![]() |
|
|
| Définitions de la métaphore | Articles sur la métaphore | Bibliographie de la métaphore | Glossaire de métaphorologie | Liste des disciplines scientifiques | Index des noms propres | Liens vers d'autre sites |
| Intensité: valeur de vérité et univers de croyance (C. Roméro) | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
Université Paris 8 (Saint-Denis) 1. Type d'énoncés traités dans cet article Le type d'énoncés dont je vais tenter d'expliquer, en le décomposant, le mécanisme sémantique est illustré par les exemples 1) à 6).
Il faut dire d'emblée que ces énoncés m'intéressent dans la mesure où ils expriment avec intensité les idées suivantes [4], mon intention étant de montrer comment ils y parviennent :
Cet énoncé 4) apparait en deux répliques prononcées par deux locuteurs car c'est sa forme la plus naturelle. On peut cependant considérer que la deuxième réplique équivaut à : Oui, tu as diné à la Tour d'argent, et moi je suis le Pape. Elle peut alors être traitée exactement comme les énoncés précédents. D'ailleurs, pour ces autres énoncés je n'ai pas fait apparaitre la première réplique, mais on peut supposer qu'elle a eu lieu. [5]
Je parle de type d'énoncés car il ne s'agit pas réellement d'expressions figées, mais d'énoncés reposant sur des structures identiques, avec des éléments lexicaux au choix du locuteur. Ainsi les exemples en 7) à 10), authentiques, sont en quelque sorte des variantes libres : Si […] alors…
Parmi ce que j'ai relevé, on trouve donc notamment différents personnages célèbres, dont la liste est ouverte, mais pas à n'importe qui. Il faut d'abord, on l'aura compris, que le personnage évoqué soit une figure éloignée de celle du locuteur. Si Jacques Chirac dit Et moi je suis Président de la République, cela ne fonctionnera pas ; de même que si un professeur de géométrie dit Et moi je suis prof d'algèbre, cela fonctionnera, a priori, moins bien. Par contre lorsqu'un locuteur dit 10), l'effet est maximal, car il y a changement de sexe (le 2 ème locuteur est un homme) et même de nombre ! Mais il faut aussi que le personnage fasse partie du fonds commun de connaissance de la communauté linguistique (ou au moins des interlocuteurs) et y soit reconnu comme étant une figure par excellence (un parangon), au sein du paradigme dont il fait partie. Ainsi, Cléopâtre, Louis XIV, Napoléon-Bonaparte, (on aurait pu avoir aussi Charlemagne, ou Dieu le Père) sont des éléments très facilement identifiables parmi les personnages ayant régné. Ils font partie de ce que Jonasson (1994 : 135-142) appelle les "Noms propres historiques", et présentent en outre un fort degré de "saillance culturelle" (notion qu'il emprunte à Wierzbicka pour l'appliquer aux noms propres). Louis VI, Psammétique I er ou Jacob IV d'Écosse en revanche n'auraient pas cette notoriété, ce poids sémantique. L'on pourrait encore avoir des variantes, comme l'illustrent les exemples fabriqués 13) à 17) :
La deuxième partie de l'énoncé ne convoque pas nécessairement de personnages célèbres, mais, contrairement aux énoncés précédents, a une base commune avec la première partie. Pour 13) cette base commune est l'aspect physique ; pour 14) la richesse ; pour 15) la taille ; pour 16) la compétence en physique ; pour 17) le fait d'avoir côtoyé quelqu'un de célèbre. Tous les énoncés qui viennent d'être présentés fonctionnent selon un même principe, que je vais maintenant tenter d'éclaircir. Suivant un cheminement heuristique, je vais d'abord avancer une première explication, sans m'y attarder, car il faudra constater qu'elle ne fonctionne pas. J'en proposerai ensuite une autre, qui fonctionne, et qui correspond de bien plus près à l'intuition, au sentiment métalinguistique que l'on pourrait avoir, en tant que locuteur, sur ces énoncés.
