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La métaphore et la métonymie:

Aux sources rhétoriques des théories sémantiques modernes (B. Nerlich)

 

Université de Nottingham

Abstract

            The views that metaphor and metonymy are merely poetical or rhetorical embellishments and the opposite view that metaphor and metonymy are part and parcel of everyday language and thought, permeate and in fact constitute it, have been pitched against each other time and again during at least the last two centuries. This 19th-century tradition of reflection upon the linguistic, philosophical, and psychological aspects of metaphor and metonymy has so far been overlooked by those who, like Lakoff & Johnson (1980), make claim to a radically new approach to metaphor and metonymy overthrowing the view held by generative linguists and semanticists that metaphor is a deviant phenomenon of language. However, these modern theorists only pick up a long strand of thought that went underground after 1960. So as to fully understand the import of the concepts of metaphor and metonymy for contemporary semantic thought, it is necessary to reconstruct the contexts in which those concepts appeared for the first time in linguistic theory. Such a reconstruction is attempted here and may lead to a critical evaluation of contemporary concepts and theories. Figures of speech, such as metaphor and metonymy have been studied for 2000 years as part of rhetoric. In this article I want to study the role of metaphor and metonymy in the shaping of semantics as a linguistic discipline from the point when rhetoric thought merged with new insights into semiotics, semantics and the philosophy of language, at the end of the 18th century, especially in Germany, up to the first part of the 20th century when metaphor and metonymy were rediscovered inside structural linguistics, influenced by Gestalt psychology, the poetics of Roman Jakobson, and ‘new’ types of rhetoric developed both in the United States and in France.     

 

Le retour de la rhétorique parmi les préoccupations de tous ceux qui s’intéressent au langage suscite un véritable engouement, et la métaphore, cette reine des figures, pourrait bien devenir la coqueluche des cénacles et des salons...  (Le Guern 1972:7)

1. Introduction

Dans son résumé d’un article de 1995 Sylvain Auroux écrit:

 

Dans cet article, on s’efforce de montrer [...] que l’origine technique des théories de la signification se trouve dans la rhétorique (théorie des tropes) et la théorie de la synonymie. (Auroux 1995:232, italiques nôtres)

            Dans cet article-ci je vais essayer de montrer que cette influence rhétorique sur les théories du signe et les théories de la signification, sur la sémiotique et sur la sémantique, s’est exercée plusieurs fois, d’une façon plus ou moins indépendante. Pour les théories de la signification en particulier on peut en effet distinguer plusieurs vagues d’influence d’idées rhétoriques, depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à la fin du XXe siècle, c’est-à-dire depuis la construction de la sémantique comme discipline linguistique jusqu’à sa reconstruction comme discipline cognitive.

            Le parcours de cet article nous menera donc de ce passage de Du Marsais qui peut être regardé comme le prélude à la sémantique moderne:

 

[...] il n’y a rien de si naturel, de si ordinaire, et de si comun que les Figures dans le langage des homes. [...] En éfet, je suis persuadé qu’il se fait plus de Figures un jour de marché à la Halle, qu’il ne s’en fait en plusieurs jours d’assemblées academiques. Ainsi, bien loin que les Figures s’éloignent du langage ordinaire des homes, ce seroient au contraire les façons de parler sans Figures qui s’en éloigneroient, s’il étoit possible de faire un discours où il n’y eût que des expressions non figurées. (Du Marsais 1757, I: 1)

-- au passage suivant du livre More Than Cool Reason de Lakoff & Turner:

 

It is commonly thought that poetic language is beyond ordinary language -- that it is something essentially different, special, higher, with extraordinary tools and techniques like metaphor and metonymy, instruments beyond the reach of someone who just talks. But great poets [...] use basically the same tools we use; what makes them different is their talent for using these tools, and their skill in using them, which they acquire from sustained attention, study, and practice.

Metaphor is a tool so ordinary that we use it unconsciously and automatically, with so little effort that we hardly notice it. [...] metaphor is an integral part of our ordinary everyday thought and language. [... It] allows us to understand ourselves and our world in ways that no other modes of thought can. (Lakoff & Turner 1989, Préface)

[On pense communément que le langage poétique transgresse le langage ordinaire -- qu’il est essentiellement différent, spécial, plus élevé, employant des instruments et des techniques comme la métaphore et la métonymie, des instruments qui ne sont pas à la disposition des gens qui parlent dans la rue. Et pourtant les grands poètes[...] utilisent au fond les mêmes instruments que nous; la seule différence c’est qu’il les utilisent avec plus de talent, un talent qu’ils ont acquis par l’étude et la pratique.

La métaphore est un instrument si ordinarire que nous l’utilisons sans en avoir conscience, automatiquement, avec un minimum d’effort. [...Il] nous permet de nous comprendre nous-mêmes et le monde dans lequel nous vivons, et cela beaucoup plus facilement que d’autres modes de pensée.]

Pour des raisons d’espace on ne peut naturellement discuter qu’une sélection assez restreinte et subjective de textes qui jalonnent ce parcour de Du Marsais à Lakoff et Turner. [1]

2. La première vague: les rhétoricismes

La première vague d’influences, qui vite devint inondation, avait sa source dans la rhétorique ancienne (Aristote, Cicéron, Quintilien, Vossius, Ramus, Fouquelin, Lamy...) et s’approchait des profondeurs du XVIIe et XVIIIe siècle quand les philosophes, anthropologues et linguistes découvrirent la richesse de l’esprit humain, sa créativité et, avant tout, le lien étroit entre l’esprit et le langage. Ce fut un temps où la rhétorique s’épanouissait et quand on établissait un lien direct entre les figures de rhétoriques (les tropes en particuliers), les mécanismes d’association cognitive, les mécanismes d’expression linguistique, et les mécanismes du changement de sens à travers temps.

            Ce fut également un temps pendant lequel on s’efforçait de confirmer la thèse Lockienne selon laquelle les noms pour les idées abstraites ont leur source métaphorique dans les idées sensibles. La sémiotique Lockienne fut en effet la source de maintes théories du signe et du sens, développées en Europe et aux États-Unis. En Angleterre la rhétorique fleurissait sous l’influence de la philosophie de la rhétorique d’un Burke, Campbell, Blair et Priestly (cf. Formigari 1993, Schmitz 1985), qui tous contribuèrent à une nouvelle ‘philosophie de la rhétorique’. Aux États-Unis la rhétorique fut réinterprétée philosophiquement dans la sémiotique développée par Peirce.

            Mais l’influence de Locke se faisait également sentir en Allemagne et en France. On reviendra à l’oeuvre de Lambert, influencée par Locke, plus bas. Suffit de dire ici que l’exemple donné par Locke dans son chapitre sur les mots dans son Essay on human understanding, “Spirit, in its primary Signification, is breath” [l’esprit dans sa signification première signifie ••breath] (Locke 1975[1689]:III,i,5;403), est par exemple donné sans modifications et dans une traduction directe dans l’entrée “Metapher” du dictionnaire grammatical et critique d’un Adelung “Eigentlich sind unsere meisten Wörter Metaphern. Das Wort Geist, wenn es ein unkörperliches vernünftiges Wesen bezeichnet, ist eine Metapher, weil es eigentlich den Wind bedeutet.” [La plupart des mots sont en effet des métaphores. Le mot esprit est une métaphore quand il signifie un être non-corporel et raisonnable, parce que normalment il signifie le vent] (Adelung 1798:192)

            On sait bien que le passage dans lequel Locke parle de la métaphore fut le catalyste pour les recherches françaises d’un Condillac et d’un de Brosses parmi beaucoup d’autres, qui tous essayaient de comprendre le fonctionnement de l’esprit humain à travers une analyse étymologique et sémiologique du langage.

