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Linguistique et psychanalyse :pour une approche logiciste |
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par Jean-Jacques Pinto
Des goûts et des couleurs on peut enfin discuter…
0. Introduction Nous envisagerons dans cet article la possibilité d'un abord pratique de la relation entre linguistique et psychanalyse : la modélisation linguistique des données mises au jour par la psychanalyse à partir de corpus tirés du discours courant. La validation de tels modèles d'après les critères requis par l’« approche logiciste » de J.-C. Gardin et J. Molino sera examinée sur un exemple précis que nous exposerons en détail : l'Analyse des Logiques Subjectives, modèle développé, publié et enseigné par nous depuis près de vingt ans. 1. La question de l' « épistémologie pratique » (Gardin, 1987) Les discussions théoriques sur les rapports entre linguistique et psychanalyse sont certes nécessaires, indispensables même, mais pas forcément suffisantes. J.-C. Milner, dans l'article « linguistique et psychanalyse » de l'Encyclopædia Universalis (1995a) distingue quatre questions : « — la question de la psychanalyse et de son rapport à un phénomène qu'on appelle le langage ; — la question de la psychanalyse et de son rapport à […] la linguistique ; — […] la question des rapports entre la linguistique et l'inconscient ; — la question de la science linguistique et de son rapport à la théorie de la psychanalyse ». Laissons de côté la première question, qui concerne non la linguistique mais le langage. Les discussions théoriques sur les rapports entre linguistique et psychanalyse recouvrent les deuxième et quatrième questions : celle de la psychanalyse et de son rapport à la linguistique ; celle de la linguistique et de son rapport à la théorie de la psychanalyse. Milner les explore ici (1995a), et surtout dans L'Œuvre claire (1995b) et Le périple structural (2002). Ses thèses, dans les ouvrages précités, éclairent certains des choix qui sous-tendent notre recherche pratique (présentée dans la deuxième partie). L'exploration théorique des rapports entre linguistique et psychanalyse est non seulement passionnante en soi, mais aussi, en tant que recherche des fondements, indispensable : elle peut, même si nul ne peut prédire quand, avoir des retombées pratiques à l'instar de la recherche en Sciences Exactes. Mais comme toute question épistémologique, celle-ci est en perpétuelle évolution. Ses réponses sont toujours provisoires. Aussi n'est-il pas nécessaire de les attendre pour avancer parallèlement dans la recherche empirique et « prouver le mouvement en marchant ». C'est ce que Gardin et Molino (1987) baptisent « épistémologie pratique ». Dans cette optique, ce qui nous intéresse correspond alors à la dernière question : « la question de la science linguistique et de son rapport aux données mises au jour par la psychanalyse – en résumé : la question des rapports entre la linguistique et l'inconscient » reformulée (1995a) dans le paragraphe intitulé « La science du langage modifiée par la psychanalyse ? » : « Étant établi que la psychanalyse est possible, et étant établi que les données de langues sont en intersection avec les données de la psychanalyse, peut-on apprendre quelque chose de nouveau touchant le fonctionnement du langage, en partant des données de la psychanalyse ? Dans ce cas, la psychanalyse ne dépend pas de la linguistique. C'est bien plutôt la linguistique qui pourrait éventuellement avoir à tenir compte des données mises au jour par la psychanalyse. Ce mouvement serait analogue à celui par lequel Freud ne se borne pas à chercher des confirmations indépendantes dans les données de l'anthropologie ou de l'histoire des religions, mais propose des hypothèses originales dans ces domaines ». Nous nous sommes laissés convaincre par l'expérience qu'il est possible de développer empiriquement des modèles à base linguistique pour certaines des données mises au jour par la psychanalyse. Il ne s'agit pas dès lors de produire des modélisations globales comme le fait Jacques Lacan au moyen d'outils linguistiques, mathématico-logiques ou topologiques. Malgré l'intérêt heuristique de ces tentatives, il faut ici critiquer leur insuffisance d'empiricité, dans l'optique du galiléisme étendu. Selon J.