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L'hyperbole : Figure de l'exagération illusionniste et foyer d'une polysémisation féconde (R. Landheer)
 
Publication inédite de la Conférence faite à l'Université de Franche-Comté à Besançon, le 26-05-2005

1)  Introduction (hyperbole de discours vs hyperbole lexicale)

Comme l'on sait, généralement parlant l'exagération est mal vue. « Ecoute, tu exagères ! », « N'exagérons pas, voyons ! », « Faut pas charrier, hein ! ». En effet, « L'excès en tout est un défaut », comme dit le proverbe. On ne saurait se soustraire à l'impression que l'être humain n'apprécie pas trop l'exagération… C'est-à-dire l'exagération d'autrui . Il en va autrement pour nous-mêmes, car nous exagérons très facilement, et sans retenue aucune, témoin les quelques exemples réunis sous (1) :

(1) Tu oublies tout / Elle est toujours en retard / Je n'ai rien à mettre ce soir / Quel discours interminable ! / Je suis vraiment mort de fatigue ! / C'est supergénial, ça.

Convenons-en, des assertions comme « Tu oublies tout  » ou « Elle est toujours en retard », enfin, ce sont des reproches un peu perfides, car, évidemment, on n'oublie jamais « tout », et la personne en question ne sera certainement pas « toujours » en retard. Et si on était « vraiment mort de fatigue », il serait impossible de l'affirmer, et ainsi de suite.

Bref, nous avons une forte tendance à amplifier les choses, à nous exprimer en superlatifs. Nous voulons éviter tout ce qui est fade, puisque nous préférons que tout soit « super »… Si tout ce que nous disons était vrai et véridique, le monde serait plat. Mais bien sûr, le monde n'est pas plat, comme tout le monde le sait, il est gonflé.

Et pourtant, comme nous venons de l'observer, malgré son omniprésence, l'exagération ne jouit pas d'une belle réputation. Ainsi, on n'est pas surpris de lire chez La Fontaine les vers mémorables suivants :

(2) Il plut du sang; je n'exagère point.

Si je voulais conter de point en point

Tout le détail, je manquerais d'haleine.

(La Fontaine, « Les Vautours et les Pigeons », Fables VII, 7)

Il est évident que le poète exagère, mais il se déculpabilise tout de suite en ajoutant « je n'exagère point ». Apparemment, on a tout intérêt à minimiser une exagération criarde ou à masquer une contradiction. Des mots comme vrai et vraiment ont souvent la même fonction fallacieuse : ainsi, dans l'expression « je suis vraiment mort de fatigue ! », ce « vraiment » est un « hedge » ou une enclosure [1], qui vise à masquer le caractère invraisemblable de ce propos. C'est ainsi qu'on veut faire passer une illusion, un simulacre. Par là, on entre dans un pays fictif, illusionniste, où tout est plus splendide ou plus horrible que dans notre réalité quotidienne.

Le procédé de l'enflure rhétorique est particulièrement frappant dans la description que les poètes font de leur héros , comme dans l'exemple (3) :

(3) Condé, dont le nom seul fait tomber les murailles,

Force les escadrons, et gagne les batailles.

(Boileau, Épître sur le passage du Rhin )

ou de certains désastres , comme dans (4) ou (5) :

(4) Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée…

(Racine, Andromaque )

(5) Et des fleuves français les eaux ensanglantées

Ne portaient que des morts aux mers épouvantées.

(…)

Les flots couverts de morts interrompent leur course,

Et le fleuve sanglant remonte vers sa source…

(Voltaire, La Henriade )

ou encore de fortes émotions , comme dans (6) :

(6) Le voici. Vers mon cœur tout mon sang se retire.