            Cette épistémologie étymologique fut attaquée par Turgot qui dénonçait ce type de recherche comme de la “métaphysique expérimentale” (Turgot 1756:109a). Turgot et Du Marsais, l’un plus radicalement que l’autre, développèrent par contre une sémantique synchronique et diachronique d’ordre cognitive et culturelle (cf. Swiggers 1989). En Allemagne l’oeuvre sémiotique d’un Lambert sur la cognition symbolique et métaphorique faisait contrepartie à l’oeuvre de Turgot, et celle de Bernhardi à celle de Du Marsais (cf. Schlieben-Lange & Weydt 1988). Tous ces chercheurs contribuèrent à une nouvelle ‘philosophie rhétorique’ (cf. plus bas).

2.1 Lambert: aux sources du cognitivisme rhétorique

La philosophie du langage, de la cognition symbolique et de la métaphore, proposée par Lambert dans son Neues Organon (1764) est d’une modernité étonnante (cf. Ungeheuer 1980; Hülzer 1987; Knobloch 1997:128). Lambert postule une triple structure sémantique du langage: (1) la fondation de cet édifice sémantique est constitutée par les mots de base (Wurzelwörter), dont la signification se fonde sur l’ostension pure et simple; (2) suivent les mots métaphoriques, construits à partir de ces mots de bases par un processus de comparaison et d’imagination fondé sur un tertium comparationis; (3) finalement, il y a les mots qui gagnent leur signification par un processus de définition, une définition qui emploie les mots de base et les mots métaphoriques. Ces mots fondés sur des définitions peuvent à leur tour fonctionner comme mots de base et le processus complexe de la création de sens recommence (cf. Lambert 1764, Préface)

            A travers cette triple structure sémantique et cognitive Lambert essaie de répondre à la question fondamentale pour toute recherche sémiotique et sémantique, à savoir: d’où vient le sens des mots? Selon Lambert le sens vient de l’ostension, de la comparaison et de la définition, des processus dans lesquels les mots de bases sont sémantisés par des procédés perceptuels et cognitifs de conceptualisation de plus en plus complexes.

            Pour Lambert il n’y a pas une relation simple d’association entre mots et idées, l’idée donnant aus mots sa signification et les changments de signification étant le résultat d’un changement des liens associatifs entre les idées (changement par métaphore, métonymie ou synecdoque comme le disaient Fontanier et Reisig, cf. plus bas). Pour Lambert il y a deux niveaux: le niveau interne des concepts et des procédés de conceptualisation (la comparaison et la définition, fondées eux-mêmes sur la perception et l’ostension), et le niveau externe des mots et des procédés de transformation (la métaphore). Ces deux niveaux sont intimement liés: les mots structurent les connaissances et peuvent être employés pour le transfert des connaissances; les connaissances, les conceptualisations, et les procédés cognitifs à leur tour structurent le sémantisme des mots. Les mots sont la face expressive des concepts (cf. Hülzer 1987:50).

            Mais comme il y a toujours plus de concepts que de mots, les mots doivent étendre leur signification, ils doivent devenir polysémiques. Et ils deviennent polysémiques à travers des emplois métaphoriques réiterés:

 

Da die Sprache nur eine gewisse Anzahl von Wörtern hat, die lange nicht zur Bezeichnung aller Begriffe und ihrer Modificationen zureicht, so kann man auch nicht durchgehends fordern, dass jedes Wort einen ganz bestimmten Umfang in der Bedeutung haben soll. Wir würden dadurch nothwendig nicht mehr Begriffe bezeichnen können, als Wörter in der Sprache sind. Daher kömmt es, dass wir nicht nur vieldeutige Wörter haben, sondern dass auch die Bedeutung von sehr vielen Wörtern bald enger bald weiter genommen wird (Lambert,  1764, Aleth. II, § 156). [2]

[Comme une lange n’a qu’un nombre limité de mots à sa disposition, qui ne suffisent nullement à la désignation de tous les concpts et de leurs modifications, on ne peut pas exiger que la signification de chaque mot soit d’une extension bien définie. Si cela était le cas on ne pourrait jamais désigner plus de concepts qu’il y ait de mots dans une langue. Il en résulte que la plupart des mots sont polysémiques et que l’extension des mots soit parfois plus restreinte, parfois plus étendue.]

            Les métaphores à leur tour sont fondées sur le principe de l’analogie, selon lequel il nous est possible de voir des similarités entre deux choses - c’est un processes de perception cognitive, de perception transposée pour ainsi dire (cf. Lambert, 1764: Sem.V., §.191). Et nous voilà de retour chez Locke (et Aristote):

 

Hingegen ist es schon längst eingeführt, daß wir das sichtbare mit dem unsichtbaren, die Körperwelt mit der Intellectualwelt, die Empfindungen mit den Gedanken vergleichen, und vor beyde einerley Wörter und Ausdrücke gebrauchen. Die Worte erhalten dadurch nothwendig eine doppelte und zuweilen auch vielfache Bedeutung. Ein Licht im Zimmer haben, und Licht in den Gedanken haben, sind soche Redensarten. (Lambert, 1764: Aleth. I., §.45)

[On sait bien depuis longtemps que nous comparons le monde visible avec le monde invisible, the monde du corps avec le monde intellectuel, les émotions avec les pensées, et que nous employons les mêmes mots et expressions  pour ces domaines. Les mots obtiennent par cela même une double et même une multiple signification. Avoir une lumière dans la chambre et avoir de la lumière dans les pensées sont de telles façons de parler.]

Ce rhétoricisme cognitif à base philosophique et Lockienne, qu’on retrouve dans l’oeuvre d’un Gerber en Allemagne, d’un Bréal en France et d’un Lakoff & Johnson aux Etats-Unis, a directement inspiré les théories du sens d’un Peirce et d’un Husserl,  comme Jakobson l’a indiqué dans son ‘coup d’oeil sur le développment de la sémiotique’ (Jakobson 1975). Ce rhétoricisme cognitif fit contrepartie au rhétoricisme traditionnel et éducationnaliste pour lequel la rhétorique fut l’art de bien parler et pour lequel les figures, comme la métaphore et la métonymie, sont des écarts de la norme. Ce point de vue fut encore défendu par Fontanier dont l’oeuvre se situe donc à la fin de la rhétorique traditionnelle (cf. Ricoeur  1975: 63-86; Todorov 1977: chap. 3).

 

2.2 Fontanier: à la fin de la rhétorique traditionnelle

 Fontanier écrivit son Manuel pour l’étude des Tropes en 1821 et son Traité général des figures du discours autres que les tropes en 1827 (tous les deux republiés en 1968 par les soin de Gérard Genette). Il écrivait dans la tradition des entrées sur les figures de Du Marsais et de Beauzée pour l’Encyclopédie, mais ses écrits montrent également des similarités avec ce qui fut publié en matière de philosophie du langage par Roth et Bernhardi et avec les leçons sur la sémasiologie données par Reisig à la même époque. Comme Reisig, mais suivant directement les leçons de Beauzée, Fontanier fonde sa distinction des tropes majeures (depuis Beauzée réduites à la métaphore, la métonymie et la synecdoque) sur la façon dans laquelle les idées sont associées entre elles, et comme Reisig il voit dans le langage un instrument pour la représentation des pensées (cf. Fontanier 1968:41). Il distingue (avec Beauzée, cf. Beauzée 1783:698; cf. Douay-Soublin 1990) les rapports suivants entre les idées: les rapports de corrélation ou de correspondance, les rapports de connexion et les rapports de ressemblance. Pour lui “les trois espèces de tropes - les métonymies, les synecdoques et les métaphores - ‘ont lieu’ par ces trois sortes de rapports respectivement” (Ricoeur 1975:77).