-C. Milner (1985) : « est galiléenne une science qui combine deux traits : l'empiricité et la lettre mathématique [discriminant de Koyré] ». Or la modélisation lacanienne se déploie à partir d'un matériau conceptuel général faisant certes consensus pour des psychanalystes, mais non à partir du matériel verbal direct pourtant choisi par Freud dans sa découverte de l'inconscient (voir plus loin la critique, complémentaire, du travers inverse : l'absence d'essai de formalisation dans les travaux de la plupart des psychanalystes). Nous pensons donc qu'il faut s'orienter résolument vers le travail sur corpus, mais pas n'importe quel type de corpus. Car s'il est clair que le matériau empirique de la psychanalyse c'est la parole, les productions verbales marquées par l'inconscient peuvent être de deux sortes : celles qui sont obtenues par la technique dite « d'association libre » ; et celles qui imprègnent le discours courant et ses prolongements tels que les étudient déjà les sciences de la culture. 1.1. Les productions verbales obtenues par l'association libre : elles font l'objet de trois livres de Freud, constamment mentionnés par Lacan à l'appui de sa thèse de l'inconscient-langage : L'interprétation des rêves ; La psychopathologie de la vie quotidienne (lapsus, oublis de mots, actes manqués) ; Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient. Ces recherches opèrent sur le mode très particulier de parole qui découle de la règle de non-omission formulée par l'analyste. Elles soulèvent des objections théoriques, éthiques et pratiques, quant au traitement du matériel obtenu en séance d'analyse ou hors séance. 1.1.1. Les objections théoriques 1.1.1.1. L'insuffisance empirique de la linguistique (Milner, 1995a) « Il faut marquer l'impossibilité radicale où se trouve la science linguistique de répondre entièrement aux besoins de la psychanalyse. […] En effet, les jeux de langue (mot d'esprit, lapsus, etc.) […] sont certes constitués à partir du langage et de ses structures. Il n'est pas même impossible que la linguistique avance à leur sujet quelques propositions descriptives. Mais il est douteux que ces propositions éventuelles éclairent beaucoup la psychanalyse ». Et cela, d'après Milner, pour trois raisons :
1.
1.
La linguistique ne peut, dans ces jeux, rien saisir de l'émergence d'un sujet de l'inconscient.
2.
Le lapsus comme le mot d'esprit sont rendus possibles par des collisions homophoniques contingentes ; la science linguistique n'a rien à en dire de spécifique. 3. La linguistique, pour penser empiriquement la relation qu'entretiennent, dans le langage comme objet perceptible, le perceptible et l'au-delà de la perception, recourt au concept de signe. Or la psychanalyse pense la question du perceptible en terme de sens (i.e. ce qui se manifeste comme « évanouissement des significations » selon Lacan). 1.1.1.2. L'ordre de complexité trop grand du matériel Mitsou Ronat (1974, pp. 78) rappelle : « Tout élément linguistique, du trait distinctif des phonèmes à la transformation et à la phrase, est un support potentiel de l'insistance du signifiant ». Ainsi, en séance, d'un côté un « s » inhabituellement chuinté pourra renvoyer à une ascendance espagnole, et à l'autre extrémité un contexte phrastique énoncé en dernière minute pourra apporter un démenti imprévu au long développement « convaincant » qui le précédait. 1.1.1.3. Enfin dans la séance d'analyse intervient la singularité des mots et des sons rencontrés par tel patient dans l'enfance, idiolecte qui ne permet aucune généralisation (à la différence, nous le verrons, des mots partagés par toute une famille de locuteurs plongés dans des conditions familiales analogues). 1.1.2. Les objections éthiques On ne peut enregistrer les patients sans leur accord ; or le fait de se savoir enregistré modifie nécessairement le cours de l'association libre ; et le secret professionnel interdit de publier intégralement le relevé des séances : l'identité du patient pourrait se révéler même s'il n'est pas explicitement nommé. 1.1.3. Les objections pratiques La constitution du corpus va contre la technique analytique elle-même.
