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| Le rôle de la métaphorisation dans le métalangage linguistique (R. Landheer) | ||||
Université de Leiden, NL Résumé: Toute discipline connaît sa propre métaphorisation qui change au fur et à mesure qu'elle se développe. Ce phénomène sera illustré à l'aide de quatre grands courants dans l'histoire de la linguistique : la linguistique historique et comparative (le modèle du cycle vital), le structuralisme linguistique (le modèle de la construction architecturale), la grammaire générative (le modèle génératif de l'intelligence artificielle) et la linguistique pragmatique (le modèle de l'interaction socio-verbale). Parmi la demi-douzaine de fonctions de la métaphorisation distinguées ensuite, ce sont notamment les fonctions cognitive, didactique et théorique qui semblent être responsables des conceptualisations métaphoriques dans le métalangage linguistique et qui rendent la métaphore unique et indispensable comme outil de description des faits de langue.
Abstract: All disciplines have their own way of metaphorical conceptualization which changes along with their development. This phenomenon will be illustrated by focusing on metaphor in four major theoretical currents in the history of linguistics: comparative and historical linguistics (the model of life cycle), structural linguistics (the model of architectural construction), generative grammar (the generative model of artificial intelligence) and pragmatics (the model of socio-linguistic interaction). Among the six different functions attributed to the metaphorical process in general, three in particular seem to be responsible for the metaphorical conceptualizations in linguistic terminology: i.e. the cognitive, the didactic and the theoretical function of metaphor. They actually seem to make metaphor an invaluable and even indispensable tool for the description of linguistic facts.
LE RÔLE DE LA MÉTAPHORISATION DANS LE MÉTALANGAGE LINGUISTIQUE
1. INTRODUCTION. LA MÉTAPHORE : UNE DÉVIANCE SIGNIFICATIVE Si la métaphore a attiré l'intérêt de tant de linguistes, ces dernières décennies, c'est surtout à cause du fait qu'elle présente cette caractéristique embarrassante de transgresser les règles de sélection :
Pour beaucoup de linguistes ces phrases présentent une certaine déviance et ne sont recevables que comme énoncés métaphoriques (si on leur prête donc un sens dit “figuré”). Mais une telle constatation laisse au moins deux questions en suspens. Tout d'abord, on aimerait savoir où réside exactement cette “déviance”, si elle est en un sens prévisible et correspond par conséquent à un certain type de “règle”. Beaucoup d'ouvrages ont déjà étudié cet aspect-là (1) et il n'entre pas dans mes intentions de m'y attarder ici. En deuxième lieu, on peut se demander pourquoi on se servirait d'une expression déviante si l'on peut exprimer la même chose (ou presque) sans déviance. Mon propos est d'examiner surtout cette question-là dans ce qui suit. Or, pour les rhétoriciens de la première heure, la métaphore n'était guère qu'un ornement langagier, une fioriture dont on pouvait se passer, si bien qu'une phrase comme (3) serait simplement une manière élégante de dire que “personne n'est seul dans le monde”. Mais les sémanticiens modernes sont d'un tout autre avis. En remplaçant (3) par une paraphrase quelconque, on n'a pas dit la ‘même chose' d'une manière moins coquette. Actuellement, il y a quasi-unanimité pour stipuler que la métaphore a des fonctions spécifiques et qu' elle est un facteur communicatif et significatif indispensable, et, en plus, que cela vaut non seulement pour la métaphore poétique, mais aussi pour celle du langage de tous les jours et même pour celle qu'on utilise dans la terminologie scientifique (2). Je voudrais surtout m'intéresser ici au dernier type de métaphore. En effet, un des aspects auquel les linguistes n'ont pas porté l'attention qu'il mérite est la façon dont la discipline linguistique elle-même s'est servie de la métaphorisation pour conceptualiser ses théories. C'est donc notamment cet aspect-là que je me propose de traiter dans le cadre du thème général de ce numéro de Verbum consacré à la métaphore comme outil de description des faits de langue, c'est-à-dire le rôle que joue la métaphore dans le métalangage linguistique et les fonctions de la métaphorisation. Toute discipline connaît ses propres noyaux conceptuels et sa propre métaphorisation, et c'est cette métaphorisation qui évolue et change presque inévitablement avec leur développement. Comme toute discipline, la linguistique a subi des changements profonds au cours de son histoire. Or, il est intéressant de constater que sa manière de métaphoriser ses concepts théoriques a changé parallèlement. A titre d'illustration, j'ai choisi quatre orientations linguistiques différentes, quatre courants importants qui couvrent la période de 1850 jusqu'à nos jours, en essayant de faire une typologie sommaire de leurs conceptualisations métaphoriques respectives.