2. Première explication : les tables de vérité Cette première explication fait appel à des outils appartenant à la logique : les tables de vérité. Revenons aux premiers exemples. D'abord, on peut directement voir que chaque énoncé est scindé en deux parties, que l'on peut faire correspondre, dans ce cadre, à des propositions. Pour 1) par exemple,
la 1 ère proposition est : Il y a un restaurant dans cette rue , tandis que la 2 ème proposition est : Je suis le Pape (Je garde les déictiques par commodité. Pour que cela forme des propositions, admettons que ceux-ci soient définis par le contexte énonciatif).
on sait que Je suis le Pape est fausse [6], tandis que Tu as diné à la Tour d'Argent est contestable et contestée. Par ailleurs, on voit aussi que ces propositions sont reliées par des mots grammaticaux qui font immédiatement penser à des connecteurs logiques. On serait alors tenté de supposer que :
Par conséquent, je fais (provisoirement) l'hypothèse que le calcul interprétatif de ces énoncés se décompose comme suit : en attribuant la valeur de vérité connue à la proposition simple, et en partant du principe que la proposition complexe doit être vraie (car un locuteur tient en principe [7], son énoncé pour vrai) on calcule, grâce aux tables de vérité, la valeur de vérité inconnue. J'appelle, pour chaque énoncé, p la 1 ère proposition et q la 2 ème . F est mis pour "faux" et V pour "vrai". Je décompose l'inférence pour les énoncés 2) à 5). On peut, pour suivre le raisonnement, s'appuyer sur l'aide-mémoire de table de vérité ci-dessous. • Dans l'énoncé 2) on connait la valeur de vérité de q ( Je suis le Pape : F). Pour que l'implication p => q soit vraie, p doit être fausse. Or, c'est bien ce que l'on signifie, avec intensité : Tu as diné à la Tour d'Argent : F • Dans l'énoncé 3)
on connait la valeur de vérité de q (toujours Je suis le Pape : F). Pour que la disjonction p ^ q soit vraie, p doit être vraie. Ici p est Tu n'as pas diné à la Tour d'Argent. Or c'est bien ce que l'on signifie avec intensité : Tu n'as pas diné à la Tour d'Argent : V. • Dans l'énoncé 4)
on connait la valeur de vérité de q ( Je suis le Pape : F). Pour que la conjonction p ^ q soit vraie : une seule solution, il faudrait que les deux propositions p et q soient vraies. On aboutit à une contradiction. Voyons tout de même le dernier cas. • Dans l'énoncé 5)
on connait la valeur de vérité de q ( J'ai habité au Vatican : F). Pour que l'équivalence p <=> q soit vraie, il faut que p soit fausse aussi. p : Il a fait la guerre d'Algérie : F, c'est bien ce que l'on veut dire.
En s'appuyant ainsi sur les connecteurs logiques, l'on parvient à prédire correctement l'interprétation pour 3 des 4 types d'énoncés. Il y a une faille avec l'énoncé 4) contenant et . Celle-ci pointe en fait la non validité de l'un des principes supposés plus haut, sur lequel est fondée l'hypothèse, à savoir que tout énoncé serait donné pour vrai. En fait, même s'il arrive qu'il en soit ainsi, l'ironie est précisément un cas où cela est remis en question, afin d'obtenir un effet particulier (V. Grice, 1975 : 67). L'antiphrase par exemple, ne se donne pas pour vraie. La réplique Et moi je suis le Pape ! non plus. Quant à l'autre principe qui sous-tend l'hypothèse, selon lequel les mots de la langue fonctionneraient comme les connecteurs logiques, il a depuis longtemps été récusé. Un exemple notable en est le mot ou, qui contrairement au connecteur logique ou , est dit exclusif : dans un menu avec fromage ou dessert, bien entendu, on ne peut pas commander les deux. En ce qui concerne l'implication ( p <=> q ), il y a également une différence entre le si… alors de la langue et l'implication logique. En langue si p alors q doit être compris comme si et seulement si p , alors q, c'est-à-dire, comme q => p et non comme p => q . Il faut donc définitivement abandonner, comme voie d'explication, les connecteurs logiques, associés au principe de vérité supposée des énoncés.