            Par opposition avec Du Marsais et Reisig, Fontanier regarde les figures comme les écarts d’une expression directe, ordinaire et commune. Il va au-delà de Du Marsais en ce qu’il n’étudie et ne classifie pas seulement les figures de mots, mais également les figures de pensée, c’est-à-dire il va du mot à la phrase et du sens des mots au sens des énoncés. A l’instar de Beauzée, il fait une distinction entre sens littéral et sens spirituel (sens usuel et sens occasionnel comme le dira plus tard Hermann Paul):

 

Le sens spirituel, sens détourné ou figuré d’un assemblage de mots, est celui que le sens littéral fait naître dans l’esprit par les circonstances du discours, par le ton de la voix ou par la liaison des idées exprimées avec celles qui ne le sont pas. (Fontanier 1968:58-59)

Comme ses collègues allemands, et influencé comme eux par la philosophie sémiotique d’un Locke, il voit une relation intime entre langage et pensée, entre mot et idée, et, il faut le souligner, entre perception, idée et mot. Il écrit:

 

La pensée se compose d’idées, et l’expression de la pensée par la parole se compose de mots. [...] Nous verront [...] ce que sont les idées en tant que représentées par les mots. Le mot idée [...] signifie, relativement aux objets vus par l’esprit, la même chose qu’image; et relativement à l’esprit qui voit, la même chose que vue ou perception. (Fontanier 1968:41)

Les idées et les mots qui les expriment sont donc des images transposées de la réalité. Elles sont figures (Bilder) dès le début, comme le dira Gerber (1871). Cette origine figurative de la pensée et de la parole est esquissée dans ce que Fontanier écrit à propos des catachrèses et des figures propres. Fontanier distingue entre l’emploi quasi-naturel, spontané et nécessaire des figures (catachrèses) responsable pour la construction du langage et l’évolution du langage, et l’emploi conscient et libre des figures pour dire quelque chose de nouveau, pour faire ‘image’ (cf. Febel 1993):

 

les Tropes ont lieu, ou par nécessité et par extension, pour suppléer aux mots qui manquent à la langue pour certaines idées, ou par choix et par figure, pour présenter les idées sous des images plus vives et plus frappantes que leurs signes propres. (Fontanier 1968:57-58)

Après 1830 la sémantique historique explora le changement du sens fondé sur les processus catachrétiques de la métaphore et de la métonymie par exemple, en même temps que la rhétorique et la stylistique continuèrent à analyser l’usage poétique des tropes. [3] Des philosophes comme Gerber exploraient par contre les usages cataphoriques et poétiques des figures et le changement sémantique qui peut en résulter. Voyons maintenant dans quelle tradition rhétorique et philosophique Gerber a élaboré sa sémantique rhétorique intégrée.

 

2.3 Le Romantisme: aux sources d’un rhétoricisme affectif

Un rhétoricisme nouveau, fondé sur une philosophie nouvelle et sur l’axiome que l’écart est la norme se faisait sentir sous les égides du romantisme. Le romantisme amenait non seulement une transformation de la théorie et de la pratique littéraire, mais également une transformation de la philosophie et de la rhétorique.

            A la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle on peut observer, surtout en Allemagne, une transformation de la rhétorique à travers la pensée romantique. Cette rhétorique des passions et des sentiments fut pourtant un phénomène pan-européen. Rousseau avait écrit par exemple que: “Pour peu qu’on ait de la chaleur dans l’esprit, on a besoin de métaphores et d’expressions figurées pour se faire entendre” (Rousseau, La Nouvelle Héloise,  II, 16). Ce sont là les débuts d’une réflexion sur la métaphore fondée sur une distinction entre affectivité et intellect, entre passion et pensée, qui se retrouve encore dans les débats sur l’expressivité et le statut de la métaphore autour de Bally (1905) et Adank (1939) au début du XXe siècle. [4]

            Le début de cette transformation de la rhétorique en esthétique et philosophie est marquée en Allemagne par la publication de la Critique de la faculté de juger de Kant en 1790. Kant y tentait de construire une esthétique rationnaliste, centrée sur le concept du plaisir désintéressé (interesseloses Wohlgefallen). Ce concept fut pourtant employé comme lévier pour révolutionner la philosophie rationnaliste elle-même, en particulier par les efforts d’un Schlegel, Novalis, Hölderlin et Hegel (cf. Schanze 1993). Le résultat en fut une subversion de la philosophie qui fut maintenant conçue comme étant gouvernée par l’esthétique comme science royale, et ayant comme objet principal non plus la raison ou la Vernunft mais l’imagination ou la Einbildungskraft. Limage (Bild) remplace ici l’idée pure et la créativité remplace la rationnalité.

             Prenant non pas Kant, mais Fichte comme point de départ, et entrainée par la révolution qui se faisait en France, la philosophie allemande tournait de la théorie à la pratique et se faisait en particulier ‘rhétorique’. Comme le disait Friedrich Schlegel, l’un des fondateurs de l’école romantique en Allemagne en 1798 dans ces écrits sur ‘la rhétorique infinie’:

 

Es gibt eine materiale, enthusiastische Rhetorik, die unendlich weit erhaben ist über den sophistischen Mißbrauch der Philosophie [...]. Ihre Bestimmung ist es, die Philosophie praktisch zu realisieren, und die praktische Unphilosophie und Antiphilosphie nicht bloß dialektisch zu besiegen, sondern real zu vernichten. Rousseau und Fichte verbieten auch denen, die nicht glauben, wo sie nicht sehen, dies Ideal für chimärisch zu halten. (Athenäums-Fragment Nr 137; cité par Schanze 1993:66)

[Il y a une rhétorique matérielle et enthousiaste qui transgresse infiniment  l’abus sophiste de la philosophie [...]. Il est son destin de réaliser la philosophie de façon pratique, et de remporter la victoire sur la non-philosophie pratique et sur l’anti-philosophie, non pas seulement de façon dialectique, mais pour la détruire réellement. Rousseau et Fichte défendent à tous ceux qui ne croient pas ce qu’ils ne voient pas, de prendre cet idéal pour une chimère.]

Ce sont là des paroles révolutionnaires sur la rhétorique influencées directement par la rhétorique révolutionnaire. Cette nouvelle philosophie rhétorique et pratique se développait en même temps qu’une nouvelle philosophie du langage qui, elle aussi, se révoltait contre la philosophie abstraite et pure. Prenant son départ dans l’oeuvre d’un Herder et Humboldt (cf. Formigari 1994), la philosophie romantique du langage voulait montrer que le langage n’est pas le simple instrument pour l’expression de la pensée; la pensée est par contre subjugée au langage.

            La nouvelle philosophie rhétorique et la nouvelle philosophie du langage partageaient le point de vue que langage et pensée sont rhétoriques de part entier. Elles partagaient également le point de vue que langage et pensée sont rhétoriques dès l’origine, une perspective héritée de Vico qui avait donné à l’imagination une position centrale dans sa théorie de l’esprit humain. Vico avait écrit que pour comprendre des choses spirituelles, il nous faut employer notre imagination et nous devons, comme les paintres, en faire des images humaines (cf. Danesi 1990: 228).

            Comme le disaient Jean Paul et plus tard Gerber, le langage humain n’est qu’un tissu d’images verbales: le langage est bildlich  (figuré, imagé) dès ses débuts et dans toutes ces manifestations. Et la pensée l’ai donc également.

            Mais l’oeuvre d’un Gerber fut presque entièrement ensévelie par la deuxième vague d’idées rhétoriques et sémantiques développées pendant la période de l’historicisme.

