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Principales hypothèses d'une critique de la métaphore (P. Schulz)
 

Deux hypothèses sous-tendent essentiellement le texte qui suit: Premièrement, une hypothèse cognitiviste (H1), selon laquelle la métaphore existe nécessairement – en ce sens qu'elle serait un instrument essentiel à la langue, un élément-clef dans l'agencement du sens. Et deuxièmement, une hypothèse linguistique (H2) , selon laquelle la métaphore n'est pas nécessaire au fonctionnement de la langue, mais lui porte – au contraire – préjudice, aussi bien quant à son autonomie que quant à sa créativité. Par "linguistique" j'entends une théorie ou une représentation quelque peu idéale de la langue, c'est-à-dire épurée de toute vision "cognitivisante". Ce qui n'est pas gagné d'avance, comme j'essaierai de le montrer.

Dans une première partie, je vais examiner H1. Cela veut dire que je soumettrai les hypothèses relatives au concept de métaphore à un examen critique: quelles en sont les limites, quels sont les aspects inacceptables ou insuffisants? Se dessinera alors une métaphore qui n'a qu'une existence relative, dans la mesure où sa définition / son existence même dépend d'une conception référentialiste de la langue.

Dans la deuxième partie, je tenterai de développer l'hypothèse linguistique (H2), en montrant pourquoi une théorie linguistique – se voulant fidèle à elle-même – ne peut tolérer la métaphore. On se servira surtout des arguments de F. de Saussure, qui rejette toute notion de sens figuré de son système linguistique. Une linguistique fidèle à ses principes est une linguistique qui se veut autonome, prête à défendre une structure indépendante de la langue. La métaphore n'apparaîtra alors plus que comme un effet d'illusion, produit par notre réflexion sur la langue. Il n'est qu'un phénomène de métalangage.

 

1. Sous quelle forme la métaphore existe-t-elle?

 

Bien sûr que la métaphore existe, dira-t-on. Et d'ajouter: Nos discours en révèlent bien sa présence, son être au sein de notre langue. Ainsi en serait-il par exemple dans l'extrait suivant d'un des dialogue de Audiard:

— Attention ! J'ai le glaive vengeur et le bras séculier ! L'aigle va fondre sur la vieille buse !...
— Un peu chouette comme métaphore, non ?
— C'est pas une métaphore, c'est une périphrase.
— Fais pas chier !...
— Ça, c'est une métaphore.

Audiard, "Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages" (1968), 1995, p.99.

Tout insinue que nous nous comprenons lorsque nous parlons de "métaphore". Celle-ci n'existerait donc pas seulement dans le discours théorique des linguistes ou philosophes, mais aussi dans un discours métalinguistique des sujets parlants naïfs. Je vais admettre l'existence d'un certain phénomène , en évitant pour l'instant de me prononcer sur son "être profond". Supposons donc qu'il y ait quelque chose dans nos discours – un phénomène "X" – qui ait les traits et les contours de la métaphore; quelque chose qui nous apparaît comme tel, et que nous identifions et nommons ainsi. J'admets cela pour l'instant et j'essaie de donner un cadre à ce phénomène.

 

A) Propriétés générales de la métaphore

 

Plusieurs auteurs (p.ex. Kleiber 1994 ou Prandi 2002) ont déjà constaté que les définitions ne sont pas si divergentes qu'on ne le croie généralement, que malgré une grande hétérogénéité terminologique, on peut isoler un ensemble de propriétés définitoires de base. J'ai donc tenté de schématiser ces définitions, afin d'isoler un noyau dur. Par "schématiser" j'entends ici simplement ma tentative d'établir une terminologie aussi cohérente que possible en faisant intervenir tous les éléments de définition qui me semblent nécessaires. Il semble alors que le concept de métaphore se fonde essentiellement sur quatre propriétés fondamentales – nécessairement présentes dans tous les cas de figure. J'évoquerai d'abord trois propriétés, et je parlerai de la quatrième ("la ressemblance") un peu plus loin.