3. Deuxième explication : les mondes et univers de croyance Une autre explication fait appel aux outils présentés par Robert Martin –après d'autres– que sont les mondes et les univers de croyance. Martin (1987) a notamment appliqué ces outils au fonctionnement de l'exclamation. Je résume ci-dessous ce dont il s'agit (v. Martin, 1987 : 15-16) en m'en tenant aux notions dont j'aurai besoin, et sans entrer dans le détail.
Je commencerai à présent par l'énoncé 4), celui qui faisait difficulté tout à l'heure. Un locuteur 1 dit Hier, j'ai diné à la Tour d'Argent. Cette proposition est tenue pour fausse dans le m 0 de l'univers de croyance du locuteur 2. Cependant, cela évoque chez lui un monde (contrefactuel) où elle serait vraie. Ce monde contrefactuel correspond à l'idée qu'il se fait a priori du m 0 du locuteur 1. Ce même monde contrefactuel lui semble tellement aberrant, qu'il est lui facile d'imaginer que dans ce monde-là, une deuxième proposition, elle aussi contradictoire avec son propre m 0 : Je suis le Pape, soit vraie. C'est un tel monde qui est décrit lorsque le locuteur 2 répond dans 4), l'effet ironique venant de cette vision tellement invraisemblable qu'il donne du m 0 de l'univers de croyance de son interlocuteur. On notera que l'on a en fait utilisé ce que Robert Martin appelle hétéro-univers, c'est-à-dire l'univers de croyance d'un locuteur, tel qu'il est imaginé par un autre locuteur. Cette façon d'envisager les faits me semble propre à expliquer chacun des énoncés. Chaque fois, c'est une image invraisemblable du m 0 de son univers de croyance qui est lancée à la figure du locuteur 1 par le locuteur 2. Plus précisément, les 4 modèles d'énoncés prennent appui sur deux principes : • Le premier correspond à un savoir pragmatique, qui est que q est fausse, à savoir ici que le locuteur 2 n'est pas le Pape. Par conséquent la proposition : Le locuteur 2 est le Pape est fausse dans le m 0 des interlocuteurs . C'est un élément situationnel : après tout il pourrait être vrai que le locuteur 2 soit le Pape, mais en l'occurrence c'est faux. Par conséquent, tout monde où cette proposition est vraie est contrefactuel. • Le deuxième pourrait être appelé "principe d'interprétation" de ces énoncés, et s'énoncer comme suit : Les deux propositions : p : Le locuteur 1 (n')a (pas) diné à la Tour d'Argent (selon les énoncés) et q : Le locuteur 2 est le Pape ne peuvent pas être vraies toutes les deux dans m 0 . En tenant compte de ces deux principes, seules trois situations sont possibles : • Soit : p et q sont vraies dans un monde contrefactuel (et je rappelle que ce monde correspond notamment à l'image qui est donnée du m 0 du locuteur 1). C'est ce que veulent dire, me semble-t-il, les énoncés 2) et 4), ce que l'on pourrait gloser ainsi : "Admettons que ce que tu dis soit vrai (v. Oui , Je sais ! de l'énoncé 10)), alors q aussi (…sauf que l'on ne se trouve plus dans la réalité, mais, pour prendre une expression linguistique qui se rapproche de nos outils métalinguistiques et illustre leur pertinence, : dans tes rêves)". • Soit : p et q sont fausses dans m 0 . Cette situation semble correspondre à l'énoncé 5), que je gloserai ainsi : "Ce que tu dis est faux, aussi faux que ce que je dis." • Soit : p est vraie et q fausse (et l'on se trouve dans m 0 ) ou alors q est fausse et p vraie (et l'on se trouve dans un monde contrefactuel) . C'est ce que donne à entendre l'énoncé 3) : le locuteur dit en quelque sorte : "Voilà ce qu'il en est, maintenant à toi de voir si l'on parle de la réalité ou de tes rêves." Telle est donc la solution que je retiendrai. Pour aller un peu plus loin, j'évoquerai une définition supplémentaire concernant les mondes contrefactuels (je cite Robert Martin, 1987 : 17) :