2. UNE MÉTAPHORISATION EXEMPLAIRE : LE MÉTALANGAGE LINGUISTIQUE 1. Tout le long de la deuxième moitié du XIXe siècle, la linguistique connaissait une orientation historique et comparative, dont une des caractéristiques les plus notables fut qu'elle était fortement influencée par la théorie darwiniste. Ce n'est donc pas par hasard si les métaphores dont on se servait par rapport à la langue étaient largement basées sur une analogie avec la biologie et la médecine. Ainsi, on parlait des langues comme d' organismes vivants, sujets à une (dé)croissance et dont seules les plus vitales pouvaient survivre (selon le principe darwinien du “survival of the fittest”), les autres mouraient tout simplement; et cela selon une sélection naturelle (3). “S'il est une vérité banale aujourd'hui, c'est que les langues sont des organismes vivants dont la vie… peut se comparer à celle des organismes du règne végétal ou du règne animal…”, affirme Arsène Darmesteter (1890, 3). Et si une langue était malade, il fallait la guérir. La même chose valait d'ailleurs pour les mots et leurs significations: on parlait de la naissance, de la vie et de la mort des mots et d'une “ pathologie et thérapeutique verbales ” (4). Par conséquent des phénomènes comme l' évolution et l' arbre généalogique des langues étaient vus comme quelque chose de crucial: on voulait découvrir leurs lois de d éveloppement, leur filiation, la manière dont les langues étaient apparentées et nées les unes des autres, en utilisant des notions comme langue-mère, langues-filles, langues-soeurs, etc (5). Bref, la linguistique de l'époque puisait une bonne partie de ses métaphores théoriques dans la physiologie et la médecine. 2. Pendant la première moitié du XXe siècle, c'était l'ère du structuralisme, dont la métaphore de base était d'ordre “constructionnel”: la langue était vue comme une structure complexe, strictement synchronique, comme un système où tout se tient, comme un ensemble architectural, comme un édifice, dont les fondements étaient constitués par la phonologie, et les niveaux supérieurs par la morphologie et puis la syntaxe. L'ensemble constituait une structure globale (une ‘Gestalt'), les éléments étant des phonèmes, morphèmes et syntagmes. Le terme construction était un de ses mots-clés. Il s'agit surtout de décrire comment les éléments s'opposent et se combinent, comment les parties de l'ensemble sont construites, arrangées, distribuées…, et cela sur deux axes, vertical ou paradigmatique et horizontal ou syntagmatique. La sémantique ne jouait pas un rôle considérable dans cette linguistique positiviste, elle était considérée comme trop abstraite pour pouvoir être objectivement étudiée selon par exemple Bloomfield et ses adeptes. Leur bâtiment linguistique ne renfermait pas de structures mentales, qui étaient reléguées à la psychologie (6). 3. La grammaire générative se sert d'une conceptualisation métaphorique très différente: elle est inspirée par le modèle arithmétique de l'ordinateur, opérant sur des structures binaires et des algorithmes , des dérivations d'ordre mathématique. La grammaire est considérée comme un système de règles formalisées, abstraites et strictement ordonnées, avec des structures profondes et des structures de surface au début, gouvernement et liage, montée et contrôle plus tard, et le tout sans rapport avec l'usage ni l'usager. La grammaire chomskyenne est un modèle de compétence d'un locuteur idéalisé. Si la grammaire du XIXe siècle et celle du structuralisme étaient surtout d'ordre descriptif, la grammaire générative vise à être génératrice, c'est-à-dire qu'elle veut expliquer, calculer et prédire. Et sa méthodologie se sert d'une métaphorisation très caractéristique: on opère sur des structures arborescentes, avec une racine, des branches multiples, une ramification (à gauche ou à droite), des noeuds , des feuilles lexicales…, bref un système métaphorique très cohérent et, en quelque sorte, digitalisé comme une Intelligence artificielle (7). 