 

1) Le dédoublement des emplois

La première propriété est ce que j'appelle le dédoublement des emplois. Je le définis comme suit:

Un emploi métaphorique M2 d'une expression M (de taille variable) présuppose un emploi non métaphorique correspondant M1 de la même expression M - appelée aussi propre ou littérale.

Par "présuppose" il faut entendre qu'un emploi M1 précède chronologiquement tout emploi M2 de cette expression. Autrement dit, quelqu'un qui désigne un emploi comme métaphorique admet toujours et automatiquement par là l'existence d'un usage de la même expression comme non métaphorique ou littérale – usage qu'il classifie en même temps comme "normal". Ainsi l'expression M pour des haricots dans l'exemple suivant de Léo Malet:

1b) J'avais fait les frais d'un taxi, dépensé cent balles et monté cinq étages pour des haricots (M2) . Maurice Badoux n'était pas le jeune homme pisté la veille... (Léo Malet, Fièvre au Marais , p. 38)

Caractériser pour des haricots comme métaphorique (M2) suppose qu'il existe un emploi non métaphorique (M1) de la même expression:

1a) J'ai attendu quinze minutes à la caisse et déboursé vingt balles et tout cela pour des haricots (M1) [1].

L'emploi métaphorique doit donc toujours être compris comme étant "dérivé" ou "second" par rapport à l'emploi propre. Par conséquent, parler de métaphore, c'est en fait toujours parler d' emploi métaphorique. Il va donc de soi, me semble-t-il, que la métaphore est un phénomène du discours.

Le dédoublement des emplois constitue un aspect essentiel de ma critique – aspect qui, malgré son importance, me semble avoir été négligé par la plupart des théoriciens. Notons cependant cette phrase de Paul Ricoeur (1975, 177):

Il n'y a langage figuré que s'il est possible de l'opposer à un autre langage qui ne l'est pas.

 

2) Le changement de sens

La seconde propriété concerne l'hypothèse relative au changement de sens qui peut se définir comme suit:

L'emploi M2 prend un sens (b) différent du sens fondamental (a) que M possède dans la langue – (a) étant appelé "sens littéral" ou "propre".

Pour reprendre notre exemple, en 1b le terme haricots dans l'expression pour des haricots n'a pas le sens "littéral" ou "propre" (a) de "légumes verts longs et fins". Le changement de sens est corollaire à l'hypothèse du dédoublement: L'emploi métaphorique est considéré comme second et dérivé parce que M2 réalise une valeur (b) qui n'est pas celle que M possède structurellement , i.e. en tant qu'élément de la langue; contrairement à M1 qui, elle, réalise justement cette valeur structurelle (a) [2].

Précisons tout de suite, qu'il s'agit d'une hypothèse externe, dans la mesure où le changement de sens ne se fonde que sur une "intuition", ou si l'on veut sur une "décision": on a l'impression que l'emploi M2 s'écarte, n'est pas le même que l'emploi propre M1 et on décide par conséquent que les deux emplois n'ont pas le même sens. C'est après cette décision que commence la description.

 

3) L 'hypothèse du transfert:

La troisième propriété enfin est l'hypothèse du transfert:

M dans son emploi M2 change de sens parce qu'elle a été transférée dans un nouveau contexte C2 qui n'est pas le contexte habituel de M, à savoir C1.

Cette troisième hypothèse, à son tour, n'est qu'une conséquence de la deuxième: Lorsqu'on suppose un changement de sens, l'idée d'un transfert s'ensuit et même s'impose. Selon la perspective adoptée, on peut également inverser les rapports et dire que le transfert est ce qui motive le changement de sens. L'hypothèse du transfert devient alors la raison ou la cause du changement de sens. Une des (apparentes) divergences théoriques me semble justement provenir de l'angle de vue adopté: Cela se manifeste ici, par exemple, dans la différence entre un transfert perçu comme cause ou comme conséquence du changement de sens. Personnellement, je mettrai le transfert comme hypothèse de base, car, comme nous allons le voir, on ne peut pas ne pas postuler à l'origine de la métaphore une intention de transfert.