(Racine, Phèdre )

Tous les exemples cités relèvent de ce que la rhétorique appelle l' hyperbole . L'hyperbole (ou « overstatement » en anglais) est communément considérée comme la « figure de l'exagération », c'est-à-dire comme une figure par laquelle on augmente ou diminue les choses avec excès [2]. On l'utilise surtout pour vivifier le récit, pour épater la galerie ou pour raviver la couleur locale. Mais on l'utilise aussi pour la description caricaturale qui vise à provoquer le rire, comme dans ce célèbre épigramme de Boisrobert, qui se moque des progrès faits par les rédacteurs du Dictionnaire de l'Académie de la façon cocasse suivante :

(7) Depuis six ans dessus l'F on travaille,

Et le destin m'aurait fort obligé

S'il m'avait dit : « Tu vivras jusqu'au G. »

(Boisrobert, Épigramme sur le Dictionnaire de l'Académie )

Il va de soi que l'hyperbole est un élément indispensable dans certains genres, comme la satire, le conte de fées (qu'on pense à la fameuse princesse sur un pois : cette pauvre princesse que Hans Christian Andersen nous décrit comme ayant des bleus partout pour avoir dormi sur un tout petit pois caché sous tout un tas de matelas !), ou les histoires d'enfant (comme l'inoubliable « Fifi Brindacier »). L'exemple (8) de La Fontaine illustre parfaitement aussi l'excès (quasi-) ludique de l'hyperbole :

(8) Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !

Rien que la mort n'était capable

D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.

(La Fontaine, « Les animaux malades de la peste », Fables VII, 1)

Par ailleurs, comme on sait, au XVIIe siècle, l'exploitation de l'hyperbole par la Préciosité a été efficacement ridiculisée par Molière avec des railleries du type (9) :

(9) La brutalité de la saison a furieusement outragé la délicatesse de ma voix.

(Mascarille - légèrement enroué - dans Molière, Les précieuses ridicules )

Ce qui n'empêche qu'une pensée peut être hyperbolique et profonde à la fois, comme Pascal l'a si bien montré avec sa célèbre pensée reproduite dans (10) :

(10) Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé.

(Pascal, Pensées , II, 162)

Or, la quasi-totalité des exemples que je viens de donner relève de ce qu'on peut appeler l'hyperbole de discours . Je me suis restreint ici à des exemples de la littérature classique, mais il est indéniable que l'hyperbole est omniprésente dans presque n'importe quelle production littéraire. Je me permets de vous citer encore un exemple de la littérature moderne, que j'emprunte à Hiroshima mon amour  :

(11) Je t‘attendais dans une impatience sans borne, calme.

Dévore-moi. Déforme-moi à ton image afin qu'aucun autre, après toi, ne comprenne plus du tout le pourquoi de tant de désir.

Nous allons rester seuls, mon amour.

La nuit ne va pas finir.

Le jour ne se lèvera plus sur personne.

Jamais. Jamais plus. Enfin.

Tu me tues.

Tu me fais du bien.

(Marguerite Duras, Hiroshima mon amour , éd. Folio, 115)

Et ainsi de suite… Comme on voit : l'extase amoureuse peut facilement amener une longue suite d'hyperboles tous azimuts…

Bref, l'hyperbole est donc omniprésente dans n'importe quelle production littéraire , mais - a-t-on besoin de le dire ?- elle est omniprésente aussi dans n'importe quel discours non littéraire . A titre d'exemple, je n'ai qu'à rappeler les messages publicitaires qui s'évertuent à nous présenter leurs produits comme bien plus beaux, bien plus grands, bien plus importants que dans la réalité et surtout comme des produits absolument indispensables. Aucune perfection sans Chanel, aucun déplacement valable si ce n'est dans une Renault, et ainsi de suite.

Voilà donc pour ce regarde l'hyperbole de discours . Qu'elle soit littéraire ou non littéraire, l'hyperbole de discours nous offre une image illusoire, si non illusionniste, de la réalité suggérée. Il s'agit d'une figure de type macrostructural.

Cependant, si l'emploi hyperbolique présente un caractère récursif et systématique, il est susceptible d'affecter la signification des mots . Et dans ce cas-là, nous avons affaire à l'hyperbole lexicale , dont l'exemple (1) a déjà signalé quelques cas : tout , toujours , interminable , etc. Contrairement à l'hyperbole de discours, l'hyperbole lexicale est une figure de type microstructural. [3]

Dans ce qui suit, je me propose de regarder de plus près, notamment, ce deuxième type d'hyperbole, l'hyperbole lexicale .

 

2) L'hyperbole lexicale .