1.
l'« attention flottante » est requise chez l'analyste : s'il notait exhaustivement le discours du patient, les « arbres » que livre le mot à mot masqueraient la « forêt » de telle ou telle configuration significative.
2.
la règle d'abstinence impose à l'analyste de ne retirer aucune contre-partie autre que financière de l'écoute de ses patients ; le texte des séances posé en objet de connaissance et source éventuelle de prestige et de reconnaissance y contreviendrait. 1.2. D'autres « productions verbales marquées par l'inconscient », celles qui imprègnent le discours courant, ne suscitent pas de telles objections. Nous proposons comme objet d'étude précisément le discours courant et ses prolongements tels que les étudient déjà les sciences de la culture. Ce matériel en effet recèle aussi, comme nous le montrerons, des objets et structures mises au jour par la psychanalyse. On peut espérer en tirer une « grammaire du fantasme » utilisable ailleurs que dans la pratique psychanalytique. Ce corpus de « discours courant étendu » inclura les échanges argumentatifs quotidiens, les professions de foi, les énoncés publicitaires, des fragments de discours politique, des textes de littérature et de poésie. Ces modèles devront être efficients, reproductibles, validables et utilisables par les non-experts. 1.2.1. À l'inverse des descriptions globales de Lacan (formalisation sans empiricité), on bute en général sur l'empiricité sans formalisation chez les cliniciens de la psychanalyse, qui partent certes d'un matériel verbal abondant, mais se condamnent à une babélique confusion des langues, faute d'expliciter leurs procédures de traduction du contenu manifeste (le matériel verbal) au contenu latent (ce qu'ils y lisent). Prenons, a contrario, l'exemple du déchiffrement de l'écriture cunéiforme (le parallèle entre l'inconscient et les écritures non-alphabétiques est constant chez Freud et Lacan) (Doblhofer, 1959, pp. 137-138) : « On envoya sous pli cacheté à chacun des quatre assyriologues la copie d'une inscription cunéiforme qu'ils ne pouvaient connaître parce que récemment découverte. […] Les quatre savants furent priés de la traduire chacun pour son compte et de faire connaître le résultat de leur déchiffrement. […] Les transcriptions revinrent, également cachetées, à On imagine mal l'obtention d'un tel résultat en soumettant un rêve, une séance, une portion de biographie, une interview ou quelque matériel verbal que ce soit à quatre psychanalystes différents… En psychanalyse règne donc le conflit des interprétations (Lacan interroge : « comment nous assurer que nous ne sommes pas dans l'imposture ? »), incitation à développer une « herméneutique rationnelle » : cf. Tanguy et Thlivitis (1996, 2000), élèves de François Rastier et de sa « Sémantique interprétative » (1987). 1.2.2. Nous proposons pour notre part de recourir à l'analyse logiciste de J.-C. Gardin et J. Molino (validation des énoncés en Sciences Humaines), exposée dans La logique du plausible (Gardin, 1987). Au départ se posait à J.-C. Gardin, archéologue de formation, un problème quantitatif (trop grand volume d'informations à dépouiller, même sur des sujets pointus) et qualitatif (mauvais abstracts résumant mal de mauvais articles). Selon lui, les abstracts doivent pouvoir engendrer sans ambiguïté le texte développé, « bavard ». Le passage de l'analyse documentaire à la logicisation des énoncés en Sciences Humaines l'a conduit à une double démarche exposée en détail dans la deuxième partie :
1-
La validation interne des modèles théoriques et des analyses d'experts : nécessaire (quant à l'exigence de formalisation) mais insuffisante, pour des raisons que nous développerons.
