties comme fondamentales... Dans le vol, par
exemple, l'homme subit le ciel, mais l'affronte, comme Icare, pour y marquer sa
trainée; dans le labour, il marque la terre ennemie de son sillon; le
jeu est une activité qui comprend à la fois une part
d'aléas et des règles qui introduisent l'ordre dans le chaos.
Quant à la dévoration, ou à l’amour, leur fonction
médiatrice saute aux yeux. Même des objets isolés —
et non plus des procès — peuvent remplir cette fonction
médiatrice symbolique dans la mesure où ils renvoient à
des processus. Il en va ainsi de l'arbre qui, grâce à la volonté
de verticalité qu’on peut voir en lui, dynamise l'opposition du
sol et de l'air. Ou du pain et du vin, qui sont, dans notre culture, les parangons
de l’aliment. Dans l'élaboration des aliments, l'autonomie du
monde naturel n'est pas abolie (le blé pousse, la vigne meurt du gel),
mais l'artifice humain est total : ni le pain ni le vin n'existent dans la
nature, que l'homme culturalise par le pétrissage ou la fermentation. Les
secondes médiations sont les médiations discursives.
L’opposition est posée dans un énoncé et est
progressivement résolue dans cet énoncé. Cette
résolution progressive peut être obtenue de deux
manières : grâce à une argumentation ou grâce
à une intrigue. Exemple
de médiation discursive par argumentation : le discours
scientifique. Ce type de discours scientifique établit en effet que des
entités jusque là disjointes peuvent être conjointes
grâce à une nouvelle interprétation qu’on en donne.
Par exemple, la biologie a dû argumenter pour faire admettre que
l’homme et l’animal, deux catégories jusque là
opposées, pouvaient être justiciables de la même approche.
La physique d’Einstein fournit un modèle qui permet
d’appréhender simultanément l’énergie et la
matière. Exemple
de médiation discursive par narration : le conte merveilleux. Le
conte pose toujours une opposition que le récit vient résoudre.
Prenons pour exemple l’opposition entre le pauvre et le riche :
cette opposition qui est un des fondements les plus solides de nos
sociétés est surmontée et est montrée comme peu
pertinente si l’intrigue fait par exemple apparaitre que le pauvre est en
réalité le fils du roi déguisé, ou le prince
dérobé à ses parents dans son enfance... On
comprend que le récit ait pu être décrit comme une
transformation : son rôle dans l’organisation et la
réorganisation sémiotique est capital. Au
lieu d’être médiées grâce à un processus
attribué à un référent (la chasse, la libation, le
coït) ou dans un processus discursif progressif, la médiation peut
être fournie instantanément. C'est ce qui arrive dans la locution
célèbre “ obscure clarté” : la
médiation y est instantanée, puisque l’énoncé
résout les oppositions au moment même où il les pose. On
ne s'étonnera donc pas de la forte rentabilité des figures dans
de nombreuses familles de discours, qui vont de la langue de la poésie
à celle des rites religieux, et de l’image publicitaire à
la psychanalyse, avec la condensation et le déplacement. La
démarche figurale produit donc de nouvelles catégorisations de
l'expérience, et créait du sens, exactement comme le fait le
discours scientifique : comme celui-ci, celle-là propose bien de
nouveaux découpages du concevable. Lorsque le poète écrit
"de bleus angélus", il se fonde sur le
présupposé existentiel “il y a des angélus
bleus”, ce qui postule du même coup l'existence
"d'angélus non bleus". Cette nouvelle ségrégation
de qualité a trois conséquences sur l’encyclopédie.
La première : elle accorde une propriété jusque
là inconnue à l'entité qu’est l’angélus
: sa coloration. Ce qui crée un axe “angélus
incolore” vs "angélus coloré”, où
s’opposent deux entités nouvelles, et donc de nouvelles classes.