 

3. La deuxième vague: l’historicisme

L’avènement de la linguistique historique et comparative au début du XIXe siècle coupait court les liens entre le langage et l’esprit humain. Sous l’influence des sciences naturelles on commençait à analyser la langue en elle même et pour elle même comme organisme (phonique) quasi-biologique (cf. Nerlich, en prép.). Par conséquent, l’étude des figures de rhétorique, et avec elle l’étude du lien entre langage, l’homme, l’esprit et la société, fut rejetée dans les études assez marginaux de la spéculation philosophique, de la sémasiologie, et de la sémantique historique (cf. Nerlich 1992; Nerlich 1996). Ce fut ici que la métaphore et la métonymie resurgirent comme des instruments précieux et précis pour retracer les traces laissées par le mouvement de l’esprit humain dans les mots comme véhicules d’idées. Dans ces réflexions sémantiques aux marges de la linguistique historiques, les leçons de la philosophie du langage, en particulier l’axiome que le langage n’est pas seulement une représentation de la pensée, furent oubliées. On se souvenait pourtant de la rhétorique traditionnelle et de quelques acquis de la rhétorique philosophique.

            Entre 1822 et 1824 Reisig donnait des cours sur la linguistique du latin, des cours qui furent publiés après sa mort en 1839. Dans ces cours il ajoutait la sémasiologie ou l’étude du sens à l’étude des formes et à l’étude des phrases. Il y déclarait:

 

Die Grundlage der Ideenentwicklung in den Wörtern ist die Gedankenassociation in der Gemeinschaft der Vorstellungen. [...] Es sind gewisse Ideenassociationen unter den menschlichen Vorstellungen vorzüglich gebräuchlich, welche mit gewissen Ausdrücken bezeichnet die Rhetorik sich angeeignet hat, welche aber in gewisser Hinsicht auch in die Bedeutungslehre gehören, nämlich die Synekdoche, die Metonymie und die Metapher. So weit diese sogenannten Figuren auf das Ästhetische hinzielen, gehören sie allerdings der Rhetorik an, auch insofern sich Einzelne derselben bedienen; wofern aber in einer besonderen Sprache nach diesen Redefiguren sich ein Redegebrauch gebildet hat, der dem Volke eigen ist, so gehören diese Figuren hierher. (Reisig 1890[1839]:2, italiques nôtres)

[La base de l’évolution des idées dans les mots c’est l’association des pensées dans la communauté des représentations. [...] Il y a certaines associations des idées qui sont privélégiées parmi les représentations humaines. On les a désignées par des expressions prises dans la rhétorique, mais on peut les employer également dans la sémasiologie, notamment la synecdoque, la métonymie et la métaphore. Si ces soi-disant figures ont une intention esthétique elles appartiennent à la rhétorique, même si elles sont employées par un individu; mais si une façon de parler s’est développée dans des langues particulières et dans un peuple particulier, fondée sur ces figures de discours, elles nous intéressent ici.]

Cette déclaration signalait le début de la sémasiologie allemande et plus souterrainement de la sémantique française, toutes les deux cherchant les lois intellectuelles qui sous-tendent le changement de sens aussi bien que la créativité sémantique dans le discours spontanée et poétique. Comme le disait Chevallet en 1853:

 

La métaphore est un trope par lequel un mot, au lieu de l'objet, de la qualité ou du fait qu’il désigne au propre, arrive à désigner un autre objet, une autre qualité, un autre fait en vertu de la ressemblance que l'esprit aperçoit entre eux. Toute métaphore est fondée sur une comparaison qui est dans la pensée de celui qui a recours à cette figure. (p. 216)

La métonymie est un trope par lequel un mot établi pour être le signe d'une idée est employé pour un autre mot exprimant une idée voisine de la permière en vertu du rapport de proximité qui existe entre elles; ce rapport est tel, que l'une des idées est réveillée dans l'esprit à propos de l'autre. (p. 224)

Depuis Aristote on supposait que les associations parmi les idées sont gouvernées par les lois de la contiguïté (ce qu’on appelait longtemps la proximité, les correspondances ou la connexion), de la similarité (la ressemblance, la comparaison, l’analogie) et du contraste. On espérait donc de trouver les principes pour expliquer le changement de sens (sens égalant idée) en reliant les figures (comme la métaphore, la métonymie et l’ironie) à ces principes d’association. On y ajoutait les principes ‘logiques’ (ou ‘synecdoquique’) de la restriction ou spécialisation du sens et de l’extension ou généralisation du sens (dans le premier cas c’est l’extension d’un concept ou d’un sens qui se rétrécit et son intension s’élargit; dans le deuxième cas c’est l’extension qui s’élargit et l’intension qui se rétrécit), pour arriver à la quadruple distinction des mécanismes du changement sémantique qui sont la métaphore et la métonymie, la généralisation et la spécialisation.

            En France et dans les pays francophones  l’héritage de Du Marsais assurait que la plupart des sémanticiens, comme Chevallet, Darmesteter, et Bréal, et plus tard Meillet,  Nyrop et Esnault tous adoptaient une version de la sémantique qui ne perdait jamais de vue le lien entre langage et société et langage et homme. En Allemagne les sémasiologues comme Hecht, Heerdegen, Hey et Thomas, travaillant dans la ligné de Reisig, continuaient par contre pour la plupart à employer les figures comme la métaphore et la métonymie pour trouver des classifications assez stériles de types divers de changement de sens. La distinction classique des quatre mécanismes sémantiques fut canonisée par l’oeuvre importante de Paul (1886). En France on trouve un bon exemple de ce type de classification dans l’oeuvre d’un Clédat. Il écrit:

 

On apprendra vite à connaître les conditions générales du développement des sens des mots. En les étudiant de près, on a pu réduire à quatre les procédés logiques de transformation. Ce sont d’abord l’”extension” et la “restriction” [...]. D’autre part, il y a connexion logique entre la cause et l’effet, le tout et la partie, le contenant et le contenu, le signe et la chose signifiée, etc., et c’est par “connexion” qu’un même mot verre désignera une matière, un objet fait de cette matière et le contenu de cet objet (boire un verre d’eau). Enfin la “comparaison” est une source inépuisable d’acceptions nouvelles: une feuille de papier s’appelle ainsi par comparaison avec l’épaisseur de la feuille d’arbre, etc. (Clédat 1913: IX)

La restriction, l’extension, la métonymie et la métaphore furent les quatre ‘lois’ classiques du changement sémantique et ils le sont encore aujourd’hui (cf. Bruchmann 1888; Geeraerts 1997).

 

4. La troisième vague (oubliée): le cognitivisme

Une perspective plus philosophique, donnant aux figures de rhétorique une place importante dans la formation mutuelle de la pensée et du langage, fut pourtant défendue par Gerber. Cette tradition de spéculation philosophique sur le sens des mots et la fonction des tropes, comme la métaphore et la métonymie, fut continuée en Allemagne par Biese (1893), Mauthner (1901/02) et Cassirer (1923) par exemple (cf. Meyer 1930). Nous nous concentrant ici sur Gerber.

            Dans sa philosophie du langage Gerber se fonde sur la philosophie Kantienne et la rejette tout à la fois. Il veut suppléer ‘la critique de la raison pure’ par une ‘critique du langage’, et il veut établir une nouvelle philosophie du langage et de la cognition comme phénomènes interreliés (Gerber 1884:190). Il avait lu Kant, Fichte, Bernhardi, Reisig, Humboldt, Steinthal, Heyse, Lambert, Hamann et Herder, et maintes autres philosophes et linguistes, comme par exemple l’article de Bréal sur la forme et la fonction des mots (Bréal 1868). Mais, curieusement, il n’est pas si au fait dès développements de la sémantique après 1870.

            Gerber analyse le langage de trois points de vue: comme art (esthétique), comme communication (philologie) et comme cognition (philosophie) (cf. Gerber 1884:1ff; Knobloch 1988:121).