2.1 Mots à valeur quantitative bipolaire ou massive (« hyperbole quanti­fieur »)

Il paraît que certaines catégories de mots sont particulièrement vulnérables aux « attaques » de l'exagération. Ainsi une phrase du type « Tu oublies tout  » [4] montre nettement que le mot tout n'exprime pas seulement son sens canonique de la « totalité », mais qu'il peut véhiculer aussi une information comme « beaucoup de choses ». On constate un glissement pareil pour n'importe quel mot qui indique une valeur bipolaire , au niveau de la quantité (qu'il s'agisse de choses ou de personnes) de la temporalité ou de la spatialité (voir les exemples (12) à (15) et (12a) à (15a)) :

(12) tout / rien ( quantité , choses)

(13) tout le monde / personne ( quantité , personnes)

(14) toujours / jamais ( temporalité )

(15) partout / nulle part ( spatialité )

 

(12a) Tu oublies tout / Je n'ai rien à mettre

(13a) Tout le monde sait qu'il a tort / Personne ne veut m'aider

(14a) Elle est toujours en retard / Je ne te parlerai plus jamais

(14b) « Les femmes, voyez-vous, ça ne dit jamais la vérité » (Maupassant)

(15a) Il fourre son nez partout / On n'en trouve nulle part de meilleurs

Dans tous ces cas, on peut observer que ce type de mots (qui indiquent donc en principe une valeur extrême, bipolaire) s'utilise fréquemment dans une acception plus floue, si bien que rien peut signifier « pas grand-chose » ou « rien qui vaille », personne a régulièrement le sens de « peu de personnes », toujours le sens de « souvent » et Je ne te parlerai plus jamais signifie quelque chose comme « je ne te parlerai plus pour un bon moment ». Et … une assertion avec jamais du type (14b), - émise par un personnage de Maupassant et parfaitement reconnaissable aussi dans notre conversation quotidienne, - ne saurait pas non plus être prise au pied de la lettre. Sans qu'on puisse affirmer que (14b) constitue un « contresens », dans l'acception que Michele Prandi (1987) donne à cette notion, le lecteur ne manquera pas de remarquer tout de suite qu'il est confronté ici avec une contrevérité.

Le même phénomène se produit avec des adjectifs qui indiquent une valeur « illimitée », - et là encore aux trois niveaux : celui de la quantité, celui de la temporalité ou celui de la spatialité. -. comme le montrent ceux du numéro (16) – et exemplifiés plus concrètement dans (16a) :

(16) incalculable, illimité, interminable , infini

(16a) Il y a un nombre incalculable de coquilles dans ce texte / Luc a des ressources illimitées (quantité) / Quel discours interminable ! (temporalité) / C'était un terrain vraiment infini (spatialité)

Ce type d'adjectifs (et tous leurs synonymes comme continu , perpétuel , éternel , etc.) est également prédisposé – pour ainsi dire – à un emploi hyperbolique. Cela a pour conséquence que ces mots aussi nous offrent une signification « floue » à côté de leur signification « pleine » ou prototypique. Un discours interminable n'est pas « interminable » au sens propre du terme. Et puis, on a beau affirmer d'une personne que ses « ressources sont illimitées », ce qu'on veut dire en réalité, c'est qu'elles sont « très grandes ». Et de même, il y a une nette différence sémantique entre incalculable dans (17a) et (17b) :

(17a) Il existe un nombre incalculable d'étoiles (au sens mathématique)

(17b) Il y a un nombre incalculable (‘énorme') de coquilles dans ce texte

ou entre infini dans (18a) et (18b) :

(18a) l'espace infini , un nombre infini (au sens mathématique)

(18b) un terrain vraiment infini (‘très vaste'), une attente infinie (‘très longue')

Si l'on peut dire que les occurrences d' incalculable et d' infini dans (17a) et (18a) représentent le sens « propre », ou « canonique » de ces adjectifs (en effet, je considère le sens mathématique de ces mots comme leur sens canonique ou « prototypique »), alors (17b) et (18b) par contre, en représentent le sens hyperbolique, c'est-à-dire un sens flou et plus faible (bien sûr, c'est toujours leur contexte immédiat qui nous renseigne sur l'interprétation la plus plausible).