La seconde conséquence est que l’énonciateur propose un
embryon d'analyse de la propriété d’être
coloré qu’il accorde à “angélus” : ici,
cette analyse est menée sur l’axe bleu vs non bleu. De la
même manière, lorsque Dell Hymes écrit : "D'incolores
idées vertes dorment furieusement", il explore figuralement la
“chromaticité” de l'idée
[14]
. Il le fait en opposant les entités que
sont les idées colorées et les idées incolores. On
retrouve donc partout la structuration disjonctive qui à la base de
toute activité cognitive, et donc rhétorique. Cette structuration
est favorisée (et non bloquée) par la production de sens
figurés. La troisième conséquence de la figure est
qu’elle pousse à établir de nouvelles interactions entre
qualités. Ainsi, si on est d’accord d’attribuer à
l’entité “angélus” les qualités
“sonore” et “marial” préxistant dans
l’encyclopédie, on s’avise aisément que la
qualité “bleue”, nouvellement admise pour
l’angélus, est faiblement compatible avec “sonore”
mais l’est par contre fortement avec “marial”. Il
faut conclure sur ce point : il n'y a pas, comme le laisse entendre une
pensée vulgaire et paresseuse, "deux sortes de savoir". Le
savoir est un, et se réalise selon les mêmes procédures
tant dans le discours scientifique que dans le rhétorique. Le premier
radicalise la démarche cognitive classique. Le deuxième la mime
de manière créatrice. Grâce à
l’élaboration des qualités et des entités, la
démarche scientifique conjoint toujours deux manœuvres : d'une
part elle pose les unités, distinctes les unes des autres et de ce qui
les entoure, et de l'autre, elle établit des relations entre ces
unités. La rhétorique ne procède pas autrement : elle
distingue des entités nouvelles, à quoi elle confère des
qualités nouvelles, et qu’elle connecte de manière neuve. Le
rhétorique voit ainsi son statut se préciser.
C’est — entre autres choses — la partie
créative du système sémiotique : celle qui permet de
faire évoluer celui-ci par la production de nouvelles relations entre
unités et donc (puisque ce sont les relations qui fondent la nature des
unités) par la production de nouvelles unités. Elle est donc un
élément moteur, qui se situe en un endroit
privilégié : à la frontière, toujours mobile,
tracée par les règles du système. Un système, pour
rester dynamique, doit en effet toujours comporter un composant
évolutif. Une
fois de plus, le lieu du rhétorique est ainsi paradoxal : à la fois dedans et dehors
[15]
. 3.4.2. Science et rhétorique Plus d'une fois, nous
avons souligné la parenté de la démarche figurale avec les
démarches argumentative et cognitive. En particulier, on a
indiqué plus haut qu'une des réactions possibles à
l'allotopie était la réévaluation scientifique (solution
4a) ou la conventionnalisation (4b), processus dans lesquels le résultat
réévalué de l'allotopie est intégré à
l'ensemble dans lequel il s’est produit. Qu’advient-il
du statut de l’élément ainsi intégré ?
Il cesse évidemment de faire écart : l’écart
s’est aboli dans le mouvement d’expansion. C’est là tout
le problème de la catachrèse
[16]
. Mais
il y a une autre représentation possible du produit
réévalué de l'écart. C’est la suivante :
l'écart est considéré comme restant extérieur
à l'ensemble dans lequel il s’est produit. La figure, pointant de
nouvelles qualités, donne un nouveau statut à des entités,
qu’elle range dans de nouvelles classes, susceptibles d’entretenir
de nouvelles relations. Une variante importante de cette seconde lecture est
toutefois possible. L’élément est alors
réputé appartenir à un ensemble qui engloberait le
premier, ensemble potentiel englobant. Chaque figure ne serait alors que
l’actualisation d'une virtualité de cet ensemble. En ce sens
encore, la rhétorique est progressive. Chaque acte rhétorique
serait en effet une exploration des potentialités du monde
sémiotique : il rend de nouveaux découpages accessibles
à de nouveaux partenaires de l’échange sémiotique. On
voit immédiatement l’intérêt de cette description.