            Gerber compare la repésentation linguistique (Darstellung) (cf. Nerlich sous presse a) à la représentation par d’autres arts comme la music et la painture. Pour Gerber le lexique et la grammaire sont les instruments qui nous permettent de créer des oeuvres d’art linguistiques dans nos actes de parole. Toutes les représentations linguistiques sont donc bildlich, ‘tropiques’ ou ‘figuratives’. Ce sont des images ‘paintes’ par la parole avec l’aide des moyens de représentation fournis par la langue (le lexique et la grammaire).

            Ces figures, ces ‘images’, ne peuvent être comprises qu’en contexte, comme le dira plus tard Wegener (1885). Dans l’évolution du langage cette référence nécessaire au contexte pour comprendre les images disparaît peu à peu et les images deviennent les expressions appropriées de notre pensée qui sont compris automatiquement. Les mots ont l’air d’être arbitraires, mais ils sont en fait motivés par ce processus de painture linguistique sur l’écran contextuel. Le sens des mots a également l’air d’être bien défini, mais est en effet redéfini (repaint ou redessiné) chaque fois qu’un mot est posé et interprété dans un contexte donné.

 

Alle Wörter sind Lautbilder und sind in bezug auf ihre Bedeutung an sich und von Anfang an Tropen. Wie ihr Ursprung ein künstlerischer war, so verändert sich auch ihre Bedeutung wesentlich nur durch künsterlische Intuition. Eigentliche Worte, d.h. Prosa giebt es in der Sprache nicht. (Gerber 1871:333).

[Tous les mots sont des images vocales et leur significations sont figurées dès le début. Leur origine est artistique aussi bien que le changment de sens qui se fonde essentiellement sur une intuition artistique. Il n’y a pas de mots ‘propres’, c’est-à-dire de la prose, dans le langage.]

Comme les mots et les phrases sont toujours des images, la distinction entre un emploi propre et un emploi figuré (eigentlich, uneigentlich) des mots disparaît. Chaque mot est la représentation imagée d’une image représentationnelle schématisée (cf. Knobloch 1986:166). On peut donc dire que la cognition, ce que Gerber appelle avec Kant Verstand, nous fournit les procédés de la schématisation des présentations et que les sons sont utilisés pour ‘peindre’ ces représentations schématisées. Dans ce processus de ‘représentionation’ et de ‘sémantisation’ ce n’est plus la faculté de cognition qui est principalement à l’oeuvre, mais notre faculté d’imagination (Einbildungskraft). Et le pont entre cognition et imagination est établi par les schémas cognitifs.

            Mais Gerber n’a pas seulement élaborée une théorie générale du langage comme oeuvre d’art, il a essayé également de contribuer des fondements théoriques à la sémantique historique fondée par Reisig (cf. Gerber 1885[1871], I: 311). Il objecte à deux suppositions qui structuraient un nombre de traités sémasiologiques: (1) qu’il y ait une distinction entre sens propre et sens figuré, et (2) qu’il y ait une distinction entre sens primitif et sens dérivé. Comme le mot est ‘figuratif’ dès son origine (et la phrase aussi d’ailleurs - Gerber parle de ‘figures grammaticales’ etc.), on ne peut plus postuler un sens propre et déclarer que les autres sens d’un mot s’en écartent, et on ne peut plus postuler un sens primitif et en dériver les autres sens par une ‘loi’ sémantique quelconque (cf. Gerber 1885[1871]:312). Quoique rejetant la réduction des tropes aux mécanismes du changement sémantique, Gerber les discute à font comme mécanismes de la créativité permante du langage. Comme Beauzée, Fontanier et Reisig, Bernhardi (1801; 1803) avait distingué entre trois tropes principales: la synecdoche, fondée sur ce qu’il appelle la subordination, la métonymie, fondée sur ce qu’il appelle la succession, et la métaphore, fondée sur ce qu’il appelle l’identité (Gleichheit) (cf. Meyer 1930:108).

            Gerber, qui continuait en quelque sorte la philosophie du langage d’un Bernhardi, fondait sa distinction entre ces trois tropes sur des traits différents: Il écrit que la synecdoque se fonde sur la perception (Anschauung), la métonymie sur la réflexion (Reflexion) et la métaphore sur l’imagination (Phantasie). Il essaie donc de faire correspondre les trois types de tropes aux trois facultés mentales distinguées par Kant et autres. Comme Lambert, Gerber distingue donc en quelque sorte parmi trois niveaux sémantiques qui structurent le sémantisme des mots: la synecdoque, mode perceptuel de sémantisation, la métonymie, mode raisonné de la sémantisation, et la métaphore, mode imagée ou fantasmagorique de la sémantisation.

            Mais, comme le dit Meyer (faisant écho à Biese) dans sa stylistique allemande: ni la classification de Bernhardi, ni celle de Gerber ont vraiment contribuées au progrès dans les études sur les tropes, par contraste avec la philosophie du langage élaborée par Gerber lui-même selon laquelle la création et l’évolution du langage se fondent sur l’emploi continuel des tropes. Cette esthétique du langage fut applaudie par les psychologues, les linguistes, et les philosophes de cette époque. Wundt applaudit le point de vue esthétique adopté par Gerber (Wundt 1886); Henry se réfère positivement à Gerber et “la doctrine connue qui voit dans les figures dites de rhétorique [...] l’essence même du langage et des mutations sémantiques” dans son compte rendu du livre de Darmesteter (Henry 1887:284); Nietzsche disait que ‘la rhétorique est une continuation des moyens artistique inhérents au langage’ (cité par Meyer 1930:5); Regnaud disait la même chose en France et voit, comme Renan, dans la métaphore un “procédé essentiel du langage” (cf. Adank 1939:132); Müller propageait les mêmes idées en Angleterre; et Biese, ayant lu Vico, Lambert, Gerber, Müller et Nietzsche (parmi d’autres) exprimait cette conviction de l’époque dans une terminologie toute moderne: “Die Metapher is daher kein poetischer Tropus, sondern eine ursprüngliche Anschauungsfrom des Denkens.” La métaphore c’est “das eigentliche innerste Schema des Menschengeistes” (Biese 1893:VI). [5]

            La corrélation entre tropes et mécanismes associatifs, comme la contiguïté et la similarité, postulée par de nombreux sémanticiens et rejetée par Meyer (Meyer 1930:109-110), s’insinuait pourtant de nouveau dans le traitement du changement sémantique dans l’oeuvre d’un Wundt (1922, 1, 2, 438f; cf. also Winkler 1929; Elster 1911) et dans d’autres théories psychologiques du langage. Comme le disait encore Adank en 1939:

 

Chaque figure peut être assimilée à un type d’association. En effet, si l’on peut caractériser une figure de mot comme la substitution d’un terme à un autre, c’est qu’elle est le résultat d’une opération préalable de l’esprit du sujet parlant ou d’une collectivité linguistique. Cette opération consiste à assimiler ou à associer deux concepts suivant les lois du contraste (ironie, antiphrase), de la contiguïté (métonymie, synecdoque, allusion), de la ressemblance  (métaphore). Toutes les espèces de figures, si grand que soit leur nombre, sont réductibles à un type d’association. (Adank 1939:14)

 

5. Quatrième vague: les psychologismes

5.1. L’associationisme

En sémantique historique on se fondait sur la métaphore et la métonymie comme mécanismes du changement de sens, des mécanismes qui, eux-mêmes, furent apperçus comme étant fondés sur les lois de l’association entre idées. Ce type d’associationisme avait été popularisé par Hume, Hartley, Brown, John Stuart Mill et Galton en Angleterre. En Allemange cet associationisme fut amalgamé avec la théorie mécaniste des représentatios mentales élaborée par Herbart.   

            Mais l’empirisme et l’associationisme anglais et la psychologie mécaniste d’un Herbart furent bientôt remplaçés en psychologie par des théories psychologiques plus complexes, comme par exemple la psychologie expérimentale et voluntariste d’un Wundt en Allemagne et la psychologie de l’activité mentale d’un Paulhan (1889) en France. Tous les deux développaient également des théorie du sens et du changement de sens. Et pourtant, à travers l’étude expérimentale des associations entre les mots, l’associationisme s’infiltrait de nouveau dans ces théories.