Mais il y a plus. On peut avancer que tous les mots qui indiquent une multitude, une quantité massive, une abondance, une foule , etc. sont susceptibles d'être utilisés hyperboliquement. Le numéro (19) en présente encore toute une variété d'exemples assez caractéristiques :

(19) une avalanche de factures  / l'argent y coule à flots  / il y a du fromage pour tout un régiment  / il dispose d'une armée de domestiques  / j'ai apporté des tombereaux de livres / ici on paye des prix astronomi­ques  / des amours diluviennes

Il est clair que, dans les exemples cités sous (19), des mots comme avalanche , flot , armée , etc., s'emploient métaphoriquement pour une grande quantité , mais le plus souvent pour une quantité qui est quand même inférieure à ce que les mots indiqueraient au sens propre. Et dans ce cas-là, la métaphore en question est donc l'expression d'une emphase excessive, i.e. d'une hyperbole .

Je propose de qualifier l'emploi hyperbolique illustré dans cette section par le terme d'« hyperbole quantifieur ». L'hyperbole quantifieur ne concerne pas seulement des pronoms indéfinis, des adverbes (de temps et de lieu), des substantifs, et des adjectifs qualificatifs, mais aussi des adjectifs numéraux, comme le dénotent des exemples par trop connus du type reproduit dans (20) :

(20) C'est à deux pas d'ici / Je te l'ai répété cent fois !  / Mille fois merci ! / J'ai mille choses à vous dire.

Ces exemples [5] montrent parfaitement d'ailleurs que l'hyperbole exagère non seulement « en haut » mais aussi « en bas » : « Je te l'ai répété cent fois  » évoque une maximisation de la réalité, tandis que « C'est à deux pas d'ici  » représente une minimisation de la distance réelle, si bien que ces expressions se révèlent dans ces contextes comme des équivalents de respectivement « beaucoup (de fois) » et « à peu (de distance) ». Eva Lavric [6] parle dans ce cas de « numéraux approximatifs » , ce qui peut se défendre en effet. Par contre, je ne suis pas d'accord avec l'hypothèse d'Olivier Reboul [7], qui affirme que, dans ces contextes, le numéral « perd son sens quantitatif ». Si l'on peut dire effectivement que le sens mathématique du numéral s'efface, cela n'implique nullement que son sens quantitatif disparaisse. Ce qu'on peut constater, c'est que la valeur strictement numérique de ces numéraux est remplacée dans ces contextes par une valeur quantitative rhétorique , et plus précisément par une valeur hyperbolique.

Bref, en résumant ce que nous avons pu constater dans cette section, il est question de polysémie [8] dans tous les mots que nous avons passés en revue dans les exemples (12) jusqu'à (20), et dont la caractéristique propre est qu'ils expriment une valeur quantitative absolue, quasi absolue ou massive . En effet, c'est sous l'effet de l'« hyperbole quantifieur » que ces mots présentent tous une polysémie qui comporte - à côté de leur sens plein, précis ou canoni­que [9] - un sens approximatif, flou ou faible.

2.2 Mots à valeur affective (« hyperbole affective »)

Une deuxième catégorie de mots très sensibles à un emploi hyperbolique est constituée par ceux qui expriment une forte valeur affective . A titre d'exemple, je vous cite une série de mots qui appartiennent à cette catégorie et qui ont tous peu ou prou subi l'influence de l'emploi hyperbolique :

(21) atroce , désolé , ravi , brutalement , torturer

Ainsi, on est autrement ‘désolé', si c'est à cause de la mort d'un proche parent (22a) que dans le cas où on ne pourrait pas participer à une petite fête (22b) :

(22a) La famille est désolée de la mort de grand-maman.

(22b) Je suis vraiment désolé (i.e. ‘je regrette') de ne pas pouvoir venir ce soir.

De même, il y a une différence marquée entre les sens de torturer en (23a) et en (23b) :

(23a) On a torturé les prisonniers.

(23b) Le doute le torture  ; se torturer les méninges .

et ainsi de suite. Ainsi, si les occurrences de désolé et de torturer présentent encore un sens fort dans (22a), resp. (23a), leur sens est nettement plus faible dans (22b), resp. (23b). Jusqu'à nouvel ordre, on semble en droit d'affirmer que ces mots affectifs révèlent un degré de polysémie comparable à celui que nous avons rencontré avec les mots à valeur quantitative, comme tout ou infini .