Indiquer que la figure est violation d’un certain type de classement se
situant au niveau m, mais application
des règles d’un second système situé à un
noeud n supérieur permet en
effet de concilier deux conceptions apparement irréconciliables de cette
figure : celle qui voit dans la figure une violation des règles de
l’échange langagier, et celle qui y voit un usage tout à
fait conforme à ces règles. Paradoxe que pas mal de
rhétoriciens — s’étonnant que l’usage des
tropes soit à la fois déviant et quotidien, donc
“normal”, voire doxique — ont eu du mal à
résoudre jusqu'à présent. Il
subsiste un problème. N'y aurait-il pas, dans le cadre unique qui vient
d’être tracé — celui d'une connaisance qui est
une —, une différence de nature entre le sens
rhétorique et le sens scientifique ? Cette
différence existe bien, et s'établit même sur trois plans.
Toutefois, il faudra le noter, ces différences ne sont pas essentielles,
mais accidentelles : comme on va le voir, elles ont une valeur pragmatique
seulement : une valeur d'usage, doxique donc. a. Stabilité vs instabilité Première
opposition : le sens scientifique est par définition destiné
à se stabiliser, tandis que le sens rhétorique tend par
définition à rester instable. Par stabilité et
instabilité, j’entend des propriétés à la
fois sociales et temporelles, comme l’indique le tableau suivant :
On dit volontiers que la science vise à la
généralité la plus haute. Sur le plan social, le savoir
scientifique est partagé, et la restructuration scientifique se donne
comme ayant une portée universelle. Face à lui, le savoir
rhétorique est par définition erratique. Individuel, il
l’est tant dans le chef de l’émetteur que dans celui du récepteur.
On voit en effet aisément que c’est l’émetteur qui
prend la responsabilité de l’écart, et impose donc à
son partenaire de procéder à une réévaluation; mais
ce dernier conserve toute sa liberté. Il peut ignorer “bleus
angélus” (c’est la réaction n° 1) ou le
récuser (réaction n° 5). Il peut le corriger comme une erreur
(réaction n° 2). Mais peut aussi l’admettre. S'il l'admet, il
peut considérer que cette prédication vaut pour lui seul
(réaction n° 3), comme il peut en faire une loi universelle
(réaction n° 4). Enfin, dans sa manœuvre d’admission, le
partenaire a toute latitude pour calculer de manière
différenciée les nouvelles relations entre
propriétés qu’il est invité à élaborer. Sur
le plan temporel, la restructuration scientifique se veut aussi universelle.
C’est-à-dire qu’elle vise la permanence. Du moins
jusqu'à ce qu'un nouveau découpage vienne la relativiser. En
face, la restructuration rhétorique se donne comme momentanée.
Ainsi, lorsque dans un poème Paul Éluard écrit :
"Les saisons à l’unisson", la qualité nouvelle
de" simultanéité" qui est attribuée à la
relation entre les entités “saisons” n’a de pertinence
que le temps de la lecture ou de la remémoration du poème :
en dehors de ces circonstances, notre encyclopédie continue à
leur attribuer la qualité “successivité”, de sorte
que si je dois sortir en hiver, même le coeur réchauffé par
la poésie éluardienne, je ne manquerai pas de mettre ma petite
laine. L’adage selon lequel il n’y a de science que du
général doit donc aussi s’entendre au sens temporel. Nombre
d'exemples historiques attestent que c'est bien dans le couple stabilité
vs instabilité (et notamment
dans son hypostase instantanéité vs permanence) que
réside l'opposition entre le sens scientifique et le sens
rhétorique. Des sens métaphoriques peuvent en effet se socialiser
à la longue, et dès lors donner naissance à ce qui est
reconnu socialement comme science. Pensons à la théologie : il y
a bien, dans des universités contemporaines, des Facultés de
théologie; ceci semble indiquer que, pour les responsables de
l'organisation des activités qu'on y mène, la théologie
constitue une science, dont les concepts peuvent prétendre à
l'universalité. Mais d'autres, on le sait, considèrent que ces
concepts sont du même ordre que ceux de la poésie. On peut
multiplier les exemples de ce genre : le matérialisme dialectique
était naguère sujet obligatoire dans certaines Facultés,
alors que certains n’hésitent pas à y voir une sorte de
théologie. On connait, historiquement, beaucoup de cas
d'énoncés ayant fait autrefois l'objet d'une lecture stable, mais
qui font aujourd'hui l'objet d'une lecture instable (c'est le cas des textes
religieux lus comme de la poésie). Mais l'inverse est vrai : des
prédications instables à un moment donné —
comme “la terre est ronde” ou “le sang
circule” — peuvent ultérieurement faire l'objet d'une
approche qui les rend stables. On
voit donc que le couple stabilité vs instabilité n’est pas
donné : c’est la décision de conférer
stabilité ou instabilité à un système qui fait
verser celui-ci du côté de la science ou de la rhétorique.
