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Linguistique et psychanalyse :

pour une approche logiciste

 

 
page web de J.-J. Pinto

par Jean-Jacques Pinto

Psychanalyste, Aix-en-Provence, France

 

                                                                              Des goûts et des couleurs on peut enfin discuter…

0. Introduction

 

      Nous envisagerons dans cet article la possibilité d'un abord pratique de la relation entre linguistique et psychanalyse : la modélisation linguistique des données mises au jour par la psychanalyse à partir de corpus tirés du discours courant.

 

      La validation de tels modèles d'après les critères requis par l’« approche logiciste » de J.-C. Gardin et J. Molino sera examinée sur un exemple précis que nous exposerons en détail : l'Analyse des Logiques Subjectives, modèle développé, publié et enseigné par nous depuis près de vingt ans.

1. La question de l' « épistémologie pratique » (Gardin, 1987)

 

      Les discussions théoriques sur les rapports entre linguistique et psychanalyse sont certes nécessaires, indispensables même, mais pas forcément suffisantes.

 

      J.-C. Milner, dans l'article « linguistique et psychanalyse » de l'Encyclopædia Universalis (1995a) distingue quatre questions :

 

« — la question de la psychanalyse et de son rapport à un phénomène qu'on appelle le langage ;

   — la question de la psychanalyse et de son rapport à […] la linguistique ;

   — […] la question des rapports entre la linguistique et l'inconscient ;

   — la question de la science linguistique et de son rapport à la théorie de la psychanalyse ».

 

      Laissons de côté la première question, qui concerne non la linguistique mais le langage.

 

      Les discussions théoriques sur les rapports entre linguistique et psychanalyse recouvrent les deuxième et quatrième questions : celle de la psychanalyse et de son rapport à la linguistique ; celle de la linguistique et de son rapport à la théorie de la psychanalyse. Milner les explore ici (1995a), et surtout dans L'Œuvre claire (1995b) et Le périple structural (2002). Ses thèses, dans les ouvrages précités, éclairent certains des choix qui sous-tendent notre recherche pratique (présentée dans la deuxième partie).

 

      L'exploration théorique des rapports entre linguistique et psychanalyse est non seulement passionnante en soi, mais aussi, en tant que recherche des fondements, indispensable : elle peut, même si nul ne peut prédire quand, avoir des retombées pratiques à l'instar de la recherche en Sciences Exactes. Mais comme toute question épistémologique, celle-ci est en perpétuelle évolution. Ses réponses sont toujours provisoires. Aussi n'est-il pas nécessaire de les attendre pour avancer parallèlement dans la recherche empirique et « prouver le mouvement en marchant ».

 

      C'est ce que Gardin et Molino (1987) baptisent « épistémologie pratique ». Dans cette optique, ce qui nous intéresse correspond alors à la dernière question :

 

 « la question de la science linguistique et de son rapport aux données mises au jour par la psychanalyse – en résumé : la question des rapports entre la linguistique et l'inconscient »

 

reformulée (1995a) dans le paragraphe intitulé « La science du langage modifiée par la psychanalyse ? » :

 

 « Étant établi que la psychanalyse est possible, et étant établi que les données de langues sont en intersection avec les données de la psychanalyse, peut-on apprendre quelque chose de nouveau touchant le fonctionnement du langage, en partant des données de la psychanalyse ? Dans ce cas, la psychanalyse ne dépend pas de la linguistique. C'est bien plutôt la linguistique qui pourrait éventuellement avoir à tenir compte des données mises au jour par la psychanalyse. Ce mouvement serait analogue à celui par lequel Freud ne se borne pas à chercher des confirmations indépendantes dans les données de l'anthropologie ou de l'histoire des religions, mais propose des hypothèses originales dans ces domaines ».

 

      Nous nous sommes laissés convaincre par l'expérience qu'il est possible de développer empiriquement des modèles à base linguistique pour certaines des données mises au jour par la psychanalyse. Il ne s'agit pas dès lors de produire des modélisations globales comme le fait Jacques Lacan au moyen d'outils linguistiques, mathématico-logiques ou topologiques. Malgré l'intérêt heuristique de ces tentatives, il faut ici critiquer leur insuffisance d'empiricité, dans l'optique du galiléisme étendu. Selon J.-C. Milner (1985) : « est galiléenne une science qui combine deux traits : l'empiricité et la lettre mathématique [discriminant de Koyré] ». Or la modélisation lacanienne se déploie à partir d'un matériau conceptuel général faisant certes consensus pour des psychanalystes, mais non à partir du matériel verbal direct pourtant choisi par Freud dans sa découverte de l'inconscient (voir plus loin la critique, complémentaire, du travers inverse : l'absence d'essai de formalisation dans les travaux de la plupart des psychanalystes).

 

      Nous pensons donc qu'il faut s'orienter résolument vers le travail sur corpus, mais pas n'importe quel type de corpus. Car s'il est clair que le matériau empirique de la psychanalyse c'est la parole, les productions verbales marquées par l'inconscient peuvent être de deux sortes : celles qui sont obtenues par la technique dite « d'association libre » ; et celles qui imprègnent le discours courant et ses prolongements tels que les étudient déjà les sciences de la culture.

 

 

1.1. Les productions verbales obtenues par l'association libre : elles font l'objet de trois livres de Freud, constamment mentionnés par Lacan à l'appui de sa thèse de l'inconscient-langage : L'interprétation des rêves ; La psychopathologie de la vie quotidienne (lapsus, oublis de mots, actes manqués) ; Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient. Ces recherches opèrent sur le mode très particulier de parole qui découle de la règle de non-omission formulée par l'analyste. Elles soulèvent des objections théoriques, éthiques et pratiques, quant au traitement du matériel obtenu en séance d'analyse ou hors séance.

 

1.1.1. Les objections théoriques

 

1.1.1.1. L'insuffisance empirique de la linguistique (Milner, 1995a)

 

« Il faut marquer l'impossibilité radicale où se trouve la science linguistique de répondre entièrement aux besoins de la psychanalyse. […] En effet, les jeux de langue (mot d'esprit, lapsus, etc.) […] sont certes constitués à partir du langage et de ses structures. Il n'est pas même impossible que la linguistique avance à leur sujet quelques propositions descriptives. Mais il est douteux que ces propositions éventuelles éclairent beaucoup la psychanalyse ».

 

Et cela, d'après Milner, pour trois raisons :

1.                       

1.      La linguistique ne peut, dans ces jeux, rien saisir de l'émergence d'un sujet de l'inconscient.

2.      Le lapsus comme le mot d'esprit sont rendus possibles par des collisions homophoniques contingentes ; la science linguistique n'a rien à en dire de spécifique.

3.      La linguistique, pour penser empiriquement la relation qu'entretiennent, dans le langage comme objet perceptible, le perceptible et l'au-delà de la perception, recourt au concept de signe. Or la psychanalyse pense la question du perceptible en terme de sens (i.e. ce qui se manifeste comme « évanouissement des significations » selon Lacan).

1.1.1.2. L'ordre de complexité trop grand du matériel

 

      Mitsou Ronat (1974, pp. 78) rappelle :

 

« Tout élément linguistique, du trait distinctif des phonèmes à la transformation et à la phrase, est un support potentiel de l'insistance du signifiant ».

 

      Ainsi, en séance, d'un côté un « s » inhabituellement chuinté pourra renvoyer à une ascendance espagnole, et à l'autre extrémité un contexte phrastique énoncé en dernière minute pourra apporter un démenti imprévu au long développement « convaincant » qui le précédait.

 

1.1.1.3. Enfin dans la séance d'analyse intervient la singularité des mots et des sons rencontrés par tel patient dans l'enfance, idiolecte qui ne permet aucune généralisation (à la différence, nous le verrons, des mots partagés par toute une famille de locuteurs plongés dans des conditions familiales analogues).

 

1.1.2. Les objections éthiques

 

      On ne peut enregistrer les patients sans leur accord ; or le fait de se savoir enregistré modifie nécessairement le cours de l'association libre ; et le secret professionnel interdit de publier intégralement le relevé des séances : l'identité du patient pourrait se révéler même s'il n'est pas explicitement nommé.

 

1.1.3. Les objections pratiques

 

La constitution du corpus va contre la technique analytique elle-même.

 

1.      l'« attention flottante » est requise chez l'analyste : s'il notait exhaustivement le discours du patient, les « arbres » que livre le mot à mot masqueraient la « forêt » de telle ou telle configuration significative.

 

2.      la règle d'abstinence impose à l'analyste de ne retirer aucune contre-partie autre que financière de l'écoute de ses patients ; le texte des séances posé en objet de connaissance et source éventuelle de prestige et de reconnaissance y contreviendrait.

 

1.2. D'autres « productions verbales marquées par l'inconscient », celles qui imprègnent le discours courant, ne suscitent pas de telles objections. Nous proposons comme objet d'étude précisément le discours courant et ses prolongements tels que les étudient déjà les sciences de la culture. Ce matériel en effet recèle aussi, comme nous le montrerons, des objets et structures mises au jour par la psychanalyse. On peut espérer en tirer une « grammaire du fantasme » utilisable ailleurs que dans la pratique psychanalytique.

 

      Ce corpus de « discours courant étendu » inclura les échanges argumentatifs quotidiens, les professions de foi, les énoncés publicitaires, des fragments de discours politique, des textes de littérature et de poésie. Ces modèles devront être efficients, reproductibles, validables et utilisables par les non-experts.

 

1.2.1. À l'inverse des descriptions globales de Lacan (formalisation sans empiricité), on bute en général sur l'empiricité sans formalisation chez les cliniciens de la psychanalyse, qui partent certes d'un matériel verbal abondant, mais se condamnent à une babélique confusion des langues, faute d'expliciter leurs procédures de traduction du contenu manifeste (le matériel verbal) au contenu latent (ce qu'ils y lisent). Prenons, a contrario, l'exemple du déchiffrement de l'écriture cunéiforme (le parallèle entre l'inconscient et les écritures non-alphabétiques est constant chez Freud et Lacan) (Doblhofer, 1959, pp. 137-138) :

 

 « On envoya sous pli cacheté à chacun des quatre assyriologues la copie d'une inscription cunéiforme qu'ils ne pouvaient connaître parce que récemment découverte. […] Les quatre savants furent priés de la traduire chacun pour son compte et de faire connaître le résultat de leur déchiffrement. […] Les transcriptions revinrent, également cachetées, à la Société [la Royal Asiatic Society] qui choisit un jury et convoqua une assemblée solennelle. On put alors étaler aux yeux du monde entier la preuve éclatante que la jeune assyriologie reposait sur des fondements solides. Les quatre textes concordaient sur tous les points essentiels, bien qu'on dût y reconnaître évidemment de légères divergences […] Mais selon l'avis unanime du jury, le déchiffrement était une affaire acquise ».