2-
D'où le second volet : la validation externe de ces analyses et modèles théoriques par la fabrication de simulacres. Cette validation correspond à l'exigence d'empiricité en science moderne selon J.-C. Milner. Si de tels modèles une fois validés attestent, par leur efficience, de l'intérêt qu'il y a à ne pas priver les Sciences Humaines de la dimension de l'inconscient (en trouvant alors toutes sortes d'applications ailleurs que dans la pratique psychanalytique), ils pourraient réciproquement permettre d'amorcer une critique de la psychanalyse lorsqu'elle devient par l'aveuglement subjectif de ses promoteurs un simple objet de culture qui perd son tranchant en se rendant consommable (cf. la controverse Sokal-Bricmont). 2. Un exemple de réponse Nous avons développé, publié et enseigné depuis près de vingt ans une approche originale d'analyse de discours, l'A.L.S. ou Analyse des Logiques Subjectives, que nous exposons dans cette deuxième partie. 2.1. Définition et présentation sommaire 2.1.1. Définition rapide de l'Analyse des Logiques Subjectives L'A.L.S. est une méthode d'analyse des mots (lexèmes) d'un texte parlé ou écrit, qui permet, sans recourir au non-verbal (intonations, gestes, mimiques), d'avoir une idée de la personnalité de l'auteur et de ceux qu'il peut espérer persuader ou séduire. N'analyser que les mots offre l'avantage de pouvoir utiliser des textes anonymes (publicités, slogans) ou signés (journaux, œuvres littéraires) dont les effets (sympathie, antipathie, indifférence pour l'auteur indépendamment du contenu) se font sentir sur le lecteur même s'il ne connaît pas l'auteur (qui peut être à distance dans le temps et/ou l'espace). Ainsi, commente D. Coste pour Baudelaire (Baudelaire, 1993, pp. 34-35) : « Quatre lecteurs différents veillent aux portes des Fleurs du mal… Tous ces lecteurs se définissent… par les rapports de similarité ou de dissimilarité qu'ils entretiennent avec le locuteur [Baudelaire] avant de lire. [Par exemple] le lecteur potentiel [le second des quatre], « sobre et naïf homme de bien » est l'exact opposé du locuteur [Baudelaire], jardinier du mal ». On prend en compte le sens des mots, et ce non pas globalement (contenu, thèmes, notions) mais en le décomposant en atomes de sens le plus élémentaires possible, ce qui permettra de trouver des tendances générales, des invariants subjectifs indépendants du sujet abordé dans le texte considéré. 2.1.2. Présentation sommaire de l'A.L.S. 2.1.2.1. Les séries (définition en EXTENSION) Il existe dans une langue comme le français des sous-langues subjectives (les « parlers ») qui, bien que différentes, se comprennent tant bien que mal en se retraduisant l'une dans l'autre. Ces parlers sont des combinaisons de mots simples ou complexes affectés d'une valeur positive ou négative. - Les mots simples (« atomes » de sens)
[1]
sont toujours des adjectifs exprimant des propriétés simples (ouvert/fermé, nouveau/ancien), distribués dans deux listes d'opposés, les séries :
2.
- La série « A » concerne l'extérieur, le changement, le désordre, la destruction de l'ancien. Elle se compose d'adjectifs simples comme : ouvert, souple, varié, changeant, nouveau, libre…
3.
- Les mots complexes (analogues à des « molécules ») sont des adjectifs complexes, des noms, des verbes et des adverbes dont le sens peut se décomposer en atomes A ou B.
—
Quand ils sont de composition à peu près homogène, on les rattache à la série A (ainsi « papillon » : mobile, léger, rapide, désordonné, éphémère, coloré) ou B (« tortue » : lourde, lente, rigide, couverte, durable). C'est une approximation, car au sens strict seuls les adjectifs simples appartiennent aux séries.