4. Dans la linguistique pragmatique de ces dernières décennies, on rencontre une métaphorisation où l'usager occupe une place primordiale: on y parle d' actes linguistiques, d' interactions verbales, d' enchaînements argumentatifs, d'une compétence communicative, de polyphonie, de parcours interprétatifs, de protagonistes du discours, de stratégies discursives, de relations horizontales ou verticales entre interactants, de négociabilité, et de ‘ face work ' (où toutes les interactions socio-verbales, comme excuse, remerciement, reproche, ordre, etc. sont classées comme autant de FTAs - ‘Face Threatening Acts' - et FFAs - ‘Face Flattering Acts' -, c'est-à-dire comme des précautions rituelles susceptibles de menacer ou bien de ménager la face positive ou la face négative de quelqu'un), etc (8). Bref, il s'agit là d'une métaphorisation où tout est conçu à partir d'un sujet parlan. Le sujet parlant, qui - soit dit entre parenthèses - était totalement absent dans la théorie du structuralisme et celle de la grammaire générative. Voilà en gros quelques-unes des lignes significatives de la métaphorisation en vogue à l'intérieur de la linguistique. Evidemment, ce n'est pas par hasard que ces métaphorisations différentes, qui offrent à chaque fois une image assez cohérente, soient utilisées au cours de l'histoire: c'est que les métaphores scientifiques suivent grosso modo l'esprit du temps, il y a une certaine interaction entre les métaphores scientifiques et celles d'une époque. Il n'est donc pas surprenant que la linguistique du XIXe siècle ait emprunté ses images méthodologiques à une forme romantisée du darwinisme, que les structuralistes du XXe siècle aient emprunté la plupart de leurs métaphores aux systèmes architectoniques de l'époque, ni que les générativistes empruntent leurs concepts aux modèles digitalisés de l'ordinateur. Et ce n'est pas fortuit non plus s'il y a actuellement ce contre-courant important en linguistique qui s'occupe justement des aspects communicatifs de la langue, du côté pragmatique et sémantique donc, étant donné que l'intercommunication mondiale est en train de prendre un essor aussi prodigieux. Ces conceptualisations métaphoriques différentes correspondent dans les grandes lignes à ce qu'on pourrait appeler l'“esprit de l'époque”, qui serait à tout le moins co-responsable de la naissance des quatre modèles (9) théoriques successifs, dont je voudrais proposer de présenter les caractérisations suivantes :
Les métaphores sont en quelque sorte les symboles de la culture, qui se reflètent non seulement dans le langage quotidien mais aussi, jusqu'à un certain degré, dans le métalangage scientifique. L'existence de ces quatre modèles n'exclut nullement, d'ailleurs, la possibilité de reconnaître d'autres modèles ou sous-modèles à l'intérieur de cette vaste discipline qu'est la linguistique. Ainsi, Marie-Odile Junker a démontré (1992 et 1994) que la terminologie utilisée dans une version bien connue de la théorie générative (à savoir celle du “Gouvernement et liage” et des “Barrières”) est caractérisée par un “modèle de domination”, du fait qu'elle est truffée de métaphores dominatrices comme gouverner, dominer, commander, contrôler, lier, contraintes et chaînes. L'auteur propose de remplacer ce modèle de domination par ce qu'elle appelle un “modèle de partenariat”, où il serait question de partenaires, de responsabilité (partagée), d' intimité, de réceptivité et d' accords… Voici comment l'auteur motive ce changement d'optique terminologique dans un résumé anglais :
Pour ma part, je souscris entièrement à l'affirmation de M.-O. Junker que “linguistic theory is not immune to the cultural paradigm we live in”. Il est clair cependant que ce paradigme culturel peut être pluriforme et que les conceptualisations métaphoriques le sont parallèlement. Ce n'est pas à tort qu'on ait pu dire que notre monde est imprégné de métaphores: “… metaphor is pervasive, not merely in our language but in our conceptual system”, écrivent Lakoff & Johnson (1980: 210-211) et ils continuent “metaphor is one of the most basic mechanisms we have for understanding our experience” (ibidem). Ils en donnent d'ailleurs une caractérisation toute simple, en disant “The essence of metaphor is understanding and experiencing one kind of thing in terms of another” (5). Quoi qu'il en soit, il est évident que la métaphore est bien plus qu'une figure de style avec seulement une fonction décorative pour laquelle on l'a prise pendant longtemps: elle doit avoir encore d'autres fonctions dans le discours ou dans le (méta)langage. Lesquelles au juste? C'est ce que je me propose d'étudier dans la section suivante de cet exposé.