 

      On imagine mal l'obtention d'un tel résultat en soumettant un rêve, une séance, une portion de biographie, une interview ou quelque matériel verbal que ce soit à quatre psychanalystes différents…

 

      En psychanalyse règne donc le conflit des interprétations (Lacan interroge : « comment nous assurer que nous ne sommes pas dans l'imposture ? »), incitation à développer une « herméneutique rationnelle » : cf. Tanguy et Thlivitis (1996, 2000), élèves de François Rastier et de sa « Sémantique interprétative » (1987).

 

1.2.2. Nous proposons pour notre part de recourir à l'analyse logiciste de J.-C. Gardin et J. Molino (validation des énoncés en Sciences Humaines), exposée dans La logique du plausible (Gardin, 1987).

 

      Au départ se posait à J.-C. Gardin, archéologue de formation, un problème quantitatif (trop grand volume d'informations à dépouiller, même sur des sujets pointus) et qualitatif (mauvais abstracts résumant mal de mauvais articles). Selon lui, les abstracts doivent pouvoir engendrer sans ambiguïté le texte développé, « bavard ». Le passage de l'analyse documentaire à la logicisation des énoncés en Sciences Humaines l'a conduit à une double démarche exposée en détail dans la deuxième partie :

 

1-     La validation interne des modèles théoriques et des analyses d'experts : nécessaire (quant à l'exigence de formalisation) mais insuffisante, pour des raisons que nous développerons.

 

2-     D'où le second volet : la validation externe de ces analyses et modèles théoriques par la fabrication de simulacres. Cette validation correspond à l'exigence d'empiricité en science moderne selon J.-C. Milner.

 

      Si de tels modèles une fois validés attestent, par leur efficience, de l'intérêt qu'il y a à ne pas priver les Sciences Humaines de la dimension de l'inconscient (en trouvant alors toutes sortes d'applications ailleurs que dans la pratique psychanalytique), ils pourraient réciproquement permettre d'amorcer une critique de la psychanalyse lorsqu'elle devient par l'aveuglement subjectif de ses promoteurs un simple objet de culture qui perd son tranchant en se rendant consommable (cf. la controverse Sokal-Bricmont).

 

2. Un exemple de réponse

 

      Nous avons développé, publié et enseigné depuis près de vingt ans une approche originale d'analyse de discours, l'A.L.S. ou Analyse des Logiques Subjectives, que nous exposons dans cette deuxième partie.

 

2.1. Définition et présentation sommaire

 

2.1.1. Définition rapide de l'Analyse des Logiques Subjectives

 

      L'A.L.S. est une méthode d'analyse des mots (lexèmes) d'un texte parlé ou écrit, qui permet, sans recourir au non-verbal (intonations, gestes, mimiques), d'avoir une idée de la personnalité de l'auteur et de ceux qu'il peut espérer persuader ou séduire. N'analyser que les mots offre l'avantage de pouvoir utiliser des textes anonymes (publicités, slogans) ou signés (journaux, œuvres littéraires) dont les effets (sympathie, antipathie, indifférence pour l'auteur indépendamment du contenu) se font sentir sur le lecteur même s'il ne connaît pas l'auteur (qui peut être à distance dans le temps et/ou l'espace). Ainsi, commente D. Coste pour Baudelaire (Baudelaire, 1993, pp. 34-35) :

 

« Quatre lecteurs différents veillent aux portes des Fleurs du mal… Tous ces lecteurs se définissent… par les rapports de similarité ou de dissimilarité qu'ils entretiennent avec le locuteur [Baudelaire] avant de lire. [Par exemple] le lecteur potentiel [le second des quatre], « sobre et naïf homme de bien » est l'exact opposé du locuteur [Baudelaire], jardinier du mal ».

 

      On prend en compte le sens des mots, et ce non pas globalement (contenu, thèmes, notions) mais en le décomposant en atomes de sens le plus élémentaires possible, ce qui permettra de trouver des tendances générales, des invariants subjectifs indépendants du sujet abordé dans le texte considéré.

 

2.1.2. Présentation sommaire de l'A.L.S.

 

2.1.2.1. Les séries (définition en EXTENSION)

 

      Il existe dans une langue comme le français des sous-langues subjectives (les « parlers ») qui, bien que différentes, se comprennent tant bien que mal en se retraduisant l'une dans l'autre. Ces parlers sont des combinaisons de mots simples ou complexes affectés d'une valeur positive ou négative.

 

- Les mots simples (« atomes » de sens) [1] sont toujours des adjectifs exprimant des propriétés simples (ouvert/fermé, nouveau/ancien), distribués dans deux listes d'opposés, les séries :

 

2.                      - La série « A » concerne l'extérieur, le changement, le désordre, la destruction de l'ancien. Elle se compose d'adjectifs simples comme : ouvert, souple, varié, changeant, nouveau, libre…

3.                       

  1. - La série « B » concerne au contraire l'intérieur, le non-changement, l'ordre, la conservation. Elle se compose d'adjectifs simples comme : sérieux, ferme, stable, ancien, solide, durable…

 

- Les mots complexes (analogues à des « molécules ») sont des adjectifs complexes, des noms, des verbes et des adverbes dont le sens peut se décomposer en atomes A ou B.

 

                      Quand ils sont de composition à peu près homogène, on les rattache à la série A (ainsi « papillon » : mobile, léger, rapide, désordonné, éphémère, coloré) ou B (« tortue » : lourde, lente, rigide, couverte, durable). C'est une approximation, car au sens strict seuls les adjectifs simples appartiennent aux séries.

                       

                      S'ils sont de composition mixte ou difficiles à analyser, on les dira respectivement « neutres » (noté « 0 ») ou « indécidables » (noté « ? »).

 

- La valeur associée à chaque mot est la résonance favorable ou défavorable qu'a ce mot pour celui qui le dit. Elle peut être positive (« + »), négative (« - »), neutre (« 0 ») ou indécidable (« ? »). Elle peut changer chez un locuteur donné selon les moments ou selon les périodes de la vie.

 

2.1.2.2. Les points de vue

 

      Ils s'obtiennent en comparant pour chaque mot pertinent d'un texte sa série et sa valeur. Ils peuvent changer, comme la valeur, selon les instants ou selon les âges de la vie.

 

      Le point de vue « extraverti » (désigné par la lettre E) valorise la série A et dévalorise la série B, ce qui peut se noter : A + = B = E

 

Exemple : je suis quelqu'un d'ouvert, je ne suis pas borné

(Dorénavant, pour faciliter leur repérage, les mots A figureront en italique, et les mots B en gras).

 

      Le point de vue « introverti » (désigné par I) valorise la série B et dévalorise la série A, ce qui peut se noter :                   B + = A — = I

 

Exemple : je suis quelqu'un de sérieux, je ne suis pas un plaisantin.

 

      Le point de vue « extraverti » choisira donc ses mots dans la série A pour présenter ce qu'il aime, et dans la série B pour présenter ce qu'il critique, n'aime pas ou même redoute :

 

joie : mon cœur déborde (A+)

chagrin : j'ai le cœur lourd, serré (B-).

 

Le point de vue « introverti » choisira au contraire ses mots dans la série B pour présenter ce qu'il aime, et la série A pour présenter ce qu'il critique, n'aime pas ou même redoute :

 

joie : mon cœur est comblé (B+)

chagrin : ça me fend le cœur, mon cœur saigne (A-)

 

Conséquences :

 

      Le « même » mot ou la « même » expression peut être valorisé (+) pour le point de vue « extraverti » et dévalorisé (-) pour le point de vue « introverti », et inversement

 

s'envoyer en l'air (référence : accident) (A-) / s'envoyer en l'air (réf. : plaisir) (A+)

 

le Vietnam, c'est l'enfer (A-) / Get 27 [boisson], c'est l'enfer (A+)

             

      De fait, il ne s'agit pas du « même » mot ou de la « même » expression, mais bel et bien d'homonymes au sens strict (forme commune, emploi différent) sous l'angle de l'A.L.S.

 

      Pour décrire le même type de plaisir, les locuteurs recourent à des mots de séries opposées :

 

pour les plaisirs de la table : se remplir la panse, s'en mettre plein la lampe, avoir la peau du ventre bien tendue (B+) / s'exploser le ventre, se faire péter la panse (A+)

 

pour la drogue, le toxicomane peut dire qu'il se défonce (A+)

ou bien qu'il se fixe, se cale  (B+)

 

      De même, pour décrire le même type de désagrément :

 

être pété (A-) / être bourré (B-) (domaine de référence : l'ivresse),

être fondu (A-) / être givré (B-) (domaine de référence : la folie),

 

      C'est donc à tort que certains termes ayant même référence et même valeur (+ ou -) sont donnés par les dictionnaires pour synonymes. En fait ils contiennent des atomes opposés, qui renseignent sur le point de vue subjectif de leur émetteur. Ces couples de pseudosynonymes sont utilisés de façon « partiale » par les locuteurs : interviewés sur leur emploi (en réception) ils les donnent souvent pour intercheangeables, mais dans leur parole effective (en production) ils ne les confondent pas. Il s'agit donc pour l'A.L.S. d'homonymes au sens large (référent commun, emploi différent). Cette notion de point de vue « instantané » (valable pour le seul mot qu'on analyse) peut être étendue à l'échelle d'un texte entier, qui présente en général une dominante « I » ou « E », sauf dans le cas du parler « hésitant » décrit ci-dessous.

 

2.1.2.3. Les parlers

 

      C'est l'extension cette fois à l'échelle d'une vie entière de la notion de point de vue, recoupant la notion empirique de personnalité et la notion psychanalytique d'identification : chacun joue « sa » biographie comme un acteur dit « son » texte, en fait écrit par un autre… (cf. § Genèse des séries et parlers, 3.2.). Les sous-langues subjectives, ou « parlers », recombinent dans le temps (de l'adolescence à la fin de la vie, point expliqué au § Genèse, 3.1) les deux points de vue « I » et « E », ce qui aboutit à :

 

1.      Un parler « conservateur » (® I), correspondant en gros à la personnalité obsessionnelle : « introverti incorruptible », nostalgique du Paradis perdu, qui commence « I » et finit « I ».

 

2.      Un parler « changement/destruction » (® E), correspondant grosso modo à la personnalité hystérique : « extraverti incorrigible », tenté par l'Enfer, qui commence « E » et finit « E ».

 

3.      Un parler « du progrès » ou « constructeur » (® I), sans équivalent séméiologique : « extraverti repenti », transitant par le Purgatoire, qui commence « E » et finit « I ».

 

4.      Un parler « hésitant » (I ou E, abréviation de l'alternance ® E ®® E etc.), en gros la personnalité phobique : « éternel indécis », oscillant toute sa vie entre « E » et « I ».