2.3 Analogies

Or, avant de montrer, dans la section suivante, que leur polysémie présente aussi une divergence intéressante, je voudrais insister d'abord sur une analogie notable entre l'hyperbole quantifieur et l'hyperbole affective .

Reprenons d'abord les exemples (17) et (18). En comparant (17a) et (18a) d'une part et (17b) et (18b) de l'autre, j'ai insisté tout à l'heure sur le fait que les exemples (a) sont ‘mathématiquement' quantitatifs, tandis que les exemples (b) ont un sens « flou » ou « faible ». Eh bien, il faudrait ajouter que les sens (b) dénotent en plus une certaine modalisation , qui fait défaut dans les exemples (a), une modalisation qui va dans la direction d'une certaine … « affectivité »! Si l'on parle d'un « nombre incalculable de coquilles » dans un texte, ou d'un « terrain vraiment infini », il est indéniable que ces expressions présentent aussi une connotation affective, une connotation affective qui fait défaut dans les exemples purement quantitatifs ou dimensionnels de (17a) ou de (18a). On constate le même phénomène, là où il est question d'une « avalanche de factures » ou d'« amours diluviennes » (19), ou dans une expression comme Je te l'ai répété cent fois  ! (sous (20) : à noter que le point d'exclamation n'y est pas pour rien !). Bref, il est clair que ce que je viens d'appeler l'« hyperbole quantifieur » ne manque pas d'avoir en même temps une connotation affective .

Revenons ensuite à nos exemples « purement affectifs », si j'ose dire. Quand quelqu'un a des doutes sur quelque chose, et qu'il se plaît à dire que « le doute le torture » (cf. 23b), il utilise un verbe dont le sens est probablement bien plus fort que la situation ne l'exigerait. Cependant, quand on dit « plus fort », cela implique automatiquement aussi un aspect scalaire ou de gradation : n'importe quel renforcement ou augmentation comporte un aspect quantitatif ! Et la même chose vaut pour les exemples cités dans (21) ou (22). On peut sensiblement augmenter l'effet trivial de quelque chose d'ennuyeux, en disant que c'est « atroce », et ainsi de suite.

En résumant ces dernières constatations, nous voyons donc qu'il y a d'une part une quantification qui se modalise, de l'autre une affectivité qui s'accroît quantitativement. Dans l'hyperbole quantifieur , il y a donc l'aspect quantifieur qui comporte en même temps un déclencheur affectif, tandis que dans l'hyperbole affective , il se produit en même temps une connotation quantitative. Citons encore, à titre d'illustration, ces fameux « superlatifs » (publicitaires) hyper- , super- , extra- , maxi- , resp. –issime  :

(24) superlatifs préfixaux : hyper- , super- , extra- , maxi-

superlatif suffixal : -issime.

On conviendra qu'avec ces éléments archi-connus, on aurait vraiment de la peine à préciser quel serait bien l'élément déterminant, l'aspect quantifieur ou bien l'aspect affectif.

Or, ces observations nous permettent d'affirmer que dans l'hyperbole, l'aspect quantitatif et l'aspect affectif se présupposent : les deux aspects sont toujours présents d'une manière ou d'autre, mais disons, selon des proportions variables.

2.4 Divergences

Malgré les analogies signalées entre l'hyperbole quantifieur et l'hyperbole affective, il y a aussi une divergence remarquable. Celle-ci concerne le caractère polysémique de ces deux catégories . Prenons d'abord les termes de la première catégorie , provisoirement à l'exception de ceux qui s'emploient métaphoriquement (cités sous (19)). Si l'on examine l'histoire des mots comme tout , rien , infini , illimité , etc., on constate qu'ils ont toujours montré la même polysémie qu'actuellement. En ancien français comme dans le français des siècles suivants, on trouve partout des occurrences au sens faible, à côté de leur sens fort. On dirait que ces mots sont intrinsèquement polysémiques  : ils se prêtent par définition à un emploi double, ce qui implique aussi que leur emploi donne lieu à de fréquentes possibilités d'ambiguïté. [10]