3. LES PRINCIPALES FONCTIONS DE LA MÉTAPHORE Dans cette section, je voudrais donner un aperçu de ce que je considère comme les principales fonctions de la métaphore: leur nombre s'élève à une demi-douzaine. 1) En premier lieu, la métaphore peut avoir une fonction dénominative. Toutes sortes d'objets ont reçu une dénomination d'origine métaphorique. C'est ainsi que nous rencontrons dans beaucoup de langues des métaphores dites anthropologiques, c'est-à-dire des mots polysémiques, qui désignent d'une part une partie de notre corps et d'autre part un objet qui y ressemble : le dos d'un livre, les dents d'un peigne, le bras d'une rivière, l'oeil de l'aiguille, et plus récemment le coeur d'un réacteur, etc. L'être humain comme mesure de toute chose et, par conséquent, comme source de la dénomination d'énormément d'objets qui nous entourent… Le plus souvent ce sont des métaphores mortes, entièrement codifiées, qui existent donc depuis longtemps et qui ne se reconnaissent plus guère comme telles et, dans ce cas-là, on parle parfois de catachrèse (10). Mais le procédé est toujours très productif; voir p.ex. Tutescu, à paraître. Que l'on pense aussi à tous ces néologismes métaphoriques qui utilisent des mots familiers pour désigner des innovations ou phénomènes nouveaux dans notre société, comme c'est le cas, par exemple, dans le vocabulaire de l'informatique: menu, souris, virus, toile, puce, etc. Plutôt que de créer un nouveau nom pour toutes ces nouveautés, on opte souvent pour la solution de prendre le nom existant d'une chose qui y ressemble par certains aspects caractéristiques. Comme on l'a souvent fait remarquer, c'est un procédé économique, et du point de vue syntagmatique (si on voulait exprimer la “même chose” en d'autres termes, on aurait souvent besoin de longues paraphrases) et du point du vue paradigmatique (il nous permet d'exprimer un grand nombre de concepts avec un vocabulaire relativement restreint: un vocabulaire polysémisant, bien entendu). 2) La métaphore peut remplir aussi une fonction décorative, ornementale, ou si l'on veut esthétique. Quelle que soit l'épithète que l'on veuille donner à cette deuxième fonction, il est évident que la métaphore peut avoir pour mission d'embellir la parole. Dans les milieux de la Préciosité c'était même la fonction essentielle de la métaphore. On y avait comme jeu favori de remplacer les noms des choses triviales par des métaphores plus courtoises ou originales: ainsi, les dents deviennent l'ameublement de la bouche, le miroir le conseiller des grâces, les joues les trônes de la pudeur, et ainsi de suite; la fameuse Carte du Tendre constituait un cumul de ces métaphores de la littérature baroque et préclassique (et combien efficacement parodiée par Molière dans ses Précieuses ridicules !). Une fonction esthétique plus sérieuse de la métaphore se rencontre évidemment dans la plupart des textes, littéraires. Assez souvent les métaphores esthétiques sont uniques ou très particulières et par conséquent non codifiées. 3) En troisième lieu, la métaphore est susceptible d'avoir une fonction expressive. Cela est probablement le cas dans les exemples (1) et (2), contenant des expressions comme bulldozer et aboie. Caractériser quelqu'un comme un “bulldozer” constitue assurément une manière colorée de parler d'une “personne déterminée que rien n'arrête”. La comparaison (implicite) avec un animal est un procédé non moins expressif : ainsi, on peut appeler quelqu'un un “éléphant” ou un “caméléon”, ou dire de lui qu'il “aboie”. Dans la même veine, on peut penser aussi aux nombreuses expressions imagées, plus ou moins argotiques, comme cafetière, tirelire, citrouille pour désigner la tête, ou caillou (pour tête chauve), la brioche pour le ventre ( prendre de la brioche ); blé, trèfle, oseille pour argent, etc., etc. Expressif aussi, par excellence, est l'emploi métaphorique de certains noms propres : ainsi, dire à propos d'un auteur moderne que c'est “un grand poète très talenté, mais assez obscur” est bien moins éloquent que de l'appeler “ le Mallarmé du XXe siècle”, ou “c'est du vrai Mallarmé ” (11). Notons que, d'une façon générale, plus une métaphore est expressive, moins elle sera codifiée. 