—
—
S'ils sont de composition mixte ou difficiles à analyser, on les dira respectivement « neutres » (noté « 0 ») ou « indécidables » (noté « ? »). - La valeur associée à chaque mot est la résonance favorable ou défavorable qu'a ce mot pour celui qui le dit. Elle peut être positive (« + »), négative (« - »), neutre (« 0 ») ou indécidable (« ? »). Elle peut changer chez un locuteur donné selon les moments ou selon les périodes de la vie. 2.1.2.2. Les points de vue Ils s'obtiennent en comparant pour chaque mot pertinent d'un texte sa série et sa valeur. Ils peuvent changer, comme la valeur, selon les instants ou selon les âges de la vie. Le point de vue « extraverti » (désigné par la lettre E) valorise la série A et dévalorise la série B, ce qui peut se noter : A + = B — = E Exemple : je suis quelqu'un d'ouvert, je ne suis pas borné (Dorénavant, pour faciliter leur repérage, les mots A figureront en italique, et les mots B en gras). Le point de vue « introverti » (désigné par I) valorise la série B et dévalorise la série A, ce qui peut se noter : B + = A — = I Exemple : je suis quelqu'un de sérieux, je ne suis pas un plaisantin. Le point de vue « extraverti » choisira donc ses mots dans la série A pour présenter ce qu'il aime, et dans la série B pour présenter ce qu'il critique, n'aime pas ou même redoute : joie : mon cœur déborde (A+) chagrin : j'ai le cœur lourd, serré (B-). Le point de vue « introverti » choisira au contraire ses mots dans la série B pour présenter ce qu'il aime, et la série A pour présenter ce qu'il critique, n'aime pas ou même redoute : joie : mon cœur est comblé (B+) chagrin : ça me fend le cœur, mon cœur saigne (A-) Conséquences : Le « même » mot ou la « même » expression peut être valorisé (+) pour le point de vue « extraverti » et dévalorisé (-) pour le point de vue « introverti », et inversement s'envoyer en l'air (référence : accident) (A-) / s'envoyer en l'air (réf. : plaisir) (A+) le Vietnam, c'est l'enfer (A-) / Get 27 [boisson], c'est l'enfer (A+) De fait, il ne s'agit pas du « même » mot ou de la « même » expression, mais bel et bien d'homonymes au sens strict (forme commune, emploi différent) sous l'angle de l'A.L.S. Pour décrire le même type de plaisir, les locuteurs recourent à des mots de séries opposées : pour les plaisirs de la table : se remplir la panse, s'en mettre plein la lampe, avoir la peau du ventre bien tendue (B+) / s'exploser le ventre, se faire péter la panse (A+) pour la drogue, le toxicomane peut dire qu'il se défonce (A+) ou bien qu'il se fixe, se cale (B+) De même, pour décrire le même type de désagrément : être pété (A-) / être bourré (B-) (domaine de référence : l'ivresse), être fondu (A-) / être givré (B-) (domaine de référence : la folie), C'est donc à tort que certains termes ayant même référence et même valeur (+ ou -) sont donnés par les dictionnaires pour synonymes. En fait ils contiennent des atomes opposés, qui renseignent sur le point de vue subjectif de leur émetteur. Ces couples de pseudosynonymes sont utilisés de façon « partiale » par les locuteurs : interviewés sur leur emploi (en réception) ils les donnent souvent pour intercheangeables, mais dans leur parole effective (en production) ils ne les confondent pas. Il s'agit donc pour l'A.L.S. d'homonymes au sens large (référent commun, emploi différent). Cette notion de point de vue « instantané » (valable pour le seul mot qu'on analyse) peut être étendue à l'échelle d'un texte entier, qui présente en général une dominante « I » ou « E », sauf dans le cas du parler « hésitant » décrit ci-dessous. 2.1.2.3. Les parlers C'est l'extension cette fois à l'échelle d'une vie entière de la notion de point de vue, recoupant la notion empirique de personnalité et la notion psychanalytique d'identification : chacun joue « sa » biographie comme un acteur dit « son » texte, en fait écrit par un autre… (cf. § Genèse des séries et parlers, 3.2.). Les sous-langues subjectives, ou « parlers », recombinent dans le temps (de l'adolescence à la fin de la vie, point expliqué au § Genèse, 3.1) les deux points de vue « I » et « E », ce qui aboutit à :
1.
Un parler « conservateur » (I ® I), correspondant en gros à la personnalité obsessionnelle : « introverti incorruptible », nostalgique du Paradis perdu, qui commence « I » et finit « I ».
2.