Songeons à un énoncé comme "Ceci est mon corps".
Ce fut, à certaines époques, la décision d'y voir une
figure ou non qui faisait de son interprète un orthodoxe ou un
hérétique. Un même énoncé peut donc
correspondre à deux actes de langage distincts : un acte scientifique et
un acte rhétorique
[17]
. b. Restriction vs provignement La
deuxième opposition entre sens figural et le scientifique
réside dans le caractère autorégulé du discours
scientifique. Malthusien, celui-ci limite non le nombre d’entités
dont il fait son objet, mais bien le nombre de leurs qualités et celui
de leurs relations. Et pour cela, il se donne des règles très
restrictives. Ce sont par exemple les principes d’économie, de
non-contradiction, du tiers-exclu, de bi-univocité. C’est avec ces
règles que rompt le système encyclopédique
créé par la métaphore. Reprenons l’exemple
"D'incolores idées vertes dorment furieusement". On l’a
vu, cet énoncé établit l'existence d'un univers conceptuel
structuré de manière à ce que "verte" est devenu
une sous-catégorie de "incolore", et qu’existe, de
manière plus générale, la catégorie “incolore
coloré”. Ceci apparaît comme une contradiction par rapport
à l'état du connu système mais aussi aux principes de la
pensée scientifique tels que défini plus haut. Mais insistons une
fois de plus sur le fait que l’opposition est de nature pragmatique
: il s'agit là de normes du
discours (niveau m ). L'essentiel — qui se situe au niveau supérieur n — reste intact : les deux discours créent des
oppositions structurantes. c. Falsifiabilité vs
infalsifiabilité La
troisième opposition est la suivante : les catégorisations
scientifiques sont falsifiables, ce qui n'est pas le cas des
catégorisations rhétoriques. Par
falsifiable ou vérifiable, on pourrait d’abord évidemment
entendre que les énoncés scientifique et rhétorique ne
peuvent de la même manière être confrontés à
l’expérience. On sait en effet que la vérifiabilité
de l’énoncé scientifique découle de son
caractère universel et prévisible, et peut se faire par la voie
de l’expérience. L’expérimentation consiste à
vérifier qu’une entité donnée possède bien la
qualité prévisible, c’est-à-dire celle que son
appartenance à sa catégorie est censée lui
conférer : “si tous les x sont p, alors un quelconque x sera
p”. L’examen permet d’affirmer la vérité ou la
fausseté de l’assertion “tous les x sont p”. On ne
peut évidemment procéder de la même manière avec l’énoncé
rhétorique. Si de "bleus angélus", j’induis que
“tous les angélus ont une couleur”, je devrais pouvoir
soumettre un quelconque angélus à un examen visuel, qui démontrerait
la fausseté de l’assertion. Mais, contrairement à une
idée répandue, les propositions rhétoriques ne se
définissent pas par leur fausseté. On peut introduire la
négation dans l’exemple canonique "Achille est un lion",
ce qui donne "Achille n’est pas un lion". Cette négation
supprime la contradiction et en fait un énoncé vrais, qui
s'apparente même à la tautologie; c’est ce statut qu’a
aussi l’adage célèbre "Nul homme n’est une
ile". Ces énoncés vrais restent toutefois figuraux, en
application du principe de coopération. En effet, si mon interlocuteur
prend la peine de m’affirmer qu’un homme n’est pas une
île, ou n’est pas un animal, c’est que la possibilité
existait qu’il puisse l’être. L’énoncé
prévoit donc bien la possibilité d’attribuer la
qualité d’insularité ou d’animalité à
l’entité homme