évoque fréquemment un monde essentiellement contrefactuel, et y entraine la proposition p, la donnant à voir comme quelque chose qui n'aurait même pas pu être vrai, comme pour dire que le m 0 du locuteur 1 tient du délire. Là est l'hyperbole, bien sûr, qui se trouve alors à son apogée. Néanmoins, on peut voir que le monde évoqué n'est pas toujours absolument essentiellement contrefactuel. Dans 18)b) ahora es de noche n'est pas un fait impossible, même si c'est faux en l'occurrence. Quoi qu'il en soit, à y regarder de près, la frontière entre ce qui aurait pu être vrai et ce qui relève strictement de mon imagination devient floue, on est là dans les cas limites. Que penser par exemple de 18)a) ? On peut quand même constater que les énoncés 14), 15), 16) où q aurait pu être vraie, paraissent moins hyperboliques (en dehors du fait que leur sens ne se limite pas à celui qui est exposé ici). Pour paraphraser l'argument employé, cela revient à dire au locuteur, "Voilà les conséquences de ce que tu affirmes : on tombe dans un monde accidentellement contrefactuel" et non comme par exemple pour 18)c), "La conséquence de ce que tu affirmes, c'est qu'il faut quitter le monde réel pour un monde essentiellement contrefactuel". En ce qui concerne 6)
on peut voir en revanche que q (Deux et deux font quatre) est vraie (et même déclarée vraie). C'est le contraire des cas déjà vus : pour montrer que son m 0 , qui tient p (J'ai diné à la Tour d'Argent) pour vraie, n'est pas fantaisiste, le locuteur cite une autre proposition extraite de ce monde, qui, elle, est une vérité incontestable. C'est la même chose pour
Como es de día ("autant qu'il fait jour") joue le rôle d'expression figée dans ce cas. Le principes établis ci-dessus ne prenaient en compte que le cas où q était fausse (A). Ils doivent donc être reformulés pour en élargir la portée (A + B) :
4. Énoncés remarquables Les énoncés suivants illustrent d'autres exploitations possibles des structures (si… alors , et , ou), au moyen de propositions q particulières. • Un énoncé tel que 21)
est tout à fait interprétable grâce aux principes énoncés plus haut ( p et q sont vraies dans un monde contrefactuel [11]). Plus généralement la forme à considérer serait : Si [ceci] ne pas [avoir eu lieu] [n] fois, [ceci] ne jamais [avoir eu lieu]. La différence avec nombre d'énoncés vus jusqu'à présent : 1) à 5), 7) à 10), et 13) à 17), est qu'il n'y a pas forcément de dimension polémique. Ainsi l'on n'est pas obligé de poser l'hypothèse que le locuteur se moque du m 0 de l'univers de croyance de l'autre, mais simplement que, faisant jouer la valeur de vérité de ce qu'il dit, il envisage, afin d'intensifier son propos, un autre monde que son m 0 . Ce pourrait bien sur être le m 0 de l'interlocuteur, mais aussi celui d'un on : "On pourrait penser qu'elle ne me l'a pas dit mille fois (et pourtant…)". Ici la fausseté de q ne correspond pas forcément à un savoir pragmatique préalable , mais sera inférée à partir de la situation ou du contexte d'énonciation. [12] • Quelques énoncés, bien qu'étant des expressions complètement figées, obéissent à la même structure linguistique. Ce sont les exemples