            Wundt postulait donc de nouveau la métaphore et la métonymie comme des mécanismes associatifs fondés sur la similarité et la contiguïté. Paulhan par contre proposait une théorie pragmatique et contextuelle du sens qui allait au-delà des dichotomies simplistes proposées par Wundt (cf. Nerlich 1992, chap. 3.10.1). Et des développements nouveaux en psychologie concernant la pensée, le langage et le sens engendraient en fin d’autres théories de la métaphore et de la métonymie.

 

5.1. La psychologie de la Gestalt [6]

Une psychologie plus avancée de la métaphore, en effet une psychologie cognitive qui se rapproche des théories des espaces mentaux d’un Gilles Fauconnier, fut proposée par Bühler (1934) sous l’influence de la psychologie de la Gestalt et sa théorie de la perception. Là où les métaphérologues comme Richards et Black parlent d’interaction sémantique (cf. plus bas), et les métaphérologues modernes parlent de blending Bühler parle de Sphärenmischung dans un contexte d’une théorie gestaltiste de la perception et de notions introduites par Ehrenfels de la sur-summativité et la sous-summativité (cf. Bühler 1934:348, p.355). Pour Bühler la métaphore est à la base de toute conceptualisation. La philosophe française Hedwig Konrad publiait également un livre qui se tournait contre Wundt (et son étudiant Winkler) et adoptait la cadre Bühlerien et Gestaltiste pour une analyse psychologique de la métaphore (Konrad 1939).

 

5.2. Roudet: un nouveau cognitivisme

Un autre adversaire de Wundt fut le psycholinguiste Roudet (cf. Roudet 1921). Il fut l’un des premiers à monter une critique contre une erreur fondamentale perpétuée par beaucoup de sémanticiens et psychologues du langage. Ils voyaient une relation métaphorique entre les sens  des mots (ou ce qui fut régardé comme la même chose: l’idée attachée à un mot), au lieux de voir que la relation métaphorique (et encore plus la relation métonymique) s’établit entre le signe et se qu’il désigne (cf. Koch 1995:39). 

            Dans le passé, dit Roudet, les linguistes ont basé leurs classifications des différents types de changement de sens sur les figures comme la métaphore, fondée sur l’association par similarité et la métonymie, fondée sur l’association par contiguïté. La classification la plus populaire fut celle qui distingue entre métaphore, métonymie, généralisation et spécialisation. Roudet, comme les linguistes cognitifs modernes, critique cette classification parce qu’elle n’est pas homogène, étant donné que le premier couple de mécanismes se fonde sur des critères psychologiques et le deuxième sur des critères logiques. En plus, le dernier couple de mécanismes peut être le résultat du premier.

            Roudet s’oppose également à la classification populaire de Wundt qui avait fait une distinction entre les changements sémantiques réguliers et collectifs et les changements singuliers et spontanés (la métaphore apparaît chez Wundt sous les deux rubriques, on pourrait dire comme catachrèse et comme mécanisme poétique). Pour Roudet tout changement de sens commence avec l’individu, avec ce qu’il appelle selon Bergson, un ‘effort d’expression’, et se répand par imitation. Et comment l’individu crée-t-il le sens dans cet effort d’expression? Il le crée en exploitant, comme chez Lambert et Gerber, deux systèmes sémiologiques: le système linguistique et le système conceptuel.

            Il y a selon Roudet deux niveaux de cognition interreliés: d’une part il y a le système des images vocales qui sont liées entre elles par des associations syntagmatiques et paradigmatiques (la langue, selon Saussure); d’autre part il y a le système des images d’objets ou d’idées liées entre elles par les associations de ressemblance et de contiguïté. Le système de la langue ne recouvre jamais entièrement le tissu des images d’object et d’idées; nos besoins communicatifs dépassent toujours le système de la langue. C’est pourquoi nos efforts d’expression ne résultent pas toujours dans un “simple rappel d’un mot, mais à un emprunt, une création nouvelle, ou à un changement sémantique” (Roudet 1921:689).

            Dans ses efforts d’expression le locuteur a en effet le choix entre quatre alternatives: se souvenir du mot approprié, emprunter un mot d’une autre langue (ou registre), créer un mot nouveau par combinaison, et finalement, changer le sens d’un mot (cf. p. 639). Mais que sont les conditions psychologiques de ces innovations sémantiques? Pour répondre à cette question, il faut analyser de nouveau les deux systèmes: le système des signes et le système des idées. Le changement sémantique résulte d’une action de l’un sur l’autre:

Ou bien l’idée s’exprime par un mot signifiant une autre idée associée à la première par contiguïté ou par ressemblance. Dans ce cas, le mot glisse d’une signification à l’autre.

Ou bien l’idée signifiée par un mot passe à un autre mot associé au premier par des rapports syntagmatiques ou associatifs. Ici, c’est la signification qui glisse d’un mot à l’autre. (p.689) 

Le résultat du premier de ces processus c’est la création des métaphores et des métonymies. Des changements de sens en peuvent résulter in the long run.

            Ces réflexions de Roudet furent poursuivies par Ullmann, mais elles ont également influencé la sémantique historique à base cognitive développée par Koch (1987; 1995).

 

5.3. Bally: le retour des émotions

Comme chez Roudet la philosophie Bergsonnienne prit la place de la psychologie Wundtienne dans le développement d’une ‘stylistique’ moderne par Bally en Suisse. Bally employait lui aussi le terme Saussurien d’associations (paradigmatiques) mais amalgamait cette conception sémiotique d’association avec la conception psychologique de l’association, pour étudier toutes sortes d’associations dans une linguistique de la parole. Par opposition à Saussure Bally étudiait le langage du point de vue de son usage en contexte et par des locuteurs doués non seulement d’intelligence mais de passions. Le psychologisme linguistique et affectif de Bally fut la source d’autres traitements de la métaphore comme phénomène affectif contrastant avec l’usage intellectuel du langage (e.g. Adank 1939). Cette dichotomie fonctionnelle du langage, comme ayant ou bien une fonction affective ou bien une fonction intellectuelle, ayant sa source dans le rhétoricisme affectif, fut très répandue dans la littérature de l’époque, et se retrouve encore par exemple dans le titre du livre de Lakoff et Turner: More than Cool Reason.  

 

6. La fusion de trois vagues

Cette longue tradition de la sémantique philosophique, historique et psychologique se terminait avec, ou fut interrompue après, l’oeuvre d’un Ullmann qui fondait sa classifiation fameuse des types de changements sémantiques sur la distinction, devenue traditionnelle, entre métaphore et métonymie, entre similarité et contiguïté, aussi bien que sur les distinctions introduites par Saussure entre paradigme et syntagme et  entre signifé et signifiant. Il déclarait en 1962 ‘qu’une langue sans métaphore et métonymie est inconcevable: ces deux facteurs sont inhérents à la structure fondamentale de la parole humaine’ (Ullmann 1962).

 

7. Cinquième vague: le structuralisme

Les années 50 et 60 du XXe siècle furent marquées par un rejet de la sémantique au profit de la syntaxe sous l’influence du ‘structuralisme’ américain. Mais avant de venir au renouveau des recherches sémantiques et rhétoriques dans les années 70, on doit analyser une autre vague d’influences rhétoriques qui sortait du sein même de la linguistique structuraliste européenne.