 

2.1.2.4. Les combinaisons de parlers [2]

 

      Il existe un parler « E ® I raté » où le locuteur échoue ou même meurt au moment d'achever le chef-d'œuvre qui rachète son errance antérieure ( « il se tue à la tâche »). Les représentants du parler « hésitant » peuvent « pencher » du côté du parler I ® I ou du parler E ® E : face à une situation angoissante, les premiers (« attentistes ») se tiendront sur leurs gardes, les seconds (« entreprenants ») fonceront quand même, tels des chevaliers « avec peur et reproche » ! Ces dénominations sont empruntées à B. Cathelat (cf. § Validation, 5.2.4.).

 

      L'existence de ces combinaisons montre assez au lecteur suspectant un quelconque schématisme que la liste actuelle des possibilités n'est pas limitative, qu'elle se constitue de façon tâtonnante, sur le terrain, avant de se chercher une explication théorique (elle peut, si besoin est, s'enrichir de nouvelles combinaisons), et que l'adéquation à l'observation est toujours préférée à la combinatoire « aveugle » : à l'expérience, toutes les combinaisons ne se retrouvent pas forcément.

 

2.2. Filiations

 

      L'A.L.S. tire son inspiration de certains énoncés radicaux de J. Lacan (notamment la théorie des « Quatre Discours ») ; elle les prolonge et les modifie tout en cherchant à les valider par leur mise en relation avec des corpus tirés du discours courant.

 

      Quelle relation entre « nos » parlers et les Quatre Discours de Lacan ?

 

      Ses « mathèmes » (lettres et symboles formalisant l'expérience clinique) décrivent les discours du Maître, de l'Université, de l'Hystérique et de l'Analyste. Mais ils soulèvent certaines critiques : ils n'empêchent pas les interprétations fantaisistes des disciples (or leur but initial était une transmissibilité « intégrale »), et les corrélations avec l'observation clinique sont parfois douteuses (cf. § Applications, 6.1.1).

 

      Refuser ces formules, ambiguës et peut-être prématurées, pour repartir humblement du mot à mot des énoncés, nous a conduit à proposer l'A.L.S. Celle-ci, précisons-le, décrit des parlers ne recoupant qu'en partie les discours de Lacan. Ce « décrochage » n'empêche nullement la compatibilité de l'A.L.S. avec les prémisses lacaniennes, et qu'à nos parlers s'applique par définition ce que Milner dit des quatre discours :

 

« Plus profondément, on peut souvenir qu'un discours ainsi défini n'est en soi rien d'autre qu'un ensemble de règles de synonymie et de non-synonymie. […] 'dire qu'il y a coupure entre deux discours, c'est seulement dire qu'aucune des propositions de l'un n'est synonyme d`aucune des propositions de l'autre'. […] On en conclura qu'il ne peut y avoir de synonymies — s`il en existe — qu'à l`intérieur d'un même discours et qu'entre discours différents les seules ressemblances possibles relèvent de l'homonymie. » (souligné par nous).

 

3. Genèse des séries et parlers

 

      Partant du constat qu'il existe des sous-langues différentes, avançons à présent des arguments en faveur de la nature identificatoire et fantasmatique des séries, points de vue et parlers que décrit l'A.L.S.

 

3.1. Le terme psychanalytique d'identification, qui désigne un processus, est préférable à celui de personnalité, qui évoque trop la personne, l'individu psychique de la psychologie pré-freudienne. Ce processus survient dans la petite enfance. La « personnalité définitive » ne s'installant qu'à l'adolescence, après la phase de latence, nos « parlers » ne prennent comme bornes que l'adolescence et la fin de la vie.

 

      Le premier temps de l'identification consiste à se mettre à parler, à s'identifier au fonctionnement du langage sans toutefois encore se désigner dans l'énoncé (l'enfant ne dit pas « je » d'emblée).

Le deuxième temps fonde depuis le dire du parent (nom propre, pronoms personnels) la conviction de l'enfant d'être quelqu'un, une entité unifiée, et de plus l'auteur de son discours, pourtant venu de l'autre.

         

-                       La « troisième identification » met en place le fantasme, qui peut recevoir une définition linguistique : J.-C. Milner (1989) rappelle que :

            

« selon la théorie freudienne, un fantasme se laisse toujours exprimer par une phrase, ou plus exactement par une formule phrastique, dont chaque variante répond en principe à un fantasme distinct » (souligné par nous).

           

-                       Le sujet de l'inconscient, tel que le pose la théorie freudo-lacanienne de la subjectivité, est alors constitué. Cette même théorie distingue pour les névroses deux orientations fantasmatiques opposées qui vont selon nous conditionner les choix sémantiques décrits par l'A.L.S. :

         

« On en trouve alors les deux termes [du fantasme] comme éclatés : l'un chez l'obsessionnel pour autant qu'il nie le désir de l'Autre en formant son fantasme à accentuer l'impossible de l'évanouissement du sujet, l'autre chez l'hystérique pour autant que le désir ne s'y maintient que de l'insatisfaction que l'on y apporte en s'y dérobant comme objet. Ces traits se confirment du besoin qu'a, fondamental, l'obsessionnel de se porter caution de l'Autre, comme du côté Sans-Foi de l'intrigue hystérique. » (souligné par nous) (Lacan, 1966, pp. 824).

 

3.2. Notre hypothèse est que c'est le discours parental qui détermine après la naissance, non de façon linéaire mais avec des transformations elles-mêmes « programmées », le discours fantasmatique de l'enfant, de façon différente selon que celui-ci est idéalisé ou rejeté, pour ne parler d'abord que des cas extrêmes. L'enfant, une fois identifié au texte du désir parental, qualifiera et traitera désormais tout objet (y compris lui-même et son parent) comme le parent l'a qualifié et a souhaité le traiter. C'est la satisfaction du parent, et non la sienne, qu'il exprime et recherche sans le savoir, en un « Que ta volonté soit faite ! ». Les adjectifs extraits des appréciations du parent sur l'enfant, et les verbes décrivant le sort qu'il lui souhaite, fourniront les atomes de sens valorisés dans les énoncés fantasmatiques, et constitutifs des séries.

 

3.2.1. Les adjectifs décrivent l'objet

 

(a)    tel qu'il est jugé par le parent (beau, laid, conforme, inattendu, etc.) : ces adjectifs seront toujours valorisés dans le discours futur de l'enfant ;

 

(b)    et tel qu'il devrait être pour rendre possible l'action que le parent veut exercer sur lui ou le comportement qu'il en attend : léger… pour mieux s'en débarrasser s'il est perçu comme un fardeau, prudent s'il s'agit de le protéger ; ces adjectifs seront toujours valorisés dans le discours futur de l'enfant, et leurs contraires dévalorisés (lourd dans le premier exemple, imprudent dans le second).

 

3.2.2. Les verbes décrivent l'attitude du parent

 

(a)    devant l'enfant idéalisé

             

       aimer, adorer, prendre au sérieux, respecter, regarder, voir, contempler, etc.,

 

ainsi que les moyens de conserver un tel enfant :

             

posséder, maîtriser

 

garder, protéger, enfermer, retenir, contenir, isoler, incorporer (souvent métaphorisé en manger)

 

nourrir, remplir, etc.,

 

(b)    ou au contraire devant l'enfant non désiré, refusé (tel le poète maudit par sa mère, cf. infra)

             

verbes exprimant la déception, la surprise, l'étonnement, la peur, l'horreur,

 

haïr, détester, maudire, ne pas prendre au sérieux, tourner en dérision,

 

 

ainsi que les moyens de se débarrasser d'un tel enfant, de le faire changer, ou de l'ignorer :

             

détruire (ouvrir, casser, démolir, brûler, éclater, déchirer, percer, etc.)

 

changer, modifier, altérer, déformer, tordre

 

déplacer, remuer, secouer, éloigner, écarter, chasser, (faire) sortir (parfois métaphorisé en vomir)

 

abandonner, laisser tomber, lâcher, jeter, perdre, égarer, donner, vendre, échanger

 

méconnaître, ignorer, oublier, etc.,

 

tous ces mots étant valorisés secondairement chez l'adulte que cet enfant deviendra.

 

      Le début du poème de Baudelaire (1993) intitulé (par antiphrase !) « Bénédiction » illustre parfaitement ce discours parental négatif (la malédiction du poète enfant par sa mère). Les termes en seront repris, valorisés cette fois, par le poète adulte dans le poème « Au lecteur » :

 

« […] Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,

N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins

Le canevas banal de nos piteux destins,

C'est que notre âme, hélas, n'est pas assez hardie ».

 

      Les mots en italique se rattachent à la série A ; dévalorisés dans le premier poème, ils sont valorisés dans le second, illustrant la genèse du point de vue extraverti qui domine dans Les Fleurs du Mal.

             

      Notons que les verbes exprimant le souhait du parent pourront se retrouver dans le discours de l'enfant à la voix active, passive, ou pronominale, comme l'avait observé Freud à propos du fantasme.

 

      On perçoit en général aisément la relation entre le fait d'avoir été gardé précieusement (« je le garde » parental), et le fait de trouver « sa » satisfaction à garder les objets ou les personnes (collectionnisme de l'obsessionnel), à se garder (des dangers ou des contacts), et à être gardé (soumission à l'autorité par peur de « se faire jeter »). La piété filiale, où l'enfant divinisé voue un culte à ses parents, est quant à elle un exemple de « retour à l'envoyeur ». Il est moins évident en revanche d'envisager que « s'éclater, se défoncer, s'envoyer en l'air, se fendre la gueule » puissent résulter de la transformation pronominale d'un « je l'éclate, je le défonce, je l'envoie en l'air, je lui fends la gueule » parental. C'est pourtant une des implications fortes de notre hypothèse. Il s'agit en fait là tout simplement de la thèse freudo-lacanienne de la réversibilité du sujet et de l'objet dans le fantasme (« Ce sujet qui croit pouvoir accéder à lui-même à se désigner dans l'énoncé, n'est rien d'autre qu'un tel objet » (Lacan, 1966 souligné par nous)), du reste parfaitement illustrée par le poème de Baudelaire « L'Héautontimo-rouménos » (le bourreau de soi-même) :

 

« […] Je suis la plaie et le couteau !

Je suis le soufflet et la joue !

Je suis les membres et la roue !

Et la victime et le bourreau ! ».

 

      Cette auto-agressivité qui va de l'exposition au danger jusqu'au suicide se double, chez l'extraverti, d'une hétéro-agressivité qui va du non-respect d'autrui à sa mise en pièces pure et simple, les deux se conjoignant dans l'exemple du terroriste sautant avec sa bombe. Si l'on consent à reconnaître dans le parricide un « retour à l'envoyeur » au parent rêvant d'infanticide, on peut clore cette sinistre énumération sur le mot souriant de Cocteau : « Il vaut mieux réussir les enfants, sinon ils ne vous ratent pas » ! Redisons pour conclure que les traits sémantiques minimaux ou « atomes » extraits de ces verbes et adjectifs sont précisément ceux qui constituent nos séries (à présent définies en COMPRÉHENSION) [3]  :

 

(a) La série destruction-disparition-éloignement-changement, ou série A.