Le fait que la proposition q prenne parfois une forme interrogative n'est pas essentiel : il s'agit d'une question rhétorique, destinée à souligner la fausseté de l'affirmation correspondante. La deuxième partie de la proposition q peut aussi être élidée (22), 24)). Dans ces énoncés, contrairement à 21) donc, la composante polémique, est très importante. Ce qui vient d'être dit, quelle qu'en soit la teneur, met le locuteur 2 en colère. La question rhétorique, l'emploi de mots grossiers (mon cul [13]), ou l'intrusion sur le territoire de l'autre –ce que Brown et Levinson (1987) qualifieraient d'attaque contre sa face négative– (en insultant quasiment sa sœur) rendent l'énoncé non seulement ironique, mais aussi agressif. [14] • Un énoncé entendu lors d'une séquence de prévisions météorologiques tel que :
semble être un des mille détournements de la célèbre pensée de Malraux : Le XXI ème siècle sera spirituel ou ne sera pas. Ces énoncés de la forme
exploitent eux aussi la structure que j'étudie ici, ce que l'énoncé d'origine ne fait pas (ou fait, mais sans que l'interprétation correspondante en épuise le sens). En effet cette pensée ne signifie pas seulement avec intensité que le XXI ème siècle sera spirituel, mais surtout qu'il faudra bien qu'il soit spirituel, que s'il n'est pas spirituel, les conflits planétaires risquent de faire s'autodétruire l'humanité, ce qui aurait pour conséquence que le XXI ème siècle n'existe pour personne, par conséquent –dans une perspective idéaliste– pas. Le fait n'est pas donné pour impossible, il est envisagé. En revanche, notre exemple 25), s'il joue bien sur le cliché, signifie simplement mais avec intensité "Votre week-end sera pluvieux", s'appuyant sur le fait impossible (essentiellement contrefactuel) qu'un week-end ne soit pas. Le reste du sens de la sentence de Malraux s'est perdu pour ne laisser que des énoncés répondant à une structure linguistique existante.
5. Énoncés approchants Pour terminer, je voudrais donner à voir quelques-unes des limites en extension de cette structure linguistique, ce qui permettra d'ailleurs d'illustrer une théorie du continuum dans les faits linguistiques (Fuchs, 1994). Pour cela, je rapprocherai des énoncés répondant à cette structure d'autres n'y répondant pas, en montrant qu'il existe des énoncés intermédiaires, ou en introduisant dans ces énoncés une légère différence formelle mais non sémantique. • D'abord, parmi les énoncés dont la proposition q parle du locuteur (Je suis la Callas , J'ai habité au Vatican …), il en est où q est énoncée sur le mode impératif ( q est ici antéposée) :
On se trouve alors devant un énoncé faisant jouer le degré de sincérité du locuteur pour renforcer l'assertion (= je suis sûr de ce que j'affirme, car si cela ne s'avère pas, je veux bien être changé en lasagne), voire l'argument d'autorité (= je suis digne d'être cru a priori) :
Cependant, on ne peut pas ignorer que la sémantique de ces énoncés s'appuie également sur l'impossibilité de l'exécution de q [15] : on ne peut en principe pas se faire retirer ses diplômes, encore moins être changé en lasagne. 26) et 27) sont donc sémantiquement proches de
du type exact de 1). En même temps, on peut les rapprocher de :
énoncés où q n'a en revanche rien d'impossible, et indique au contraire, sur le mode d'un pari, le risque qu'on est réellement prêt à prendre si l'on a tort, ceci afin de renforcer son assertion. [16] Ces énoncés illustrés par 28) ne correspondent donc pas au mécanisme sémantique étudié ici [17] car dans tous ces énoncés, l'interprétant ne peut attribuer, sur le fondement d'un savoir pragmatique , aucune valeur de vérité certaine à q . Je ne m'intéresse donc, en tant qu'"énoncés approchants", qu'à ceux de la forme
qui est productive :