            En 1916 le Cours de Linguistique Générale de Saussure fut publié qui ouvrait de nouvelles perspectives pour l’étude du langage humain comme système de signes reliés entre eux, comme on l’a vu déjà chez Roudet et Bally. Pour Saussure la force sémantique des signes ne réside ni dans l’objet qu’ils signifient ni dans l’idée avec laquelle ils sont associée, mais dans les relations qu’ils entretiennent avec les autres signes dans le système d’une langue. C’est la structure linguistique que est la fondation du sémantisme des mots et non pas la cognition.

            L’approche structuraliste obtenait d’abord les meilleurs résultats dans le domaine de la phonologie avec l’analyse des phonèmes en traits distinctifs. Ces succès incitèrent les sémanticiens à trouver des principes sémantiques analogues. La recherche des traits distinctifs en sémantique, des sèmes etc. commençait. En même temps le ‘relationnisme’ sémiologique d’un Saussure et la psychologie gestaltiste avaient montré la voie vers une sémantique des champs sémantiques et des champs conceptuels, plus tard amalgamée avec la sémantique structurale, et aujourd’hui annexée à la sémantique cognitive.

            Le Cercle Linguistique de Prague qui avait contribué énormément aux recherches des traits phonologiques et par cela même des traits sémantiques, contribuait pourtant également à la recherche des principes sémantiques plus globaux. Ce fut à travers son oeuvre sur la poétique et ses recherches dans le domaine de l’aphasie que Jakobson popularisait la métaphore et la métonymie comme principes du sens. Par cela même il dégageait une autre vague d’influence de la rhétorique sur la sémantique (cf. Jakobson 1956a, b). Contre quelques structuralistes radicaux qui étudiaient (comme les linguistes historico-comparatifs avant eux) la langue en elle-même et pour elle-même, la poétique de Jakobson révendiquait de nouveau la créativité des hommes en tant que sujets parlants, employant le langage pour des fonctions diverses. Mais il faut dire qu’en fin de compte les définitions Jakobsonniennes de la métaphore (comme mécanisme paradigmatique fondé sur la similarité) et de la métonymie (comme mécanisme syntagmatique fondé sur la contiguïté) (cf. Albertelli 1985), et avant tout la confusion entre contiguïté syntagmatique et contiguïté référentielle, obscurcissaient plutôt qu’éclairaient l’étude de la fonction fondamentale de ces figures dans la communication et la cognition.

 

8. Sixième vague: le retour du rhétoricisme et du psychologisme

8.1. La nouvelle rhétorique

Cela ne diminuait point la force de leur influence, surtout dans les débats sémantiques et sémiologiques dans les pays francophones, où la rhétorique, après avoir été refoulée sous l’influence du ‘syntactisme’ formaliste d’un Chomsky, pris un nouvel essor vers les années 1970. Cette renaissance de la rhétorique fut marquée par la publication des oeuvres du Groupe µ sur la Rhétorique Générale,  d’un Le Guern et Henry sur la métaphore et la métonymie, et d’un Ricoeur, Todorov et Genette sur la métaphore, les figures et les symboles. Tous soulignaient le lien direct qui mène de Du Marsais et de Fontanier (dont l’oeuvre fut rééditée par Genette en 1968) à leurs propres recherches. Comme le disait Genette dans son introduction à Fontanier: “Il est peu d’héritages qui nous concernent plus directement et dont il soit plus urgent de dresser l’inventaire” (Fontanier 1968:6). Mais ces chercheurs francophones apportaient également des éléments nouveaux à la ‘tropologie’, en particulier l’analyse des sèmes et le concept d’isotopie élaborée dans le contexte de la sémiotique Greimassienne.

            C’était également dans les années 1970 que Ricoeur commençait sa réhabilitation de la métaphore, du discours, du texte et du sujet parlant à l’intersection du structuralisme, de la phénoménologie, de l’herméneutique, et de la théorie des actes de langage. Ricoeur fut initié à la linguistique moderne par Benveniste. C’est Benveniste qui lui avait fait appercevoir la différence entre les deux linguistiques, celle de la langue (la sémiotique) et celle du discours (la sémantique). Elles s’adressent à deux niveaux différents du langage et reposent sur deux sortes d’unités: d’une part les signes d’autre part les phrases ou énoncés, ce que Ricoeur appelle aussi la désignation et la prédication. En tant que signe sémiotique le mot a des sens multiples, il a accumulé un ‘capital sémantique’. Dans la phrase le mot devient porteur de sens et il a une référence. Ricoeur analyse donc la dialectique entre plurivocité sémiotique et l’univocité sémantique ou pragmatique. Dans la perspective sémiotique le mot est symbole, dans la perspective sémantique il devient l’objet d’une herméneutique du discours et d’une herméneutique du texte. C’est dans une perspective herméneutique que nous pouvons faire sens des textes et des discours, et cela avant tout quand le langage est employé de façon créatrice, métaphorique. Faisant écho à Roudet, Ricoeur écrit:

 

Une innovation sémantique est une manière de répondre de façon créatrice à une question posée par les choses; dans une certain situation de discours, dans un milieu social donné et à un moment précis, quelque chose demande à être dit qui exige un travail de parole, un travail de la parole sur la langue, qui affronte les mots et les choses. Finalement l’enjeu est une nouvelle description de l’univers des représentations. (Ricoeur 1975:161)

C’est dans l’interstice de la langue, de la parole et des choses que nous créons les métaphores, et, dit Ricoeur, les métonymies. Contre Jakobson qui avait fait des métonymies un mécanisme de la langue au niveau syntagmatique et contre Le Guern qui avait au moins essayé de lier la métonymie à la référence, Ricoeur écrit:

 

Le rôle de la référence se vérifie dans le travail d’interprétation d’un message contenant une métonymie; pour le comprendre il faut toujours recourir à une information fournie par le contexte et interpoler cette information dans l’énoncé qui apparaît alors comme une ellipse. (Ricoeur 1975:231)

Exemple classique: “Tu veux un verre [de vin]?”

            Dans ces actes de signification et d’interprétation contextuelles nous travaillant sur le système des signes et sur le système des représentations. Ces actes, de par l’intentionalité du locuteur et l’inteprétation de l’auditeur, chargent les valeurs sémiotiques des signes toujours d’un surplus de sens, d’un surplus métaphorique:

 

If we can incorporate the surplus of meaning of metaphors into the domain of semantics, then we will be able to give the theory of verbal signification its greatest possible extension. (Ricoeur 1976: 54)

[Si l’on pourrait incorporer le surplus de la signifiation des métaphores dans le domaine sémantique, nous serions capable de donner à la théorie de la signification verbale sa plus grande extension.]

Cette intégration du surplus de la signification apportée par les métaphores dans une théorie du sens avait déjà été la tâche pour une nouvelle sémiotique rhétorique envisagée par Lambert et elle l’est toujours pour la nouvelle rhétorique structuraliste de souche française, pour la nouvelle rhétorique de souche anglosaxonne, et pour la rhétorique cognitive moderne.

 

8.2. La ‘new rhetoric’

Les années 1970s furent également un temps de reveille rhétorique en Angleterre et aux Etats-Unis, où le philosophe du langage Black d’une part et la new rhetoric (Burke, Weaver) (cf. Holocher 1996) d’autre part continuaient les pensées d’un Campbell et d’un Richards sur la ‘philosophie de la rhétorique’. Dans cette conception anglo-américaine de la nouvelle rhétorique on insistait de nouveau, comme les rhétoriciens du XVIIIe siècle, sur la valeur sociale et pratique de la rhétorique, on insistait également sur le fait que la métaphore est une forme constitutive du langage et de la pensée (cf. section 2.3). La métaphore n’est plus regardée ni comme un simple décore ni comme une simple substitution d’un signe par un autre (plus expressif), mais comme le moyen par excellence de la communication. On se détournait donc de la théorie de la métaphore comme substitution, soutenue encore par Jakobson (cf. Jakobson & Halle 1956:60), pour explorer de nouveau l’interaction fondamentale entre les idées et les mots:

 

In the simplest formulation, when we use a metaphor we have two thoughts of different things active together and supported by a single word or phrase, whose meaning is a resultant of their interaction. (Richards 1936: 93)

[Exprimé de façon très simple: quand nous employons une métaphore nous activons deux pensées de deux choses différentes, liées par un seul mot ou une seule phrase, et la signification résulte de leur interaction.]