Un parler « changement/destruction » (E ® E), correspondant grosso modo à la personnalité hystérique : « extraverti incorrigible », tenté par l'Enfer, qui commence « E » et finit « E ».
3.
Un parler « du progrès » ou « constructeur » (E ® I), sans équivalent séméiologique : « extraverti repenti », transitant par le Purgatoire, qui commence « E » et finit « I ».
4.
Un parler « hésitant » (I ou E, abréviation de l'alternance I ® E ® I ® E etc.), en gros la personnalité phobique : « éternel indécis », oscillant toute sa vie entre « E » et « I ». 2.1.2.4. Les combinaisons de parlers
[2]
Il existe un parler « E ® I raté » où le locuteur échoue ou même meurt au moment d'achever le chef-d'œuvre qui rachète son errance antérieure ( « il se tue à la tâche »). Les représentants du parler « hésitant » peuvent « pencher » du côté du parler I ® I ou du parler E ® E : face à une situation angoissante, les premiers (« attentistes ») se tiendront sur leurs gardes, les seconds (« entreprenants ») fonceront quand même, tels des chevaliers « avec peur et reproche » ! Ces dénominations sont empruntées à B. Cathelat (cf. § Validation, 5.2.4.). L'existence de ces combinaisons montre assez au lecteur suspectant un quelconque schématisme que la liste actuelle des possibilités n'est pas limitative, qu'elle se constitue de façon tâtonnante, sur le terrain, avant de se chercher une explication théorique (elle peut, si besoin est, s'enrichir de nouvelles combinaisons), et que l'adéquation à l'observation est toujours préférée à la combinatoire « aveugle » : à l'expérience, toutes les combinaisons ne se retrouvent pas forcément. 2.2. Filiations L'A.L.S. tire son inspiration de certains énoncés radicaux de J. Lacan (notamment la théorie des « Quatre Discours ») ; elle les prolonge et les modifie tout en cherchant à les valider par leur mise en relation avec des corpus tirés du discours courant. Quelle relation entre « nos » parlers et les Quatre Discours de Lacan ? Ses « mathèmes » (lettres et symboles formalisant l'expérience clinique) décrivent les discours du Maître, de l'Université, de l'Hystérique et de l'Analyste. Mais ils soulèvent certaines critiques : ils n'empêchent pas les interprétations fantaisistes des disciples (or leur but initial était une transmissibilité « intégrale »), et les corrélations avec l'observation clinique sont parfois douteuses (cf. § Applications, 6.1.1). Refuser ces formules, ambiguës et peut-être prématurées, pour repartir humblement du mot à mot des énoncés, nous a conduit à proposer l'A.L.S. Celle-ci, précisons-le, décrit des parlers ne recoupant qu'en partie les discours de Lacan. Ce « décrochage » n'empêche nullement la compatibilité de l'A.L.S. avec les prémisses lacaniennes, et qu'à nos parlers s'applique par définition ce que Milner dit des quatre discours : « Plus profondément, on peut souvenir qu'un discours ainsi défini n'est en soi rien d'autre qu'un ensemble de règles de synonymie et de non-synonymie. […] 'dire qu'il y a coupure entre deux discours, c'est seulement dire qu'aucune des propositions de l'un n'est synonyme d`aucune des propositions de l'autre'. […] On en conclura qu'il ne peut y avoir de synonymies — s`il en existe — qu'à l`intérieur d'un même discours et qu'entre discours différents les seules ressemblances possibles relèvent de l'homonymie. » (souligné par nous). 3. Genèse des séries et parlers Partant du constat qu'il existe des sous-langues différentes, avançons à présent des arguments en faveur de la nature identificatoire et fantasmatique des séries, points de vue et parlers que décrit l'A.L.S. 3.1. Le terme psychanalytique d'identification, qui désigne un processus, est préférable à celui de personnalité, qui évoque trop la personne, l'individu psychique de la psychologie pré-freudienne. Ce processus survient dans la petite enfance. La « personnalité définitive » ne s'installant qu'à l'adolescence, après la phase de latence, nos « parlers » ne prennent comme bornes que l'adolescence et la fin de la vie. Le premier temps de l'identification consiste à se mettre à parler, à s'identifier au fonctionnement du langage sans toutefois encore se désigner dans l'énoncé (l'enfant ne dit pas « je » d'emblée). Le deuxième temps fonde depuis le dire du parent (nom propre, pronoms personnels) la conviction de l'enfant d'être quelqu'un, une entité unifiée, et de plus l'auteur de son discours, pourtant venu de l'autre.