[18]
. Le
critère de la vérifiabilité, en tant qu’il
découle de l’expérimentation, est donc impertinent pour
distinguer le discours scientifique du discours rhétorique. Il
faut donc plutôt penser à une falsifiabilité ou
vérifiabilité toutes discursives, résidant dans le
mécanisme d’appropriation des énoncés. Dans
l’univers scientifique, on fait un certain usage des
énoncés : un énoncé falsifié est
rejeté, et ne peut donc modifier l’encyclopédie;
l’attribution de qualité qui s’est
révélée insatisfaisante est abandonnée, et une
autre est recherchée, qui peut ne rien avoir à voir avec la
première. Dans l’usage rhétorique des
énoncés, la lecture insatisfaisante peut également laisser
la place à une recherche de lecture plus satisfaisante. Mais la
différence est qu’ici, la première lecture peut encore
servir. Tout falsifié qu'il soit, un énoncé peut donc
être assumé, et modifier l’encyclopédie. Prenons
un exemple à Henri Michaux. S’adressant au malheur, le
poète déclare : "Je suis ta ruine". En français,
le mot ruine peut avoir le sens de “action de détruire” mais
aussi celui de “ce qui découle de l’action de
détruire”. Ces deux sens permettent de proposer deux paraphrases
différentes de la déclaration : “Je te
détruis” et “J’ai été détruit par
toi”. Différentes, ces paraphrases sont même antinomiques,
puisque celui qui parle est, dans une hypothèse, sujet du processus et
dans l’autre hypothèse objet du processus. Comme le montre
l’enquête menée auprès d’une centaine de
lecteurs, le contexte immédiat ne permet pas de trancher. Mais un
certain nombre de ces lecteurs assument simultanément les deux lectures,
bien qu’elles soient antinomiques. La justification de cet assomption est
le contexte plus général qu’est la thématique de
l’oeuvre de Michaux, où la destruction et la déreliction vont
de pair avec la révolte. Bref,
l’usage rhétorique des énoncés est cumulatif, alors
que le scientifique est malthusien : tout fait farine à son moulin.
Polysémique, il l'est doublement : non seulement les unités
qu’il agence peuvent avoir plusieurs sens, mais encore il juxtapose les
lectures; les hiérarchisant peut-être, mais sans les ramener
à l’unité. Plus
encore que les autres, cette dernière opposition est de type pragmatique
: la restructuration scientifique est perçue comme assurant une
meilleure prise sur les choses; elle est vécue sur le mode
réaliste. La science, comme institution, se dote d'un exécutif,
externe à elle-même, susceptible de modifier la vie quotidienne de
chacun. La restructuration rhétorique, elle, est vécue sur le
mode fantasmatique : elle joue du "comme si", elles mime les
démarches scientifiques, et ses catégories nouvelles sont
proposées sans danger et à titre exploratoire. Mais que ces oppositions pragmatiques importantes, n’occultent pas la profonde parenté entre la démarche scientifique et la démarche rhétorique, parenté qu’une sémiotique cognitive fait ressortir. Cette parenté étroite, Nietzche l’avait déjà pressentie : “Qu’est-ce que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, une somme de relations humaines qui ont été poétiquement et rhétoriquement haussées, transposées, ornées, et qui, après un long usage, semblent à un peuple fermes, canoniales et contraignantes : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération, non plus comme pièces de monnaie mais comme métal” [19] . RETOUR VERS LE HAUT DE LA PAGE
[1] J.-M. Klin | ||||||||||