La métaphore c’est “a borrowing between and intercourse of thoughts. [...] Thought is metaphoric [...] and the metaphors of language derive therefrom.” (p. 94) [un va et vient, une réciprocité entre pensées. [...] La pensée est métaphoriques [...] et les métaphores linguistiques en dérivent.] De nouveau, pensée et langage sont regardés comme rhétoriques de part entier.

            Richards (cf. Bilsky 1952) voit cette interaction métaphorique comme s’établissant entre deux complexes de représentations qu’il appelle tenor et vehicle. Black voit l’interaction comme s’établissant entre des phénomènes linguistiques: le focus et le frame ou le mot et le contexte (cf. Black 1962:39) La compréhension de la métaphore se fonde sur la compréhension de l’interaction textuelle, supportée par la référence à un horizon d’un savoir culturel commun, partagé par les interlocuteurs qui sont engagés dans une interaction discursive.

            Ce ne fut donc pas par hasard qu’en 1971 Warren Shibles publiait la première bibliographie compréhensive de la littérature qui s’était accummulée autour du sujet de la métaphore dans les années 60 et 70 (cf. également Ortony 1979). [7]

 

9. La sixième vague: le retour du rhétoricisme, de l’historicisme, du cognitivisme, et du psychologisme

Et finalement, les années 1970 furent marquées par un sentiment de malaise parmi les linguistes qui commençaient à reconnaitre le vide sémantique et pragmatique laissé par la grammaire générative. Ils redécouvrirent peu à peu les aspects fonctionnels, pragmatiques, et finalement rhétoriques du langage humain (cf. Nerlich & Clarke 1996). C’est donc au début des années 1980 que Lakoff et Johnson, l’un un générativiste désillusionné, l’autre un jeune philosophe, publièrent leur livre important Metaphors We Live By (Lakoff & Johnson 1980). Ce livre déclencha une révolution de la linguistique sous le nom de linguistique cognitive. 

            L’axiome fondamental de cette sémantique ou rhétorique cognitive est le suivant: il y a d’une part des métaphores conceptuelles, comme par exemple: argument is war (Lakoff & Johnson 1980:4), selon lequel le concept de l’argument est structuré par le concept de la guerre (interaction entre les ‘idées’). Cette métaphore conceptuelle nous donne des schémas (que les auteurs appellent également des experiential Gestalts, fondés eux-mêmes sur nos expériences corporelles, culturelles et historiques) pour parler des arguments. Dans nos discours sur les arguments nous nous servons donc de ces schémas pour structurer nos paroles. Nous employons des expressions métaphoriques, comme par exemple: “Ta réponse a napalmisé mon argument” (interaction entre les mots).

            Ces auteurs développent donc une nouvelle architecture cognitive et sémantique. Il y a d’abord ce que Johnson appele les structures préconceptuelles des images schématisées, comme le contenu pour le contenant, la partie pour le tout etc., dérivées elle-mêmes de notre expérience du corps et de l’espace. Puis il y a les métaphores conceptuelles fondées sur ces schémas, comme par exemple l’argument c’est la guerre. Et finalement il y a les métaphores linguistiques créés dans le discours actuel et fondées sur ces schémas préconceptuels et ces métaphores conceptuels.

            C’est là une nouvelle réponse à la question fondamentale qui préoccupe toute sémiologie et toute sémantique, à savoir: d’ou vient le sens des mots? Comme on l’a vu, la distinction entre les deux niveaux de la ‘métaphore’: le niveau conceptuel ou cognitif ou interne, et le niveau expressif ou externe, se trouve déjà préconceptualisée dans les théories de la métaphore d’un Lambert, mais on la trouve également dans les théories de la métaphore proposée par Wegener (1885) et Mauthner (1901/02), tous fondées en dernière analyse sur la philosophie de la rhétorique proposée par Aristote et la philosophie sémiotique d’un Locke (cf. Nerlich & Clarke, en prép.).

            Comme Lakoff, Johnson, Turner et les autres linguistes cognitifs, ces philosophes du langage avaient postulé une relation intime entre langage et pensée entre concepts et mots. Ils ont montré que les métaphores et le métonymies se trouvent partout dans le langage, poétique aussi bien qu’ordinaire, et que ces ‘figures’, ces ‘tropes’, ces ‘images’ sont à la base même de notre pensée.

 

10. Conclusion

Dans cet article on a essayé de montrer que les théories du sens et les théories de la signification, depuis la sémasiologie à la sémantique cognitive, et depuis la sémiologie d’un Lambert à la sémiotique cognitive, ont leurs sources non seulement dans la sémantique historique et psychologique (cf. Geeraerts 1993; 1997) mais également dans une philosophie rhétorique et sémantique, dans une rhétorique sémantique et philosophique, et dans une sémantique rhétorique et philosophique, qui toutes les trois se sont développées depuis la fin du XVIIIe siècle.

Nerlich, B. (1998). "La métaphore et le métonymie: Aux sources rhétoriques des théories sémantiques modernes". Sémiotiques 14, 143-170.

Adresse:

Dr. Brigitte Nerlich

Principal Research Officer

Institute for the Study of Genetics, Biorisks and Society

Law and Social Sciences Building, West Wing

University Park

University of Nottingham

Nottingham NG7 2RD

UK

phone: 44-0-0115-8467065; fax: 44-0-0115-846-634

e-mail: Brigitte.Nerlich@nottingham.ac.uk

 

References

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[1] Pour plus d’information sur le sujet traité dans cet article, cf. Ricoeur (1975), Todorov (1977); Schmitz (1985); Hülzer (1987); Conley (1990); Plett (1977; 1996); Nerlich (sous presse, b); Fahnestock (sous presse); Jaffé (sous presse).

[2] Ce passage est directement comparable à ce passage de Bréal, mais Bréal ajoute une perspective communicative à la perspective cognitive de Lambert: “Un fait qui domine toute la matière, c’est que nos langues, par une nécessité dont on verra les raisons, sont condamnées à un perpétuel manque de proportion entre le mot et la chose. L’expression est tantôt trop large, tantôt trop étroite. Nous ne nous apercevons pas de ce défaut de justesse, parce que l’expression, pour celui qui parle, se proportionne d’elle-même à la chose, grâce à l’ensemble des circonstances, grâce au lieu, au moment, à l’intention visible du discours, et parce que chez l’auditeur, qui est de moitié dans tout langage, l’attention, allant droite à la pensée, sans s’arrêter à la partie littérale du mot, la restreint et l’étend selon l’intention de celui qui parle.” (Bréal 1897/1925: 106)

[3] Pour un résumé des acquis fait en stylistique et rhétorique en Allemagne, la France et l’Angleterre, et des références supplémentaires, cf. Meyer (1930).

[4] Dans son article récent Pierre Swiggers mentionne Pierre Lamy comme un preecurseur de la ‘grammaire affective’ (Swiggers 1997:101-102).

[5] Je voudrais exprimer mes plus sincères remerciments à Mme Irmeli Helin qui m’a envoyé des pages de Biese de l’Université de Helsinki. La philosophie de la métaphore élaborée par Biese sera traitée plus à fond dans un autre article.

[6] Cf. Amin (1973).

[7] En Allemagne ces deux nouvelles rhétoriques furent discutées à font, mais on contribuait également à une recherche nouvelle sur la métaphore par des article comme, par exemple, celui  de Weinrich (1967), et celui de Blumenberg (1960) parmi beaucoup d’autres.

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