(b) La série conservation-intégrité-stabilité, ou série B.

4. Description approfondie des séries, points de vue et parlers

 

      Elle a pour but de montrer que la dichotomie initiale (séries A et B) débouche sur une description fine et diversifiée du discours courant, et fournit certains repères linguistiques ; elle jette également les bases de la validation de l'A.L.S. décrite au paragraphe suivant.

 

4.1. Essai de caractérisation linguistique

 

      Les deux points de vue I et E, et leurs combinaisons (les parlers), évoquent les lectes que décrit M. Le Guern dans ses Principes de grammaire polylectale (Berrendonner, 1983) :

 

« Une langue est une polyhiérarchie de sous-systèmes. Certains […] offrent aux locuteurs des choix entre diverses variantes. Chacune [est] un lecte… Les lectes […] ne seront assignés ni à un individu, ni à une catégorie sociale, ni à une aire géographique, ni à un genre particulier de communication. Ils seront étudiés « en soi », dans leurs purs rapports oppositifs […] »

 

      Adoptant pour décrire nos séries la méthode proposée par Le Guern, nous chercherons à constituer non pas une grammaire normative ni descriptive, mais une grammaire potentielle :

 

« Les tâches d'une grammaire polylectale sont : (1) d'observer et recenser tous les emplois concurrents qui se trouvent attestés dans la performance des locuteurs, (2) de reconstituer à partir d'eux le système de lectes dont ils sont les produits, (3) de prédire des emplois qui n'ont pas été observés a priori, mais dont la structure polylectale établie en (2) autorise la génération. Une grammaire polylectale est ainsi amenée à assigner à la langue des limites qui ne sont pas celles de l'attesté, mais celles du « possible à dire », et à y inclure des emplois qui font l'objet de prédictions. » (souligné par nous).

 

L'emboîtement des « unités » mises en jeu dans la construction de la grammaire sera le suivant :

 

           Trait minimum (atome = adjectif simple)

           Signifiant complexe (molécule = mot)

           Syntagme (combinaison libre ou divers degrés de figement : expression, locution)

           Phrase

           Énoncé (de longueur variable : paragraphe, texte court, texte long)

           Parler (biographie considérée comme un texte identificatoire mis en acte).

 

4.1.1. Les séries d'atomes A et B sont donc des listes de traits sémantiques minimaux (ou sèmes) opposés terme à terme, par exemple ouvert/fermé, souple/rigide, lointain/proche.

 

      Le discours, dans son fonctionnement fantasmatique, réduit les « éventails » cognitifs, par exemple les états de la matière, à deux traits opposés (ici : fluide/ non fluide). C'est la nécessité d'argumenter, de défendre « son » identification, qui place le locuteur dans un camp ou l'autre même s'il peut en changer au cours de son argumentation. Lakoff et Johnson (1985) font remarquer, au sujet des « mythes » de l'objectivisme et du subjectivisme dans la culture, que :

 

« l'objectivisme et le subjectivisme ont besoin l'un de l'autre pour exister. Chacun se définit par opposition à l'autre et voit en lui un ennemi. »

             

      C'est pourquoi nous ne retrouvons que deux séries — recombinables ensuite dans des proportions très diverses. C'est le fantasme qui est réducteur, dichotomique, manichéen, pas notre description. Le même historien des religions qui aura recensé des dizaines de dieux grecs ou égyptiens ne peut faire autrement que de dénombrer en Perse à telle époque DEUX divinités et DEUX seulement, et se trouve fondé à décrire l'opposition binaire d'Ormuzd et d'Ahriman sans la croire inscrite ailleurs que dans la conviction de leurs sectateurs. Notre description procède d'un constat, non d'un simplisme dogmatique.

Si un trait est valorisé dans une série, il est par définition dévalorisé dans l'autre. À ce propos, tantôt le français fournit deux mots différents pour une même réalité, deux doublets dont l'un est valorisé, l'autre péjoratif, ce qui permet de comprendre et de simuler les « dialogues de sourds » suivants, où joue la figure de rhétorique dite paradiastole :

 

extraverti : Vous êtes rigide, soyez donc plus souple !

introverti : C'est vous qui êtes laxiste, soyez donc plus rigoureux !

 

tantôt il n'existe qu'un mot pour une réalité donnée, et c'est le contexte qui nous indique si ce mot est valorisé ou péjoratif :

 

extraverti : Je me sens le cœur léger… (A+)

introverti : Justement, vous prenez tout à la légère ! (A-)

 

4.1.2. Les signifiants complexes, représentés dans plusieurs catégories grammaticales (verbes, adjectifs complexes, substantifs, adverbes) ne se répartissent pas a priori en séries (qui ne concernent que les traits sémantiques minimaux). On peut décrire pour chacun d'eux sa composition en atomes :

 

      Certains, de composition presque homogène, seront employés pratiquement sans ambiguïté comme se rattachant à l'une ou l'autre série (cf. ci-dessus « papillon » et « tortue »).

 

      D'autres, contenant des traits des deux séries, seront déterminés par le contexte. NATURE peut s'associer à verdure, espace, évasion, grand air, état sauvage, donc être rattaché à la série A (ex : « se perdre dans la nature »), ou s'associer à l'idée d'une mère nature, éternelle, antérieure à l'homme, sanctuaire à protéger, norme biologique à respecter. Il est alors dans la série B. Ex : « mœurs contre nature », « mère dénaturée », « chassez le naturel, il revient au galop », etc.

 

      Certains enfin se rattachent clairement, lorsqu'ils sont isolés, à une série donnée, mais cette appartenance est inversée par le contexte. Le mot EAU, employé seul, est de la série A en raison du trait fluide (l'eau est le prototype des liquides), que ce caractère insaisissable soit valorisé  ( « ma petite est comme l'eau, comme l'eau vive ») ou dévalorisé ( « c'est de l'eau, c'est du vent »). À l'inverse, dans « mettre de l'eau dans son vin » ou « ne boire que de l'eau » (i.e. : pas d'alcool), il y a comparaison entre l'eau et un ou plusieurs liquides alcoolisés. Le trait commun fluide, non discriminant, est neutralisé. En revanche les traits insipide, incolore, inodore (série B) de EAU s'opposent aux traits savoureux, coloré, parfumé (série A) de VIN, donc EAU est ici de la série B (contraste entre un liquide « sage » et un liquide « fou »).

 

4.1.3. Les expressions et locutions figées

 

Par exemple :

 

« dépasser les bornes », « couper les ponts »

 

      On peut assez souvent dégager des règles de calcul simples pour déterminer la série d'une expression de forme Verbe + Complément d'objet direct, à partir de ses éléments :

 

Verbe A + Nom B .                         ®              expression A : casser la baraque

Verbe B + Nom A                 .®.            expression B : limiter les dégâts

Verbe A + Nom A                 .®.            expression A : courir un risque

Verbe B + Nom B .                          ®.             expression B : assurer ses arrières

 

      L'étude de ces expressions permet de comparer la manière de décrire un même référent dans les différents points de vue (on peut lister les « traductions » d'une expression d'un point de vue dans l'autre).

 

Exemple : sortir de la route (I) / rentrer dans le décor (E).

 

4.1.4. Les phrases

 

      De même qu'existent des expressions symétriques, on peut rencontrer :

 

1.      des phrases quelconques symétriques,

2.      des analogies symétriques [4]

3.      des proverbes, aphorismes et sentences symétriques :

             

Tel père, tel fils (I) / à père avare fils prodigue (E).

 

Qui se ressemble s'assemble (I) / les contraires s'attirent (E).

 

Il vaut mieux être seul que mal accompagné (I) / plus on est de fous, plus on rit (E),

 

qui dessinent les contours de deux « morales », de deux esthétiques : morale de la sagesse/morale de la folie ; morale classique/morale baroque ou romantique ; morale apollinienne/morale dionysiaque.

 

4.1.5. Les textes de longueur variable

 

      Dans ce texte court, du poète Théognis :

 

« J'aime la flûte aigue et les joyeux pipeaux

Et la lyre vibrante et le vin dans les pots

Je chéris la jeunesse et la tendre gaieté

Car mon temps au soleil est désormais compté,

Et couché dans le noir et devenu tout pierre

Je ne verrai plus rien, ayant clos ma paupière ».

 

les trois premiers vers plaident pour la série A, les trois derniers décrivent péjorativement la mort, en utilisant la série adverse (B, en gras).

 

4.1.6. Les « biographies »

 

      Lakoff et Johnson, décrivant (1985) les « mythes de l'objectivisme et du subjectivisme dans la culture », remarquent :

 

« Toutes les cultures ont des mythes et les gens ne peuvent vivre sans mythes, pas plus qu'ils ne peuvent vivre sans métaphores… Certains d'entre nous tentent même de mener leur vie entière selon l'un ou l'autre mythe. » (souligné par nous).

 

      De fait, on peut considérer une biographie comme un texte qui argumente en faveur d'une des identifications décrites plus haut. Ces « mythes » ne seraient alors que les lectes subjectifs, les parlers résultant des identifications.

 

      Chaque parler veut prétendre à l'universel dans sa vision du monde : l'homme est, selon les versions, fondamentalement bon (parler I ® I), fondamentalement mauvais (parler E ® E), toujours perfectible (parler E ® I), ou mi-ange mi-bête (parler I ou E).

 

      Dans le parler I ® I, l'individu isolé est valorisé : « il vaut mieux être seul que mal accompagné », dans le parler E ® E c'est le groupe nombreux, la foule (« plus on est de fous, plus on rit »), et dans le parler I ou E le petit groupe d'amis (Brassens : « au-delà de quatre, on est une bande de c… s », « les copains d'abord »). Les personnages du Misanthrope (Alceste se retirant au désert, Célimène toujours très entourée, et Philinte ami de l'un et de l'autre) illustrent bien ces trois positions subjectives.

 

      Le parler E ® E connaît deux variantes. Si la version « bénigne » (« changement ») peut être socialement acceptée, encouragée pour sa créativité, sa version « maligne » (« destruction ») se rencontre chez des sujets portés à l'extrême violence : « ennemis publics », « tueurs en série », « criminels de guerre ».