Il en va autrement pour les mots de la deuxième catégorie , soumis à l'effet de l'hyperbole affective. Il paraît que leur signification ne s'affaiblit en général qu'au cours de leur histoire . Ainsi, comme l'on sait, des mots comme ceux cités dans (25) et qui appartiennent tous à cette catégorie, avaient au XVIIe siècle un degré d'affectivité beaucoup plus fort qu'à présent :

(25) chagrin , ennui , enchanté , gêner

Le verbe gêner , par exemple, était synonyme de « tourmenter » au XVIIe siècle et le nom ennui désignait une « douleur violente ». Ce n'est que plus tard que la signification de ces mots s'est affaiblie, à cause d'un emploi hyperbolique de plus en plus commun. Après avoir connu une période pendant laquelle ils s'employaient tantôt dans un sens fort, tantôt dans un sens faible (comme désolé et torturer actuellement, voir (22) et (23)), à un moment donné, leur sens fort est devenu archaïque au point de disparaître tout à fait, selon un mouvement sé­mantique en cinq phases, que j'ai essayé d'esquisser sous (26) :

(26)

Phase sens statut
1.
A       monosémie
2.
A      (A') polysémie faible
3.
A       A' polysémie
4.
(A)     A' polysémie faible
5.
          A' monosémie

 

Dans ce schéma, c'est A qui représente le sens primitif, fort, tandis que A' re­présente le sens dérivé, affaibli. Cela veut dire plus concrètement qu'un verbe comme gêner , qui signifiait « torturer » au XVIIe siècle (sens A), a été utilisé à un moment donné dans un sens plus faible « embarrasser » (A'), mais sans que ce nouveau sens soit déjà devenu monnaie courante. C'est la deuxième phase. Dans une troisième phase, on peut en principe admettre que les deux sens coexistent, même s'ils présentent souvent une différenciation diaphasique [11]. Dans la quatrième phase, le sens A est tenu pour archaïque et dans une cinquième et dernière phase le mot n'est plus connu qu'avec son sens affaibli A'. Je qualifie de « polysémie faible » la situation où l'un des deux sens (mis entre parenthèses) est nettement moins courant que l'autre sens (les phases 2 et 4).

Comme ce schéma le montre, la signification d'un mot peut être sujette à une polysémisation graduelle (phase 1 à 3), aussi bien qu'à une dé-polysémisation graduelle (phase 3 à 5). Il semble qu'un mot comme gêner ait parcouru toutes ces phases, mais bien sûr, cela n'est pas nécessairement le cas. Or, pour repérer la phase évolutive dans laquelle un mot se trouve, sémantiquement parlant, c'est la description lexicographique qui peut nous fournir des renseignements précieux. Comparons par exemple la description que le Petit Robert donne des mots atroce et tourmenter respectivement :

(27) ATROCE ( Petit Robert 2001)

1. Qui est horrible, d'une grande cruauté. (…) Crime, vengeance atroce .

2. FAM. Très désagréable. Un temps atroce (…) Une couleur atroce .

(28) TOURMENTER ( Petit Robert 2001)

1. vx Supplicier, torturer.

2. …plus cour. Faire souffrir. Etre tourmenté par la jalousie, les re­mords, les scrupules.

A en juger d'après ces données, on pourrait dire que le mot atroce se trouve à la troisième phase de notre schéma, il s'est « polysémisé ». Cela implique entre autres que son emploi peut facilement donner lieu à des occurrences d'ambiguïté, volontaire ou involontaire [12] : si quelqu'un parle p. ex. d'une « souffrance atroce », il est impossible de comprendre a priori (c.-à-d. sans autre contexte) si le locuteur a en vue le sens fort, ou – par emploi hyperbolique – le sens affaibli.

En ce qui concerne le verbe tourmenter , par contre, la mention “vx” montre que ce premier sens est considéré comme archaïque. Comme deuxième acception, « plus cour. », le dic­tionnaire donne la variante plus faible « faire souffrir » ( être tourmenté par la jalousie , etc.). [13] C'est-à-dire que tourmenter se trouverait dans la quatrième phase : il est plus avancé que atroce (où les deux sens sont à peu près équivalents), mais il est moins évolué que gêner (où le premier sens – « torturer » – a tout a fait disparu). C'est la phase de la dé-polysémisation.