la version figée, non essentiellement contrefactuelle, mais il est évident que le locuteur ne pense pas réellement mettre à exécution ses dires [18], étant :
• D'autre part, les énoncés ou expressions figés suivants :
fonctionnent –avec l'introduction de temporalité– comme l'énoncé 4), c'est-à-dire comme moyen de renvoyer ce qui vient d'être dit dans un monde contrefactuel (celui où les propositions q de 31), 32) ou 33) seraient vraies). [20] Ce n'est pas le cas d'énoncés tels que :
pour autant que l'on n'est pas censé attribuer une valeur F à la proposition q. L'explication qu'en donne Beinhauer (1991 : 179-180 ) : Dans un langage plaisant il est un type courant de négation affective qui consiste à présenter (avec plutôt ou avant ) quelque chose qui est en principe invraisemblable, extravagant, incongru, absurde ou même monstrueux comme plus probable que ce que l'on nie [21]. et qui apparente ces énoncés aux nôtres, et semble même leur correspondre : (imaginons)
s'applique en particulier aux énoncés où q est "essentiellement contrefactuelle", c'est-à-dire lorsque l'hyperbole est évidente :
• Enfin, je voudrais faire allusion à une façon de répondre à une question ( a ) par une autre question ( b ) dont la réponse est évidente. Ces énoncés font penser à nouveau à 4) (par exemple), dans la mesure ou le contenu propositionnel de cette question ( b ) peut être assimilé à notre proposition q, dont la valeur de vérité est bien établie :
Puisque q ( Un aveugle veut retrouver la vue ) est assurément vraie dans m 0 , il faut comprendre que p ( Il serait d'accord ) l'est aussi (v. principe d'interprétation B ci-dessus). Le type d'énoncés bien particulier présenté au début de cet article (contenant les mots si… alors, ou, et, autant, suivis d'une proposition à laquelle on peut attribuer une valeur de vérité) s'inscrit donc naturellement parmi des faits linguistiques ressemblants, faisant ou non appel à du contrefactuel.
6. Conclusion La vérité du contenu propositionnel, paramètre bien connu de l'analyse des actes de langage, est souvent mise en valeur pour renforcer une assertion. [22] Dans les énoncés que nous avons étudiés ici, elle est utilisée d'une façon bien particulière, dans une structure linguistique où deux propositions sont mises en balance. Le vrai renforce le vrai, le faux accuse (à la fois désigne et fait ressortir) le faux. C'est en faisant fonctionner une inférence –que j'ai tenté d'exposer– convoquant des mondes possibles à l'intérieur d'univers de croyance, que l'on interprète l'énoncé, en lui attribuant un sens intense (hyperbolique).
Bibliographie Beinhauer, Werner, 1991 : El Español coloquial. Madrid, Gredos. Brown, Penelope & Levinson S., 1987 : Politeness. Some universals in language use. Cambridge, CUP. Fuchs, C atherine, 1994 : "The Challenge of Continuity for a Linguistic Approach to Semantics", Continuity in Linguistic Semantics, Catherine Fuchs & Bernard Victorri (éds), Linguisticæ investigationes 19, Amsterdam / Philadelphie, Benjamins, 93-107. Grice, H. Paul, 1975 (trad. 1979) : "Logique et conversation", Communications 30, 57-72. Jonasson, Kerstin, 1994 : Le Nom propre : constructions et interprétations. Louvain-la-Neuve, Duculot. Martin, Robert, 1987 : Langage et Croyance. Paris, Mardaga. Plantin, Christian, 1990 : Essais sur l'argumentation. Paris, Kimé. Romero, Clara, 2001 : L'Intensité en français contemporain : analyse sémantique et pragmatique. Thèse de doctorat dirigée par Blanche-Noëlle Grunig, Université Paris 8 (en ligne sur le site de la revue Marges linguistiques).