 

      Pour le parler E ® I (« du progrès »), parler de la rédemption, de la réparation, la biographie en deux étapes résulterait d'un jugement en deux temps : le parent rejette au début un enfant jugé non conforme, puis « se fait une raison » et remédie au « défaut » naturel par l'éducation, la « construction de la personnalité de l'enfant ». On trouvera, lors de la transition entre les points de vue E et I, des verbes de changement d'état : (se) calmer, (s')assagir, (se) ranger, décrivant le passage d'un adjectif A (fou, nomade) à un adjectif B (sage, sédentaire). Ce parler connaît plusieurs variantes ou « itinéraires », selon la manière dont sont métaphorisés l'état initial « mauvais » et l'état final « idéal ». Nous ne les énumèrerons pas ici, faute de place pour les analyser en détail.

             

      Le parler « I ou E » (hésitant) est marqué par l'alternance rapide, voire la juxtaposition dans le discours, de termes des deux séries : le « ou » peut-être exclusif (oscillation) ou inclusif (juxtaposition). La chanson de Brassens « Le pornographe » fournit un bon exemple de balancement entre « I » et « E ».

 

      Toute juxtaposition ou oscillation des séries ne signe pas forcément le parler « I ou E » : on peut les utiliser « sciemment », par exemple dans le parler E ® I, pour rallier tous les suffrages en séduisant et les locuteurs I, et les locuteurs E. Exemple en politique : le changement (A +) dans la continuité (B +) ; la force (A +) tranquille (B +). Ou en publicité : « Cette voiture allie souplesse (A +) et fiabilité (B +) ».

Rappelons enfin que ces parlers sont l'analogue de langues et non de catégories diagnostiques. Si classification il y a, elle ne porte que sur les parlers eux-mêmes. Les locuteurs décrits ici ne sont que les porte-paroles d'une langue E ® E, I ® I, etc., et non des personnes qui seraient, dans leur « être profond », « des E ® E » ou « des I ® I » : parler de sujets francophones ou anglophones n'implique aucune référence à des individus qui soient dans leur essence « des Français » ou « des Anglais ».

 

4.2. Règles et remarques

 

4.2.1. Toute perception, tout évènement, tout contenu peut être commenté au moins de deux manières, dans deux formes différentes, tel le fameux verre « à demi plein » ou « à demi vide », puisqu'il existe deux points de vue, plus leurs combinaisons.

 

      Prenons l'exemple des contenus « VIE » et « MORT » :

 

a)     Le locuteur « extraverti » décrit la vie dans la série A (valorisée) : chaleur, mouvement, souplesse, bruit, couleur, et ne voit de la mort que le cadavre (B -) : froid ( « refroidir quelqu'un »), immobile ( « y rester »), rigide ( « raide mort »), silencieux ( « silence de mort »), sans couleur ( « pâle comme un mort »), allongé ou couché ( « allonger, descendre quelqu'un »). Ainsi l'énoncé de G. Canguilhem (1966) : « La vie n'est donc pas pour le vivant une déduction monotone, un mouvement rectiligne, elle ignore la rigidité géométrique, elle est débat ou explication avec un milieu ou il y a des fuites, des trous, des dérobades et des résistances inattendues » dévalorise-t-il les mots monotone, rectiligne, rigide (série B) au profit d'autres : débat, fuite, trous, dérobade, inattendues (série A).

 

b)     Le locuteur « introverti » ne voit de la mort que la perte de sa précieuse unité, la décomposition, l'absence (« il est parti, il nous a quittés »). Voir à ce sujet le cas de Jérôme cité par S. Leclaire (1971), notamment à propos du rêve de la momie. VIVRE c'est pour lui se maintenir en vie, rester en bonne santé, s'économiser, préserver son intégrité corporelle de toute altération qui la dégrade.

 

      Il y a donc dans les deux cas, une sorte de prélèvement partial dans la description « cognitive », qui contient, elle, des termes des deux séries, notamment pour la mort, où le biologiste décrit successivement la cadavérisation puis la décomposition.

 

      On peut ainsi constituer une liste de termes parallèles qui contestent les synonymies traditionnelles, et qui seraient l'amorce d'une sorte de « dictionnaire bilingue » pour la traduction d'un point de vue dans l'autre, dictionnaire potentiellement extensible aux multiples « parlers » :

 

tomber/se ramasser

(domaine de référence : chûte)

renverser/écraser

(domaine de référence : accident)

trembler/baliser

(domaine de référence : peur)

                                    

4.2.2. Règles du « jeu dialogique » [5]

 

4.2.2.1. Le CONSENSUS (entente sur le contenu) peut être factice si la forme (le type de parler) diffère, comme ci-dessus. Lorsqu'il y a consensus, le locuteur retraduit dans « son » parler les mots de l'autre.

 

4.2.2.2. Le CONFLIT : désaccord sur le contenu (le thème du débat) ou sur la forme (le type de parler).

 

a)     Désaccord sur la forme (avec ou sans désaccord sur le contenu) : entre locuteurs de parler différent

             

      Dialogue entre un locuteur E ® E et un locuteur I ® I

 

cf. « être comme chien et chat »

Forme et contenu : c'est là qu'on rencontre les « dialogues de sourds » évoqués plus haut, avec la figure de la paradiastole (par exemple le conflit de dénominations qui surgit dans un procès entre l'avocat de l'accusation et l'avocat de la défense : « Ceux que vous appelez héros sont des assassins », et réciproquement). Dans la vie quotidienne, les partenaires donnent l'impression de jouer « au gendarme et au voleur » : le rejet global de l'identification de l'autre est tel qu'on conteste aussi tous ses contenus.

Parfois, alors même qu'on est d'accord sur le contenu, le désaccord naît sur la manière de le formuler. La conviction « intime » de chaque protagoniste que son identification vaut mieux que celle de l'autre conduit à un affrontement où la logique « fantasmatique » prend le relais de la logique « cognitive ».

             

      Dialogue entre un locuteur E ® E et un locuteur E ® I

 

cf. la fable « la cigale et la fourmi »

 

      Un locuteur « rangé » parle d'un locuteur « évaporé » :

 

« Ce garçon s'intéresse à tout en matière d'art, mais n'a pas de suite dans les idées. Il appelle ça de l'éclectisme (A+), j'appelle ça du dilettantisme (A-). »

 

b)     Désaccord sur le contenu : deux locuteurs peuvent méconnaître qu'ils partagent un même parler si les choix esthétiques (voire les appartenances idéologiques) sont trop éloignés. Dans le film Diva de J.-J. Beineix, le héros et une jeune asiatique évoquent leurs goûts musicaux. Cela donne à peu près :

 

« — Moi, j'aime le jazz, et toi ? — J'aime l'opéra — Peuh, un classique ! — Je ne suis pas classique, je suis lyrique ! ».

 

LYRIQUE, contenant le trait vocal, est de la série A (ici valorisée), alors que CLASSIQUE est de la série B (ici dévalorisée).

 

4.2.3. Passages d'un point de vue à l'autre [6]

 

      Ils sont structurels (liés à la structure d'un parler) ou conjoncturels (« exceptions confirmant la règle »).

 

4.2.3.1. Structurels

 

      Le parler I ou E oscille par définition entre les deux points de vue. D'autre part, dans le parler E ® I il y a changement structurel au moment de la transition entre ses deux phases.

 

4.2.3.2. Conjoncturels [7]

 

a- Chaque fois qu'un objet est idéalisé, il devient l'objet d'un commentaire I

-                            

         I.      Certains représentants du parler E ® E idéalisent le groupe qu'ils forment.

 

       II.      C'est aussi le cas dans le « discours amoureux » qui idéalise le partenaire et les moments passés avec lui : le refus habituel de garder, d'éterniser la relation (Don Juanisme), se mue en son contraire au contact de l'objet aimé : « ô temps, suspends ton vol », « retiens la nuit ».

 

    III.      Tout ce qui intervient dans l'accomplissement du « destin identificatoire » d'un sujet peut être idéalisé, donc commenté d'un point de vue introverti, même chez les extravertis, en particulier : (1) On idéalise celui qui joue le même rôle pour le sujet adulte que le parent rejetant dans son enfance, permettant la réalisation de tout ou partie de sa « malédiction » inconsciente. (2) L'idéalisation d'une « valeur » extravertie (mot valorisé de la série A) prend la forme du souhait de la respecter et de la faire durer : « éternelle jeunesse », « révolution permanente ». (3) L'objet, le moyen matériel permettant la réalisation d'un fantasme « extraverti » peut être idéalisé, donc commenté et traité comme le ferait un introverti.

 

b- On peut rencontrer une inversion de point de vue dans un contexte d'ironie et d'antiphrase chez un locuteur extraverti : « Couvre-toi bien, mets ta petite laine, tu vas prendre froid ! ».

 

c- Enfin une inversion de point de vue peut s'observer pour « justifier » une agression (transgression légitimée) : des « extrémistes » de toutes tendances peuvent arborer des valeurs « introverties » ( « retour à l'orthodoxie ») pour mieux satisfaire leurs fantasmes destructeurs et autodestructeurs.

 

 

4.2.4. Dévalorisation d'un mot « ami » ou valorisation d'un mot « ennemi »

 

      Comment procèdent les locuteurs mis en situation d'utiliser négativement un mot de la série qu'ils valorisent, ou l'inverse ? Prenons des exemples chez un locuteur extraverti.

 

4.2.4.1. Cas d'un signifiant « ami » (habituellement valorisé) : il peut être évité et remplacé par un terme de la série « ennemie » : « vendre (A) la mèche » sera remplacé par « manger (B) le morceau » ou « se mettre à table (B) ». Ou bien on peut associer au mot « ami » un mot ou un trait de la série opposée pour dévaloriser l'ensemble. Ainsi LUMIERE et BRUIT sont valorisés (série A) ; on recourra donc aux traits B pour former des expressions péjoratives : « lumière aveuglante », « vacarme assourdissant », etc.

 

4.2.4.2. Cas d'un signifiant « ennemi » (habituellement dévalorisé) : une affiche marseillaise titre « volez vers l'archéologie » au-dessus d'un splendide papillon multicolore. Les traits sérieux, ancien d'« archéologie » sont rendus moins rébarbatifs au lecteur extraverti par l'adjonction du verbe voler (A).

 

4.2.5. Les « atomes » et molécules » d'une même série sont potentiellement substituables dans les expressions métaphoriques, même s'ils ne sont pas synonymes, voire même incompatibles au niveau cognitif. Ces synonymies inexplicables autrement que par l'A.L.S. sont attestées dans certains contextes :

 

             I.      Tel objet ou personnage est un obstacle, un carcan, un boulet. Il faut se le farcir, se le goinfrer, se l'appuyer.

 

           II.      Tel spectacle est terne, froid, plat, petit, étriqué, sans relief, mort, etc.

 

        III.      Tel concert de rock peut faire s'exclamer : « ça balance, ça chauffe, ça déménage, ça dégage, ça crève le plafond, ça fait peur, ça fait mal, c'est la gifle, c'est terrible, monstrueux, fracassant, ça m'éclate, ça décoiffe, c'est du tonnerre, ça joue la folie, c'est fou, c'est l'enfer, ils ont fait un malheur », etc.