Quant aux cas de l'hyperbole quantifieur métaphorique (cf. 19), ils semblent occuper une position intermédiaire : leur polysémie n'est pas intrinsèque, mais ils ne montrent pas non plus une polysémisation graduelle. En fait, la généralisation d'un emploi métaphorique se fait toujours au fur et à mesure de son succès relatif.

3. Généralisations et conclusion.

Or, serait-il possible - à titre de conclusion - de formuler des généralisations à partir des données présentées jusqu'ici? Je pense que oui. Je crois qu'on est en droit d'avancer l'hypothèse suivante pour l'hyperbole lexicale :

L'hyperbole lexicale est une figure de type microstructural   : plus le sens d'un mot a un caractère intense ou polarisant, soit au niveau de la quantification soit au niveau de l'affectivité, plus ce mot sera sensible à un emploi hyperbolique qui l'oriente vers une polysémisation .

Cela vaut non seulement pour le français, pour les langues romanes en général, mais cela vaut aussi pour toute une variété de langues dont j'ai eu l'occasion d'examiner les données jusqu'ici. Je n'hésite même pas à affirmer que le phénomène décrit ici appartient aux universaux de la langue et qu'il présente donc un taux très élevé de prévisibilité . Les « voies de la néologie » [14] sémantique sont très systématiques et dans une large mesure prévisibles dans le domaine en question. Ainsi, il est facile de constater que beaucoup d'hyperboles primitives sont devenues des clichés : tout comme l'euphémisme, l'hyperbole aussi s'use vite et doit être remplacée par une nouvelle image « renchérissante » !

Au début de mon exposé, j'ai dit que l'exagération n'est pas très appréciée en général. Cependant, il convient d'ajouter que l'exagération n'a pas seulement une connotation négative, témoin un des grands slogans de la révolution de 1968, reproduit sous (29) et qui proclame :

(29) « Exagérer c'est commencer d' inventer  »

Dans la première section, nous avons vu que l'invention littéraire surtout nous en fournit de beaux exemples : beaucoup d'images hyperboliques se retrouvent comme des topoi de la littérature classique (une « jalousie mortelle », qui peut nous « glacer d'horreur » ou même causer des « ruisseaux de sang »). Ce sont là des cas qui montrent aussi à quel point l'hyperbole se rapproche de la métaphore , [15] au point même que certaines hyperboles pourraient être caractérisées comme une sorte d'amalgame d'une métaphore et d'un superlatif. C'est notamment le cas avec l'hyperbole de discours , dont je voudrais résumer les caractéristiques de la façon suivante :

L'hyperbole de discours est une figure de type macrostructural  : dans le discours, elle suggère une amplification illusionniste susceptible de prendre l'aspect d'un superlatif métaphorisé .

Il est indéniable que l'hyperbole fait partie intégrante de notre communication quotidienne ainsi que de la littérature. A titre de curiosité, je voudrais faire remarquer que les textos mêmes n'échappent pas à l'emploi hyperbolique, témoin les exemples cités sous (30a et b) :

(30a) Bob me montra du doi la pankarte ki se trouv juste dRiR mon dô. On pouV lir : « Dfens 2 méfu ». Les nRRRRRRRRRR !!! (Phil Marso, Pa SAge a TaBa , 16)

(30b) GéT obliG d'utilizé du GrÔÔÔ KaliBRE pr me fR 1 place. (id., 17)

Dans ce polar anti-tabagiste, entièrement rédigé en langage SMS, l'auteur ne cache pas du tout sa prédilection pour l'hyperbole (représentée comme on voit par des capitales en série) en ajoutant de temps à autre : « Enf1, GxagR ! ».

On peut donc dire à juste titre que l'hyperbole fait partie intégrante de n'importe quel discours et de n'importe quel moyen de communication. Il serait impossible d'éclipser cette figure pittoresque sans rendre le langage fade et plat.