Notes : [1] C'est de cet exemple commenté par Plantin qu'est née l'idée de cette étude. [2] Le texte de cet article observe les dernières recommandations orthographiques, diffusées au Journal Officiel n° 100 du 6 décembre 1990. [3] Si alors n'est pas obligatoire, on doit néanmoins pouvoir l'insérer. Ceci afin de ne pas prendre en compte les énoncés (avec le si dit concessif) : Si tu as diné à la Tour d'Argent, tu n'as pas gouté les petits plats de Grand-mère. [4] Ce sera le cas également (mutatis mutandis) pour tous les énoncés évoqués dans la suite de cet article, même s'ils peuvent, par ailleurs, exprimer d'autres sens. [5] La dimension dialogique de ces énoncés est d'ailleurs importante pour leur fonctionnement, comme nous le verrons plus loin. [6] Même archifausse, a-t-on envie de dire, ou encore "grossièrement invraisemblable" (Plantin, 1990 : 175), mais la logique que nous utilisons ne connait pas cette possibilité. [7] C'est-à-dire, s'il respecte le CP (principe de coopération) de Grice (1975 : 61), et notamment la maxime de qualité. [8] C'est à titre illustratif que je présente ces quelques énoncés en espagnol. Dans le cadre des faits qui m'occupe ici, cette langue s'appuie plus que le français sur ce type d'énoncés (équivalences, ou comparaisons). [9] Les traductions garderont à dessein un caractère littéral. [10] Donde ("où") a perdu toute valeur locative, c'est le fait que vous me voyiez devant vous qui doit être considéré. Beinhauer (1991 : 189) commente ces énoncés sans avoir recours à aucune théorie : "En español (lo mismo que en alemán y otras lenguas) se refuerza la idea de la veracidad de un hecho declarándolo tan seguro como otro del que nadie duda" ("En espagnol (ainsi qu'en allemand et dans d'autres langues) on renforce l'idée de véracité d'un fait en le déclarant aussi certain qu'un autre dont personne ne doute.") [11] Attention à prendre en compte les négations que contiennent p et q . Il serait cependant tout aussi valable pour l'interprétation de considérer que les propositions sans négations sont fausses dans m 0 . [12] La dimension polémique n'est pas nécessairement présente non plus dans 6), 18), 19) ; il s'agit bien en revanche d'assertions renforcées. [13] Il est remarquable que le et puisse être élidé. Il s'agit pourtant bien, à mon avis, de la même structure. À ne pas confondre, toutefois, avec Au cul !, également très polémique, ayant le sens : "Tes affirmations, je me les mets au cul" (je les refuse mais plutôt parce qu'elles sont détestables que fausses), même si un phénomène d'attraction entre les deux expressions est probable. [14] L'espagnol connait notamment la variante : ¡Y una mierda (también) ! ("Et une merde aussi !"). [15] Un énoncé à l'impératif n'étant pas soumis à valeur de vérité, il ne constitue pas une proposition. Je ne considère donc que le contenu propositionnel, et lui attribue, par connaissance pragmatique la valeur F dans m 0 . [16] Procédé qu'on utilise également au moyen de l'expression figée : J'en mettrais ma main ( au feu + à couper ). [17] Même chose pour : Oui, et moi je te prête ma Porsche ! ou Il arrive dans cinq minutes ou vous me donnez un gage , etc. qui relèveraient du pari. Même chose encore pour d'autres expressions faisant appel à l'évocation pure et simple de l'argument d'autorité, qui concluent l'énoncé par : …et je m'y connais !, …ou je ne m'y connais pas ! [18] Comme aussi dans : Tu verras notre spot sera ter-rible ! Si tu n'augementes pas tes ventes avec ça, je me rase le crâne et je deviens bouddhiste. (Van hamme & Vallès, 1997, Les Maîtres de l'orge 6 . Paris,Glénat , 25) [19] V. aussi À la Saint Glinglin, etc. [20] Ces mêmes propositions peuvent être utilisées pour renforcer un impératif négatif : Tú hablas cuando meen las gallinas. (Beinhauer, 1991) ("Toi, tu parleras quand les poules pisseront.") Et pourtant… [21] La traduction est mienne. Dans le texte : "En un lenguaje festivo ocurre con frecuencia un tipo de negación afectiva que consiste en presentar (con primero o antes ) algo normalmente inverosímil, disparatado, incongruente, absurdo, y aun monstruoso como más hacedero que aquello que se niega." [22] V. Je t'assure que c'est vrai, Sans mentir, Sur la tête de ma mère, etc.
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||