4) En quatrième lieu, la métaphore a une fonction cognitive, c'est-à-dire qu'elle peut nous imposer de voir un concept ou un ensemble de concepts de telle manière qu'il est/qu'ils sont en quelque sorte “réconceptualisé(s)” sous l'influence d'un concept appartenant à un autre domaine. Pour reprendre le célèbre exemple de Lakoff & Johnson (1980, 1985), une fois que l'on accepte que “ le temps est de l'argent ” (“ time is money ”), il est assez logique que toutes les actions qu'on attribue normalement à l' argent, du coup, puissent être attribuées aussi au temps, si bien que l'on peut en gagner, épargner, gaspiller, etc. Et pour reprendre une autre métaphore courante (l'exemple (4)), si on dit La vie est un voyage, cela veut dire qu'on en vient à reconnaître dans la vie un départ et une arrivée, mais aussi un parcours à suivre, avec toutes sortes d'événements imprévus, etc. En d'autres termes, il y a ici les mots temps, respectivement vie qui sont réconceptualisés par leur emploi métaphorique, en empruntant une série de caractéristiques qui appartiennent normalement aux domaines des mots argent, respectivement voyage. Il est à noter que de tels énoncés métaphoriques comme Le temps est de l'argent ou La vie est un voyage n'ont pas en soi une valeur vériconditionnelle, ce ne sont pas des vérités ni des contrevérités qu'on exprime : ils nous apprennent simplement à voir les choses de telle ou telle manière et ainsi, ils fonctionnent souvent comme des images révélatrices (‘eye-openers'). Il en va de même pour l'image de la lumière, pour désigner “l'esprit”. On sait à quel point elle est productive: presque tous les mots en rapport avec le concept “lumière” peuvent désigner cette notion intellectuelle: éclairer, éclaircir, clair, éclairant, lumineux, brillant; obscur, obscurcir, obscurantisme, etc. C‘est ainsi qu'un parallélisme très efficace est créé entre les deux domaines (12), celui de la physique et le domaine intellectuel. Et pour prendre un dernier exemple, le transfert de l'intérêt en linguistique de la lague à la parole, ainsi que l'introduction de la notion d'acte linguistique, nous ont rendu conscients du rôle actif de l'usager et ont abouti à une autre manière d'envisager les faits de langue: l'accent ne porte plus tellement sur les structures morpho-syntaxiques, mais sur les structures interactionnelles, sur les relations entre actants, des relations qui peuvent être horizontales ou verticales, ou négociables, et où ce sont les marges de manoeuvre qui comptent et les stratégies discursives. Ainsi, un revirement théorique s'accompagne facilement d'un remaniement fondamental au niveau de la conceptualisation métaphorique. En effet, c'est sur un tel ensemble d'images qu'ont pu se construire de nouvelles idées et de nouvelles connaissances sur la langue et la communication. 5) La fonction de la métaphore peut être aussi de nature didactique. On utilise souvent des métaphores pour expliquer un phénomène complexe ou inconnu en utilisant l'image d'un phénomène connu et familier. C'est pour cela que l'image transparente de la balance est utilisée dans plusieurs disciplines (physique, politique, psychologie, médecine) pour indiquer et expliquer des phénomènes parfois extrêmement complexes. Il en va de même pour les concepts du miroir et de l' éponge. Aristote était sans doute le premier théoricien de la métaphore qui a reconnu sa valeur didactique. C'est que la métaphore transfère nos connaissances d'un domaine relativement connu vers un domaine relativement inconnu et elle a par là une forte valeur explicative, elle fonctionne comme “un «catalyseur» de compréhension”, selon A.