-
La « troisième identification » met en place le fantasme, qui peut recevoir une définition linguistique : J.-C. Milner (1989) rappelle que :
« selon la théorie freudienne, un fantasme se laisse toujours exprimer par une phrase, ou plus exactement par une formule phrastique, dont chaque variante répond en principe à un fantasme distinct » (souligné par nous).
-
Le sujet de l'inconscient, tel que le pose la théorie freudo-lacanienne de la subjectivité, est alors constitué. Cette même théorie distingue pour les névroses deux orientations fantasmatiques opposées qui vont selon nous conditionner les choix sémantiques décrits par l'A.L.S. :
« On en trouve alors les deux termes [du fantasme] comme éclatés : l'un chez l'obsessionnel pour autant qu'il nie le désir de l'Autre en formant son fantasme à accentuer l'impossible de l'évanouissement du sujet, l'autre chez l'hystérique pour autant que le désir ne s'y maintient que de l'insatisfaction que l'on y apporte en s'y dérobant comme objet. Ces traits se confirment du besoin qu'a, fondamental, l'obsessionnel de se porter caution de l'Autre, comme du côté Sans-Foi de l'intrigue hystérique. » (souligné par nous) (Lacan, 1966, pp. 824). 3.2. Notre hypothèse est que c'est le discours parental qui détermine après la naissance, non de façon linéaire mais avec des transformations elles-mêmes « programmées », le discours fantasmatique de l'enfant, de façon différente selon que celui-ci est idéalisé ou rejeté, pour ne parler d'abord que des cas extrêmes. L'enfant, une fois identifié au texte du désir parental, qualifiera et traitera désormais tout objet (y compris lui-même et son parent) comme le parent l'a qualifié et a souhaité le traiter. C'est la satisfaction du parent, et non la sienne, qu'il exprime et recherche sans le savoir, en un « Que ta volonté soit faite ! ». Les adjectifs extraits des appréciations du parent sur l'enfant, et les verbes décrivant le sort qu'il lui souhaite, fourniront les atomes de sens valorisés dans les énoncés fantasmatiques, et constitutifs des séries. 3.2.1. Les adjectifs décrivent l'objet
(a)
tel qu'il est jugé par le parent (beau, laid, conforme, inattendu, etc.) : ces adjectifs seront toujours valorisés dans le discours futur de l'enfant ;
(b)
et tel qu'il devrait être pour rendre possible l'action que le parent veut exercer sur lui ou le comportement qu'il en attend : léger… pour mieux s'en débarrasser s'il est perçu comme un fardeau, prudent s'il s'agit de le protéger ; ces adjectifs seront toujours valorisés dans le discours futur de l'enfant, et leurs contraires dévalorisés (lourd dans le premier exemple, imprudent dans le second). 3.2.2. Les verbes décrivent l'attitude du parent
(a)
devant l'enfant idéalisé aimer, adorer, prendre au sérieux, respecter, regarder, voir, contempler, etc., ainsi que les moyens de conserver un tel enfant : posséder, maîtriser garder, protéger, enfermer, retenir, contenir, isoler, incorporer (souvent métaphorisé en manger) nourrir, remplir, etc.,
(b)
ou au contraire devant l'enfant non désiré, refusé (tel le poète maudit par sa mère, cf. infra) verbes exprimant la déception, la surprise, l'étonnement, la peur, l'horreur, haïr, détester, maudire, ne pas prendre au sérieux, tourner en dérision, ainsi que les moyens de se débarrasser d'un tel enfant, de le faire changer, ou de l'ignorer : | ||||||