 

      Les termes substituables ne s'équivalent manifestement pas au sens propre. Mais ils constituent une réserve où le locuteur va puiser, la simple appartenance à la même série suffisant à faire ressentir comme synonymes deux quelconques de ses termes. Ces juxtapositions dépourvues de « sens » du point de vue cognitif sont néanmoins acceptées car logiques du point de vue fantasmatique. Dans l'exemple du concert de Rock, ce « paradigme » est la liste des jugements portés sur un objet non désiré, et des moyens par lesquels on souhaite s'en débarrasser, autrement dit la série A, valorisée chez les « extravertis ».

 

5. Validation directe et indirecte, critiques et autocritiques, résultats

 

5.1. Pour la validation directe de notre approche nous recourrons à la méthodologie de Gardin et Molino (Validation des énoncés en Sciences Humaines), exposée dans La logique du plausible. (1987).

 

5.1.1. Validation interne des modèles théoriques et des analyses d'experts

 

      Elle se fait soit « à la main », en mettant par écrit les règles d'expertise et en les faisant « tourner » sur des exemples ; soit par la confection de Systèmes-Experts, programmes informatiques simulant par des techniques d'Intelligence Artificielle le raisonnement de l'expert (tête bien faite), et pas seulement son érudition (tête bien pleine), ce à quoi une simple base de données suffit.

Cette validation permet la vérification de la cohérence du raisonnement de l'expert, détecte la tricherie consciente ou la méconnaissance inconsciente, évite la tentation de plaquer sa « grille d'interprétation » sur le corpus. Elle correspond à l'exigence de formalisation dans la science moderne selon Milner. Mais on risque alors de n'aboutir qu'à une cohérence « paranoïaque », coupée du réel : l'expertise est reproductible, le Système-Expert et l'expert humain aboutissent aux mêmes conclusions, mais le lien avec l'expérience, l'empiricité, n'existe pas, on peut avoir la validité sans l'exactitude : dans l'astrologie sur ordinateur, le calcul astronomique est correct, mais le lien entre tel ciel de naissance et tel caractère n'est pas prouvé.

 

5.1.2. D'où le second volet : la validation externe de ces analyses par la fabrication de simulacres. Elle correspond à l'exigence d'empiricité dans la science moderne selon Milner. L'aspect théorique en est formulé par J. Molino (1987, pp. 151) : « Seuls le pastiche et la fabrication de faux à partir des règles de description constituent une validation externe du corpus », et par J.-C. Gardin (1987, pp. 77) :

 

« Prenons un autre exemple […] : l'analyse d'un corpus de récits supposés distinctifs d'un groupe humain donné […]. L'exigence d'efficacité, dans ce cas, consiste à poser que le commentaire de textes produit par l'analyse doit être utilisable comme une espèce de protocole pour en fabriquer d'autres, artificiels, mais que les membres du groupe humain considéré, ou les « experts » qui arbitrent en leur nom, ne désavoueront pas ; ou encore, comme un instrument de diagnostic pour reconnaître les récits de ce même groupe entre tous les autres, etc. ».

 

      Si l'on remplace ici « récit » par « profession de foi », on verra que cette démarche qualitative est applicable à l'A.L.S.

 

      La reproduction artificielle « à s'y méprendre » de tout ou partie des aspects de l'objet étudié atteste que les règles de description de l'expert sont non seulement cohérentes mais également efficientes.

 

5.1.3. Domaine de validité

 

Comme le précise J.-C. Gardin (1987) :

 

« À défaut d'indications sur le corpus de textes à l'intérieur duquel se constitue l'individualité de celui ou de ceux que l'on étudie, il est impossible d'établir si la manière dont on caractérise cette individualité est ou non pertinente. »

 

      Dans notre cas, l'hypothèse des séries ne prétend pas tout décrire.

Nous nous cantonnons aux dichotomies qui opèrent dans les prises de position subjectives du discours courant. D'autres dichotomies existent, mais nous constatons qu'elles sont « locales », liées au contenu, et non décisives dans la forme générale qui oriente la partialité subjective. Ce choix est récompensé par la découverte d'invariants pertinents car reproductibles et dotés d'un pouvoir de prédiction.

L'A.L.S. se limite à la description fine du discours des « personnalités névrotiques » dans le discours courant. Elle ne s'applique ni aux psychoses ni aux perversions.

L'A.L.S. ne prétend pas donner de description de la séance d'analyse (voir dans la première partie les objections au choix de ce type de corpus).

Les séries n'interviennent pas à tout instant dans le discours courant, on peut parler en mode « cognitif » (description cognitive de la réalité ou raisonnement commun). Une recherche ultérieure portera sur l'alternance et l'intrication des modes cognitif et fantasmatique dans l'argumentation.

 

Critères de choix du corpus de textes :

 

             I.      Les textes dits ou écrits directement en français sont préférables aux textes traduits.

 

           II.      La parole « spontanée » retranscrite est préférable à l'écriture « littéraire », souvent retravaillée donc censurée. Ainsi l'évitement des répétitions de termes amène souvent l'écrivain à utiliser les synonymes « du dictionnaire », ce qui trouble le « bel ordre » des séries. La prose est préférable à la poésie, marquée par certaines contraintes (assonances, allitérations). On choisira donc les professions de foi, les dialogues ou interviews retranscrits, les compte-rendus de négociations et débats plus ou moins polémiques.

        III.      On évitera les textes à fortes contraintes argumentatives comme les textes scientifiques. En revanche les slogans, quoique travaillés, sont plus subjectifs et moins rationnels en raison même de leur brièveté.

 

5.1.4. Résultats : traitement informatique de l'A.L.S.

 

      Une recherche menée avec le G.R.T.C (Groupe de Représentation et Traitement des Connaissances, C.N.R.S. Chemin Joseph Aiguier, Marseille) a conduit à une validation partielle de l'A.L.S à l'aide d'un langage d'Intelligence Artificielle (J.-J Pinto, 1987).

Les programmes déjà réalisés opèrent le diagnostic automatique de la série des mots complexes (molécules) par leur décomposition en atomes ; le calcul sémantique sur les expressions et locutions pour en déterminer la série en fonction du contexte ; la synthèse automatique de petits « dialogues de sourds ». ).

Les programmes envisagés ou en cours de réalisation concernent : la génération automatique des séries d'atomes A et B à partir des énoncés parentaux ; la validation interne : Système-Expert d'analyse automatique de textes fournissant un diagnostic ; la validation externe : génération automatique de textes caractéristiques des différents parlers (pastiches), avec « traduction » d'un contenu « neutre » dans différents lectes subjectifs (« subjilectes »), à la manière des Exercices de style de Raymond Queneau. ).

L'analyse semi-automatique de textes : bien moins ambitieuse que les programmes de validation précités, elle offre un outil informatisé facilement disponible et relativement fiable de visualisation de textes en vue de leur comparaison. Nous ne la détaillerons pas ici.

 

5.2. Il existe d'autre part une sorte de « validation indirecte » de l'A.L.S. : les approches empiriques dont les résultats convergent avec les nôtres. Parfois purement quantitatives, elles apportent par le poids de leurs statistiques ou le sérieux de leurs auteurs une confirmation plausible à notre analyse.

 

5.2.1. Les « mythes » de Lakoff et Johnson correspondent assez exactement aux parlers intro et extraverti :

 

« L'objectivisme et le subjectivisme ont besoin l'un de l'autre pour exister. Chacun se définit par opposition à l'autre et voit en lui un ennemi… » (pour une description détaillée, voir Lakoff, 1985).

 

5.2.2. J. Molino (1979), dans « Anthropologie et métaphore », souligne :

 

« un des partages les plus profonds de notre culture est celui qui oppose le rationnel à l'irrationnel. Sous les formes les plus diverses, le couple se reforme dans tous les champs du savoir : il y a d'un côté la solidité d'un réel connu dans sa vérité objective et cohérente, et de l'autre les illusions d'une subjectivité qui se livre sans entraves à ses démons intérieurs ».

 

      Il relève des dichotomies verticalement corrélées :

 

objectivité / subjectivité

outil / rite (chez Le Cœur)

réalité / plaisir (chez Freud)

propre / figuré (grammaire et rhétorique)

assimilation / accommodation (chez Piaget)

 

 

5.2.3. Dans la revue « Intellectica », le linguiste F. Rastier (1988) décrit, avec leurs options linguistiques, les deux paradigmes rivaux dans les sciences cognitives : le cognitivisme intégriste ou orthodoxe, et le connexionnisme, dont le lexique rappelle étrangement celui des points de vue intro et extraverti.

 

5.2.4. Le Socio-Styles-Système de B. Cathelat (Cathelat, 1992)

 

      Il présente graphiquement ses résultats sur plusieurs axes, réductibles à deux :

 

1.      un axe horizontal : mouvement (ou changement) / recentrage (ou stabilité)

2.      un axe vertical : sensualisme (ou plaisir) / ascétisme (ou rigueur)

 

qui dupliquent (de façon selon nous redondante) et confirment notre axe Extraverti / Introverti

 

      Ses graphes confirment à plus de 80% nos résultats. Ainsi en matière de consommation alimentaire, les choix des différentes clientèles coïncident avec ce que prédit l'A.L.S. : le mode d'alimentation, le type de produit consommé, le lieu de vente qui les attire, le style publicitaire qui les touche le mieux ! Le Socio-Styles-Système mentionne l'existence de Lexico-styles, tout à fait superposables à nos parlers :

 

« Il n'y a pas une seule et idéale bonne manière de dire chaque chose, mais plusieurs ; l'intuition de l'artiste et la volonté du décideur ne suffisent pas toujours à assurer le succès d'un message ».

 

5.2.5. La sémiométrie de Deutsch et Steiner, mise en œuvre par la SOFRES [8]

 

      Ses bases ont des points communs avec les nôtres : « les mots ont une vie autonome, ils sont investis « affectivement » par les individus ». On y décrit les axes :

 

- pulsions, émotions / ordre, contrôle

- détachement / attachement

- conflit / harmonie, qui scindent cette fois en trois notre axe Extraverti / Introverti.

 

5.3. Critiques et autocritiques

 

5.3.1. Critiques non pertinentes témoignant seulement d'une mauvaise compréhension du modèle

 

      Nous avons répondu par avance aux suspicions de schématisme que la liste des combinaisons de points de vue n'était pas limitative, et aux reproches de catégorisation des personnes que les parlers sont l'analogue de langues et non de catégories diagnostiques. Certaines contestations sur l'origine des phénomènes que nous décrivons semblent peu pertinentes :

 

a)     L'étymologie n'est pas d'un grand secours pour expliquer la naissance et le succès d'une expression, car elle est en général oubliée ou ignorée. L'emploi fantasmatique d'un mot ou d'une expression devient assez vite indépendant de sa justification étymologique. Une « radicalisation » par ellipse ou section de l'expression vient d'ailleurs ensuite rendre son autonomie au verbe puisé dans une série donnée : « ça en jette » (mille feux), « se ramasser » (une pelle, une bûche), « se casser » (certains dictionnaires proposent l'étymologie : « se LA casser, la jambe, en s'enfuyant »).