-M. Loffler-Laurian (1994, 78). Ainsi, si les grammairiens du XIX e siècle parlaient de langues-mères, langues-soeurs , etc., c'était là aussi une manière simple de parler du phénomène très complexe de l'histoire des langues et de leurs relations (13). Et c'est également pour cela sans doute que Saussure, dans ses cours, a conçu pour la distinction entre synchronie et diachronie, cette belle image de deux axes en forme de croix, qu'il a baptisés l'axe des simultanéités et l'axe des successivités, respectivement. On sait que cette représentation spatiale a eu un impact énorme sur toute la linguistique du XXe siècle, malgré son caractère un peu trop simpliste (14). 6) Finalement, la métaphore peut aussi avoir une fonction théorique ou même heuristique. Ce sont des métaphores qui constituent, au moins temporairement, une partie intégrante et irremplaçable d'une théorie ou d'une discipline, comme on l'a vu précédemment. Ainsi, la linguistique générative est inimaginable sans ses structures arborescentes, avec ses différentes branches, taillées ou non, ses ramifications , etc. Selon le philosophe allemand Nietzsche, l'évolution de la connaissance humaine n'est même rien d'autre que l'échange d'anciennes métaphores contre des métaphores nouvelles. Il n'est donc pas surprenant de voir qu'un nouveau courant ou modèle théorique a l'habitude de critiquer ou de condamner les concepts (métaphorisants) en vogue ou ceux de ses prédécesseurs. A titre d'exemple de ce dernier phénomène, je voudrais citer quelques passages de Michel Bréal, considéré par beaucoup d'historiographes de la linguistique comme le fondateur français de la sémantique (15), qui vers la fin du XIX e siècle s'exprime ainsi sur les idées dominantes de son époque: “Nous avons vu les langues traitées d'êtres vivants: on nous a dit que les mots naissaient, se livraient des combats, se propageaient et mouraient (…) il ne faut pas cesser de protester contre une terminologie qui, entre autres inconvénients, a le tort de nous dispenser de chercher les causes véritables.” (1899, 3). Et l'auteur continue :
Ces paroles sont intéressantes, parce que leur critique, leur mise en garde, ne concerne pas uniquement le courant historique et comparatiste de l'époque, mais plus généralement l'abus des conceptualisations métaphoriques elles-mêmes et surtout leur tendance à trop simplifier des phénomènes très compliqués. Et en effet, la médaille a deux côtés : la métaphorisation qui est toujours basée sur une comparaison, sur une certaine analogie entre deux domaines, cette métaphorisation donc peut certainement être révélatrice, éclairante et convaincante à certains égards, mais elle peut être simplificatrice aussi, ou restrictive et même troublante, là où les deux domaines en question ne présenteraient pas une analogie évidente (16). Ou encore, la métaphorisation peut-elle porter l'empreinte indésirable d'une certaine idéologie, comme dans le cas dénoncé par M.-O. Junker, citée plus haut. Il est assez peu probable que les théoriciens soient toujours bien conscients de cet aspect de leur métalangage théorique. Bref, il paraît donc que la boutade de Max Deutschbein “Try to be precise, and you are bound to be metaphorical” doit au moins être relativisée un peu. Une analogie métaphorique peut être très précise à certains égards, mais en même temps floue et approximative à d'autres égards, ce qui ne la rend d'ailleurs pas moins indispensable dans le discours scientifique. Citons encore à ce propos le passage suivant de Max Black (1995³: 47):
En effet, la métaphorisation a beau être “dangereuse”, du moins dans ses formes excessives, il n'empêche que la recherche scientifique ne pourrait pas s'en passer.