- Or, en ce qui concerne l'hyperbole de discours , comme il s'agit de repérer sa place et sa fonction exactes comme mode de communication et de signification, elle est un thème de recherche et de réflexion à la fois pour la critique littéraire , la sémiotique et la pragmatique .

- Par ailleurs, il est évident que les mécanismes de l'hyperbole lexicale méritent surtout une réflexion profonde de la part des sémanticiens , des lexicologues et des lexicographes , car l'hyperbole lexicale se trouve être responsable d'importants mouvements lexico-sémantiques .

C'est ainsi que ces deux volets de l'hyperbole, - discursive et lexicale, - montrent une complémentarité incontournable et je n'hésite pas à le dire… réjouissante !

 

Références bibliographiques :

Arcand, Richard (2004) : Figures de style. Allégorie, ellipse, hyperbole, métaphore. Montréal : Ed. de l'Homme

Cadiot, Pierre, Benoît Habert (1997) : Aux sources de la polysémie nominale. In : Langue Française 113, 3-11

Charbonnel, Nanine & Georges Kleiber (1999) : La métaphore entre philosophie et rhétorique , Paris : Presses Universitaires de France

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Notes de bas de page:

(1) Pour ces termes, voir Ronald Landheer 1993 : 369 sqq.

(2) Selon une définition de Fontanier, reprise entre autres par Olivier Reboul 1991: 130.

(3) Nous ne saurions souscrire à l'opinion de Georges Molinié (1991 : 86 et 1992 : 166), qui décrit l'hyperbole uniquement comme une figure “de type macrostructural”, en négligeant ainsi l'hyperbole lexicale. S'il est vrai que c'est toujours le contexte qui détermine le sens précis des mots, il n'empêche que certains types de mots soient par leur nature prédisposés au sens hyperbolique en contraste avec d'autres types de mots; voir la section suivante.

(4) Pour une discussion plus détaillée de son presque homologue allemand (à savoir “Ich vergesse alles”), voir Wolf-Dieter Stempel (1983  : 87 sqq).

(5) Pour le rôle d'expressions analogues dans le discours quotidien en anglais, voir l'étude de Michael McCarthy & Ronald Carter (2004).

(6) Ici même, voir références bibliographiques.

(7) 1991  : 127.

(8) Il est question ici de ce que Geoffrey Nunberg & Annie Zaenen (dans Cadiot & Habert 1997) appellent “polysémie systématique” et de ce que certains autres chercheurs (voir par exemple Ann Copestake & Ted Briscoe, dans Pustejovsky & Boguraev 1996, et Hubert Cuyckens & Britta Zawada 2001) appellent polysémie par “extension de sens”.

(9) La distinction que Neal Norrick (2004) fait entre “extreme case formulation” (ex. “All's fair in love and war”) et “hyperbole à proprement parler” (ex. “as fast as lightning”) nous paraît peu convaincante, étant donné que, dans les deux cas, on a affaire à une exagération “qui augmente ou dimimue les choses avec excès” (voir plus haut), ce qui est bien la marque propre de l'hyperbole.

(10) Pour une excellente discussion de cette notion - en langue et en discours -, voir Catherine Kerbrat-Orecchioni 2001.

(11) C'est à cause de ces différences diaphasiques et chronolectales que - dans une étude préalable (voir Ronald Landheer 2000  : 372-373) – j'ai avancé l'hypothèse que la phase 3 n'existerait que virtuellement et serait quasiment absente, avec ce type de mots. Une recherche plus poussée m'amène à réviser légèrement cette hypothèse.

(12) Pour cette opposition, voir notamment Catherine Kerbrat-Orecchioni 2001  : 152 sqq.

(13) Cela implique notamment que dans ce cas l'ambiguïté serait moins plausible que dans le cas d' atroce , où les deux sens ont une vraisemblance à peu près pareille.

(14) Pour cette notion, voir Jacqueline Picoche et Christiane Marchello-Nizia (1994  : 338).

(15) Voir Nanine Charbonnel & Georges Kleiber (1999, surtout 186 sqq), Joëlle Gardes-Tamine (1996  : 138), Olivier Reboul (1991  : 116), ainsi que le chapitre 3 de Catherine Détrie ( 2001 : 167 sqq).

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