 

b)     L'argument : « c'est la mode qui répand des expressions comme “je m'éclate” » est réfutable. Il suppose un locuteur universel à « perméabilité » mentale standard. Nous soutenons au contraire qu'il faut cette hypnose préalable qu'est l'identification pour faire des sujets « suggestibles » ou « réfractaires » vis-à-vis des suggestions ultérieures. L'expérience montre que quelle que soit la pression de l'entourage, les locuteurs I ® I n'emploient jamais « s'éclater » : ils « résistent » à la mode. La contagion ne touchera que ceux que leur parler incite à s'y abandonner : les « extravertis », et à la rigueur les « hésitants ». D'autre part, cette invocation « sociologique » d'un agent mystérieux (la mode) ne fait que repousser la question de la genèse de ces expressions chez leurs « créateurs ». Enfin leur caractère « moderne » est contestable : nos parents disaient déjà « faire la bombe », et nos aïeux « se consumer de désir », invariant « extraverti » dont l'A.L.S. rend parfaitement compte.

 

5.3.2. Critiques pertinentes et autocritiques

 

      Nous n'avons pas voulu aborder ici le problème, que nous avons pourtant exploré, des figures de rhétorique permises ou interdites à tel parler, ni le passage des traits sémantiques dans la syntaxe et le style du texte subjectif (les « extravertis » sont bavards, créatifs et flous, les « introvertis » précis, répétitifs et laconiques).

Des lecteurs avisés auront remarqué dans nos analyses l'absence de référence aux linguistiques énonciatives (Benveniste, Culioli, Ducrot, etc.). Nous n'avons pas encore envisagé ce qu'elles pourraient apporter à l'A.L.S., qui porte pour l'instant essentiellement sur des faits lexicaux et sémantiques.

      On nous a reproché le caractère simplificateur d'une analyse statique des mots complexes en traits sémantiques préalablement définis, opposée par exemple au type d'analyse que propose F. Rastier (1987). Cette approximation peut suffire dans un premier temps pour une simulation informatique limitée, et pour la transmission aisée d'une méthode reproductible et efficace. Mais nous sommes conscients de recourir là à un raccourci pour aborder une question extrêmement complexe. Cette critique rejoint en effet celle qui porte sur l'absence d'analyse précise des catégories sur lesquelles reposent la classification en deux séries et l'extraction des items qui les composent.

 

      Il faut se souvenir que les traits ou « atomes » n'ont aucun caractère primitif (comme en phonologie par exemple). Les adjectifs « simples » sont en fait des relais, des condensés d'énoncés parentaux plus longs et plus complexes, ce qui interdit dans l'ensemble de les regrouper au sein de « taxèmes ». Certes il est possible, et nos efforts futurs porteront là-dessus, d'opérer en partie seulement certains regroupements dans la liste des atomes. Par exemple le couple de taxèmes « facilitation perceptive »/ « inhibition perceptive » pourrait recouvrir les couples d'atomes « en relief/plat », « coloré »/ « non coloré », « clair/sombre », « brillant/terne », « contrasté/non contrasté », « odorant/inodore », « sonore/silencieux », « aigu/émoussé », « rugueux/lisse », « sapide/insipide », etc. Mais d'autres couples d'antonymes ne se laisseront pas regrouper si aisément, car il s'agit de pseudo-atomes, de prédicats résultant de syllogismes (cf plus haut : « léger… pour mieux s'en débarrasser si l'enfant est perçu comme un fardeau »), d'une sténographie de chaînes d'inférence cognitives mais parfois inconscientes chez le parent, et rien ne permet de rassembler en un même taxème les « atomes » extraits des verbes « jeter », « donner », « perdre », et « ne pas nourrir » si ce n'est la supercatégorie « moyens de se débarrasser d'un enfant dont on ne veut pas » qui justifiera désormais leur synonymie dans le fantasme. La manière dont certains « atomes » sont extraits des verbes d'action (garder, jeter, etc.) demande par ailleurs à être affinée.

6. Applications de l'A.L.S.

 

6.1. En psychanalyse

 

6.1.1. L'A.L.S permet une présentation logicisée des descriptions cliniques dans les névroses, et évite ainsi certaines confusions. Par exemple :

 

a)     La notion de parler « I ou E » aide à mieux comprendre pourquoi les phobiques typiques sont à la fois agoraphobes (point de vue I) et claustrophobes (point de vue E).

 

b)     La confusion possible entre discours obsessionnel et discours de l'Université est surmontée grâce à notre terminologie (parler « conservateur » et parler « constructeur »). En effet Lacan tient souvent ces deux désignations pour synonymes. Or la logique du parler « I ® I » (homologue du discours obsessionnel) rend impossible son assimilation au discours universitaire (homologue du parler « E ® I ») : le premier suppose une perfection initiale, une « science infuse », incompatible avec l'acquisition de connaissances nouvelles (l'obsessionnel est « d'une ignorance crasse », et néanmoins pédant) ; le second suppose une perfectibilité secondaire et permet de se « remplir de savoir » pour racheter une jeunesse « folle » et peu studieuse, et acquérir la respectabilité qu'on n'avait pas au départ.

 

6.1.2. La validation de l'A.L.S permet par contrecoup de contribuer à la validation « en amont » des thèses générales qu'elle présuppose (Lacan, 1966), notamment :

 

a)     Le sujet de l'inconscient représenté dans le langage, « parfaitement accessible au calcul de la conjecture » et relevant de « l'inscription d'une combinatoire dont l'exhaustion serait possible »,

 

b)     La notion fondamentale que « le désir de l'homme, c'est le désir de l'Autre »,

 

c)     La réversibilité du sujet et de l'objet dans le fantasme.

 

6.1.3. Les « Séries et parlers » peuvent également et surtout être appliqués aux discours des analystes.

 

      Les analystes étant faits de la même « pâte » que leurs patients, le discours analytique ne saurait consister simplement dans leurs dires, souvent fantasmatiques. Pour le caractériser, il est plus facile de procéder par élimination, de dire ce qu'il n'est pas, à mesure qu'on identifie les différents fantasmes.

a) Sur les buts de la « cure » analytique, il peut exister une complicité inconsciente entre l'analyste et son patient dans un fantasme commun, lorsqu'ils partagent le même parler, ce que l'A.L.S. peut détecter. Or de tels fantasmes retentissent sur la pratique et les effets des analyses, qui dans ce cas, au lieu de renvoyer dos à dos toutes les identifications pour tendre vers le désêtre, la destitution subjective (Lacan), reconduisent l'analysant dans un discours névrotique seulement habillé de jargon psychanalytique.

b) Sur la théorie : la littérature analytique fourmille de conceptualisations suspectes, qui prennent parfois pour alibi la « structure de fiction de la vérité ». L'A.L.S. permet, dans cette jungle de productions « analytiques », de faire un premier tri entre les fausses pistes (banalement fantasmatiques) et les hypothèses potentiellement intéressantes (au sens opératoire de Gardin), qui restent alors à démontrer.

Les mêmes raisons qui nous ont dissuadé de travailler sur le texte des séances (productions verbales marquées par l'inconscient et obtenues par la technique d'association libre) valent pour expliquer pourquoi l'A.L.S. ne peut s'appliquer directement à la « cure » psychanalytique. Ainsi les applications de l' A.L.S., méthode née de thèses psychanalytiques, sont-elles pour la plupart extra-psychanalytiques.

 

6.2. Dans les sciences du langage

 

6.2.1. En sémantique : puisqu'il existe des universaux subjectifs, distincts des universaux cognitifs, découlant de la genèse des identifications, et dépassant le style d'un auteur, les langues ou les époques, l'A.L.S. possède un certain potentiel explicatif, voire prédictif dans la sémantique des figures. On le voit dans des synonymies inexplicables cognitivement. Ainsi l'article MORFLER du Dictionnaire du français non conventionnel (Cellard, 1980) indique :

 

« (1) recevoir (des coups, une balle) : de la série Morfiler, « manger », par passage métaphorique à « prendre » (cf. déguster). (2) parler, avouer, dénoncer : sens incompréhensible. Il doit s'agir d'une confusion entre Morfler et Moufter (parler) ».

 

      Or on peut, sans invoquer la confusion, décrire grâce aux séries les deux sens de MORFLER : il existe un paradigme « (passer / se mettre) à table », « manger le morceau », attestant que l'argot, langue de rejetés donc « extravertie », désigne souvent la trahison par des termes empruntés à la série adverse, ce qui est le cas de MANGER et de ses synonymes, dont MORF(I)LER.

 

      Autre exemple : la déformation d'expressions figées, souvent attribuée à une méconnaissance de l'étymologie : « faire des coupes claires » devient « faire des coupes sombres ». Certes il y a oubli de l'étymologie, mais cette substitution, non quelconque, peut s'expliquer par une règle d' « accord des séries » : le parler extraverti tend à remplacer clair (A+) par sombre (B-), qui « va mieux » avec couper (B-).

 

      Formes potentielles à pouvoir prédictif :

 

a)     Notre « grammaire potentielle » est « amenée à assigner à la langue des limites qui ne sont pas celles de l'attesté, mais celles du “possible à dire”, et à y inclure des emplois qui font l'objet de prédictions ». Lorsqu'un trait élémentaire ou un mot complexe ne sont pas utilisés actuellement par une langue donnée, ils peuvent l'avoir été à une autre époque, ou l'être actuellement dans une autre langue. Par exemple « je suis bleu » ne se dit pas en français, alors que l'anglais dit « I feel blue » (j'ai le cafard) et l'allemand « Ich bin blau » (je suis rond ou bourré), triste et rond appartenant tous deux à la série B.

 

b)     Les années récentes ont vu l'apparition de « s'allumer » et « se déchirer » comme équivalents de « s'éclater », et la liste semble devoir s'étendre encore des verbes de la série A promis à cet usage.

 

6.2.2. En rhétorique et en argumentation : chacun est fait par son parent l'avocat d'un type d'identification, donc est voué à une sorte de plaidoyer lexical. Entendre « son » parler ou le parler adverse entraîne adhésion ou opposition, consensus ou conflit. Les séries sont donc des réserves d'éléments métaphoriques à valeur argumentative, où l'on puise pour argumenter sans recourir au raisonnement.