4. CONCLUSIONS Évidemment la demi-douzaine de fonctions différentes que je viens de passer en revue et qui me paraissent assez bien résumer la riche palette de caractéristiques fonctionnelles de la métaphore, ne sont pas mutuellement exclusives, loin de là : elles se combinent aisément. La fonction esthétique se combine fréquemment avec une fonction expressive, notamment dans les textes littéraires, et quant à la fonction théorique, elle se double facilement d'une fonction cognitive, notamment dans les textes scientifiques, etc. En fait, la métaphore constitue l'ancrage de tout discours théorique, et elle affecte l'essence même et la cohérence de n'importe quelle discipline. Si, pour conclure, on m'incitait à indiquer les principales fonctions de la métaphorisation dans le métalangage scientifique, je n'hésiterais pas à poser que ce sont surtout les trois dernières fonctions qui en sont reponsables: la fonction cognitive, la fonction didactique et la fonction théorique. La fonction cognitive nous rend conscients de nouvelles idées et intuitions, la fonction théorique nous permet d'en faire un système cohérent, la fonction didactique nous permet de parler d'une problématique nouvelle et complexe à l'aide d'analogies qui nous sont familières. Si je vois bien, ce sont donc notamment ces trois fonctions-là aussi qui rendent la métaphore indispensable comme outil de description des faits de langue, quelle que soit l'optique sous laquelle on observe ces faits et quelle que soit la perspective adoptée pour leur description (*).
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NOTES DE BAS DE PAGE : (1) Pour une excellente vue d'ensemble, on n'a qu'à consulter G. Kleiber 1994, et pour une discussion plus approfondie, le recueil de N. Charbonnel & G. Kleiber 1999. (2) Aussi retrouve-t-on, par exemple, le mot île métaphorisé dans ces trois types de discours: a) dans le discours poétique: Mallarmé appelle le souvenir de quelqu'un “une île enchantée” (dans sa traduction d'un poème de Edgar Alan Poe); b) le langage de tous les jours nous permet de parler d'une “île flottante” dans une isotopie culinaire; c) dans la terminologie scientifique, p.ex. celle de la linguistique (générative), on fait état d'une “île forte” ou “faible”, quand on a affaire à un constituant auquel certains éléments sont respectivement irrémédiablement ou conditionnellement lies (cf. le principe du “island constraint”, Trask, 1996, 148). (3) Voir Die darwinische Theorie und die Sprachwissenschaft de Schleicher (1863). (4) Titre d'une étude de la main de Jules Gilliéron (Paris 1913). (5) Pour plus de détails, voir L. Kukenheim 1966, surtout 65 sqq., 81-83 et 121 et R.H. Robins 1967, le chapitre 7 (“Comparative and historical linguistics in the nineteenth century”). (6) Pour un aperçu plus détaillé, on se reportera notamment à L. Kukenheim (1966), 131 sqq. et à J.-P. Corneille (1976), surtout les chapitres I et IV. (7) Pour plus de details, voir infra et par exemple J.-C. Milner (1989) et R.L. Trask (1996). (8) Pour un excellent aperçu récent, voir notamment C. Kerbrat-Orecchioni 2001. (9) Pour la pertinence de ce concept, on se référera en particulier à Max Black 1995³. (10) Cf. le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage de Dubois et al. (1994), s.v. catachrèse . (11) Pour ce procédé spécial de métaphorisation appelé antonomase, voir K. Jonasson 1991 et D. Van de Velde & N. Flaux 2000. (12) Voir Rastier 1991, surtout le chapitre IV. (13) Pour le rôle de la métaphore dans le métalangage de la grammaire traditionnelle, voir ici même la contribution de Jan Goes. (14) Actuellement, cette distinction saussurienne, où synchronie et diachronie sont diamétralement opposées et n'ont au fond rien en commun, est en effet considérée comme une simplification injustifiée et dépassée. Ainsi, les nombreuses études sur le phénomène de la grammaticalisation nous ont montré qu'il est question d'une interdépendance étroite entre synchronie et diachronie. Voir aussi la discussion dans le paragraphe suivant. (15) Voir par exemple L. Kukenheim 1966 : 197. (16) C'est pourquoi on a dû réviser aussi la dichotomie courante dans la ‘métaphorologie' elle-même, à savoir celle, trop réductrice, qui oppose métaphores mortes et métaphores vivantes. Ainsi, on l'a étendue avec une catégorie de métaphores dites “dormantes” ( i.e. des métaphores qui ont l'air d'être mortes, mais qui sont susceptibles d'être “réveillées”, ce qui se fait souvent dans par exemple les jeux de mots), mais, au lieu d'une di- ou trichotomie, il est préférable de parler d'une échelle entre les deux extrêmes mort (ou entièrement codifié ) / vivant (ou non codifié ). Une métaphore peut donc être plus ou moins codifiée . (*) Je tiens à remercier chaleureusement Gaétane Dostie de ses précieuses observations. |
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