 

      Le malentendu étant la chose du monde la mieux partagée, l'A.L.S. a des retombées dans le domaine de la négociation. Elle permet d'expliciter et parfois de résoudre les malentendus générateurs soit de conflits (cf. § Règles du « jeu dialogique », 4.2.2.) soit de faux consensus destinés à se briser.

 

6.2.3. En poésie et littérature : Baudelaire (1993) déclarait (Salon de 1859) :

 

« Les rhétoriques et les prosodies ne sont pas des tyrannies inventées arbitrairement, mais une collection de règles réclamées par l'organisation même de l'être spirituel ».

 

      Ces règles de l'organisation subjective interviennent et dans la composition et dans la réception du texte littéraire. L'A.L.S. ajoute une dimension aux analyses classiques ou modernes. Indépendamment de la singularité poétique (singularité du poète par sa biographie, singularité du poème par sa place dans l'œuvre et par son caractère unique), elle recherche :

 

a)     le dénominateur commun à l'auteur, à ses continuateurs (d'autres « poètes maudits » par exemple) et à ses lecteurs : qui l'apprécie, qui le rejette, et dans quels termes (les réseaux de complicité).   Une étude sur Les Fleurs du Mal de Baudelaire, à paraître, montre la fiabilité de notre approche.

 

b)     la constance ou la variation de son « point de vue » au cours de sa vie. Ainsi Aragon (1977) passe-t-il du point de vue E au point de vue I, comme le montrent les préfaces opposées de 1924 et de 1964 du Libertinage, à la différence de Paul Nizan qui reste dans le parler E ® E.

 

6.2.4. Dans les traductions : on sait tenir compte du niveau de langue des termes à traduire, et rendre selon le cas l'expression originale soit par « perdre la raison », soit par « devenir fou », soit par « péter les plombs ». Mais il est peu probable qu'on distingue, au même niveau de langue, entre « fondu » et « givré » ou entre « y passer » et « y rester » (pseudosynonymes). De ce fait le lecteur sera privé d'une information capitale portant sur la personnalité de l'auteur (autobiographie), ou sur la psychologie du personnage.

 

6.3. Dans les sciences humaines en général

 

      Brunetto Latini écrivait au Moyen-Âge (Le Livre du Trésor) :

 

« Tuilles [Marcus Tullius Cicéron] dit que la plus haute science de cités gouverner, c'est rhétorique, c'est-à-dire la science du parler ; car si parlure ne fût, cité ne serait, ni nul établissement de justice ni d'humaine compagnie ».

Lakoff (1985) et Johnson précisent : « Les métaphores peuvent créer des réalités, en particulier des réalités sociales », et J. Molino (1979b) : « La métaphore, au moment où les linguistes en redécouvrent l'importance, apparaît donc comme un instrument stratégique d'analyse de la culture… Mais si la métaphore est nécessaire pour l'interprétation des cultures, ne serait-elle pas en même temps un de ses ingrédients essentiels ? ».

 

      Pour nous, suivant en cela Lacan, la métaphore est constitutive du fantasme, et les institutions (qui reposent sur des dires ou des textes), les réalités sociales et les cultures ne sont que des aspects du texte subjectif ou réalité psychique qui résulte de notre condition d'êtres parlants. Aussi peut-on et doit-on, sous peine d'échec, aborder l'étude de l'« humain » sous l'angle de la parole. L'A.L.S. peut, parmi d'autres méthodes, contribuer à la critique des explications psychologiques, sociologiques, économiques, politiques, philosophiques, ou même pseudo-psychanalytiques du malaise dans la civilisation : apprendre à poser les problèmes correctement, c'est-à-dire dans toute « théorie » rechercher le fantasme, s'impose avant de commencer à chercher des solutions. Car le locuteur que nous décrivons comme le simple porte-parole d'une identification débarrassée de ses singularités n'est plus ni le sujet individuel de la psychologie, ni le sujet collectif de la sociologie : « ça parle », il n'y a pas d'auteur, qu'il soit unique ou multiple, aux parlers et à leurs effets.

 

7. Conclusion

 

      Nous espérons avoir par cet article intéressé le lecteur aux mérites de l'approche logiciste, et montré que notre méthode (l'A.L.S.) prise comme exemple répond en grande partie à ses critères : (1) modèle à base linguistique d'objets et de structures relevant de la psychanalyse et des sciences de la culture dans des corpus de discours courant augmentés de la dimension de l'inconscient ; (2) modèle opérationnel, efficient, reproductible, validable et utilisable par les non-experts.

      Elle pourrait dès lors s'inscrire dans un nouveau courant de recherches faisant dialoguer, sur le mode logiciste, science et psychanalyse par le biais de la modélisation linguistique, avec pour horizon commun ce que J.-C. Milner (1995b), dans L'Œuvre claire, nomme l'Analyse.


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Pinto (J.-J.) & Pons (E.). 1996. La parole est aux discours. Vers une logique de la subjectivité. Aix-en-Provence : Éditions Subjilectes.

Rastier (F.). 1987. Sémantique interprétative. Paris : P.U.F.

Rastier (F.). 1988. « Paradigmes cognitifs et linguistique universelle ». in : Intellectica, 6, pp. 43-74.

Ronat (M.). 1974. « Énonciation et « grammaire » de l'inconscient ». in : L'Arc, 58, pp. 73-78.

Tamba-Mecz (I.). 1981. Le sens figuré. Paris : P.U.F.

Tanguy (L.) & Thlivitis (T.). 1996. « PASTEL : un protocole informatisé d'aide à l'interprétation des textes ». in : Actes de ILN 96, Nantes.

Tanguy (L.) & Thlivitis (T.). 2000. « Parcours Interprétatifs (inter)textuels dans le cadre d'une assistance informatique ». in : Cahiers de Praxématique.

 

 

 

Annexes

 

Tableau des atomes de sens A et B concrets

Le classement en « domaines » correspondant aux cinq sens n'a qu'une valeur de repérage pratique. L'adjectif (ou sa périphrase) en gras italique qualifie la majoration ou la minoration de chaque sensation    

 

Série A

Série B

Série A

Série B

Vision

Odorat

grand

large, vaste

haut, élevé

lointain

antérieur

périphérique

debout

non limité

discontinu

flou

dispersé, déployé

mobile

multiple

ouvert

mince

long, allongé

en relief

transparent

exposé

découvert

extérieur, superficiel

vide + creux

concave

accompagné

coloré

clair

brillant

irrégulier

contrasté

 

 

éclairant

petit

étroit

bas

trois

postérieur

central

non debout (assis, couché)

limité

continu

net, précis

compact, ramassé

immobile, fixe

unique

fermé

épais

court

plat

opaque

caché

couvert

intérieur, profond

plein

convexe

seul, isolé

non coloré

sombre, obscur

terne

régulier, géométrique

non contrasté, neutre

 

 

aveuglant

odorant

parfumé

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

stimulant l'odorat

 

 

inodore

puant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

inhibant l'odorat

 

 


 

Série A

Série B

Série A

Série B

Audition

Toucher

aigu

haut

sonore

parlant

vocal

dissonant

 

 

 

 

 

 

stimulant l'audition

grave

bas

silencieux

muet

instrumental

harmonieux

 

 

 

 

 

 

assourdissant

tangible

inconsistant

fluide

souple, élastique

léger

chaud

mouillé

tendre, doux

aigu

courbe

rugueux

 

stimulant le toucher

 

 

 

intangible

consistant

non fluide

rigide

lourd

froid

sec

dur

émoussé

anguleux

lisse, poli

 

anesthésiant

 

 

Série A

Série B

Goût et Nutrition

non comestible

sapide

non nourrissant

non sucré

non gras

non protéique

salé

acide

amer

piquant

cru

digeste

 

appétissant

comestible

insipide, fade

nourrissant

sucré

gras

protéique

non salé

non acide

non amer

non piquant

cuit

indigeste

 

non appétissant

 

 


Tableau provisoire des atomes de sens A et B abstraits

Les atomes relatifs à des notions abstraites sont classés, faute de mieux, par ordre alphabétique

Cette liste n'est ni exhaustive, ni encore résumée à de véritables atomes de sens abstraits (impossibilité ?).

 

Série A

Série B

Série A

Série B

Abstractions

Suite des Abstractions

acquis

actif

ami, accueillant

amusant

anormal

autre, différent

concret

courageux

désordonné

étranger

éveillé

facile, simple

facultatif

fécond

fou, insensé

gai

généreux, dépensier

guerrier

humain

imprévu

inconnu

indiscret, impudique

injuste

inquiétant

inutile

libre (non fixé)

méchant

mélangé

naturel, spontané

inné

passif

hostile, ennemi

sérieux

normal

même, identique

abstrait

prudent

ordonné

familier

endormi

difficile, complexe

nécessaire

stérile

rationnel, sensé

triste

avare, économe

pacifique

inhumain

prévu

connu

discret, pudique, réservé

juste

rassurant

utile

fixé, dépendant

bon

pur

artificiel

non adapté

non beau (laid + joli)

non fiable

non mesurable

osé, indécent

partial

perméable, poreux

profane

propre

relatif

riche

sauvage

sensible

singulier, extraordinaire

spontané (sans cause)

sur/sous-humain, bestial

violent

vivant

vrai

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

adapté

beau

fiable

mesurable

décent

neutre

imperméable

sacré

sale

absolu

pauvre

domestique

insensible, indifférent

banal, commun

provoqué

humain

calme

mort

faux

 

 

 

 

 

 

Série A

Série B

Temps

non passé (présent/futur)

éphémère

neuf, nouveau

rapide

non répété

inconstant, intermittent

passé

durable

vieux, ancien

lent

répété

constant

 



[1] Les atomes « A » et « B » sont pris dans leur sens propre, qui est en général le sens concret : ouvert au sens de porte ouverte, et non de personne ouverte. On exclut des séries les « éventails » d'adjectifs ne s'opposant pas deux à deux : ainsi retiendra-t-on l'opposition coloré/non coloré au lieu de la gamme des couleurs, et l'opposition fluide/consistant au lieu des multiples états de la matière (solide, visqueux, poudreux, liquide, gazeux), etc. On observe parfois dans une même série des atomes en contradiction du point de vue cognitif (cf. tableau page suivante) : inodore et puant, insipide et sucré, petit et moyen. Ceci s'expliquera plus loin.

[2] Également valables à l'échelle d'une vie entière.

[3]   On comprend à présent dans le tableau des atomes la présence des adjectifs en majuscules à la fin de chaque domaine sensoriel : les sensations fortes sont refusées et évitées à l'enfant surprotégé, et prescrites voire infligées à l'enfant rejeté.

[4] La place nous manque pour en citer ici.

[5] Des échanges verbaux vus sous l'angle de l'A.L.S.

[6] On se met à valoriser la série opposée à son parler.

[7] Nous les décrirons ici uniquement chez les extravertis.

[8] Cf. Article paru dans le journal Le Monde.

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