Par ailleurs, je considère que des notions comme "écart", "rupture sémantique" ou "conceptuelle", etc. ne sont que des variantes terminologiques de l'hypothèse du transfert.

On peut maintenant donner une définition réunissant les différentes hypothèses:

 

Définition générale

Un emploi d'une expression M est dit métaphorique si M est transférée (ou employée) dans un contexte inhabituel C2 où elle prend un sens discursif (b), c'est-à-dire si M n'est pas employée avec son sens habituel, i.e. profond ou littéral (a) qu'elle réalise dans son contexte habituel C1.

Je tiens à souligner qu'il ne s'agit ici que d'un remake, et non pas de "ma" définition. Autrement dit, tout ce que j'ai essayé de faire, c'est de regrouper l'ensemble des définitions et d'en extraire ce que je considère comme étant l'essentiel – si prétentieux que cela puisse paraître. Mais je peux ajouter à ma défense que la définition proposée est très proche de celles que l'on trouve dans les manuels de linguistique et de rhétorique – lesquelles sont à mon sens, j'ose le dire ici, ce que l'on trouve de plus limpide sur le sujet. Je citerai seulement deux définitions. Celle donnée par l' Oxford English Dictionary (cité par M. Black, 1983), qui me semble structurellement identique à "la mienne":

La métaphore est une figure de parole dans laquelle un nom [M] […] est transporté vers un objet [C2] qui quoique différent est analogue à celui [C1] auquel ce nom [M] s'applique proprement [c'est moi qui rajoute M1 et M2].

Notons comme seuls changements: l'apparition, dans la définition, de la "ressemblance" ou "analogie" que, pour des raisons pratiques, je ne ferai intervenir que plus tard; et l'idée d'un transport vers un objet au lieu d'un transfert dans un nouveau contexte – différence qui sera résorbée par la description que nous donnons par la suite de la notion de "contexte". – La seconde est la définition cognitiviste résumé par M. Prandi (2002, 9), qui ne me semble pas moins proche:

Une métaphore est le transfert d'un concept […] dans un domaine conceptuel étranger.

Prandi a entrepris à son tour ce que j'appelle ici une uniformisation terminologique et une réduction à l'essentiel. L'auteur parle d'un "dénominateur commun" (ibid.). Il mentionne d'ailleurs à juste titre que cette "définition minimale" reprend sous une forme légèrement modifiée la définition d'Aristote. J'y reviendrai dans un instant.

La quatrième propriété enfin est bien sûr la ressemblance . Elle pose un problème particulier que je vais analyser un peu plus loin.

 

B) Deux variables non définies

 

Dans cette définition de base, il y a deux variables non définies. Comment en effet comprendre "inhabituel" et "habituel"? Comment définir le contexte "habituel" d'une expression, afin de pouvoir y opposer un contexte "inhabituel"? Ou bien quel sens donner à "littéral" ou "non littéral"? Il est intéressant de revenir ici à la définition d'Aristote ( Poétique, chap. 22, 1458a, 18-22) pour qui la figure est fondamentalement ce qui est inhabituel , c'est-à-dire ce qui s'écarte de l'usage courant:

[L'élocution] est noble et échappe à la banalité quand elle use de mots étrangers à l'usage quotidien. J'entends par là le mot insigne, la métaphore, le nom allongé, et d'une façon générale tout ce qui est contre l'usage courant [c'est moi qui souligne].

L'usage "inhabituel" est donc au centre de sa description (on "use de mots étrangers à l'usage quotidien"). Or, lui, pas plus que d'autres, ne croit nécessaire de définir cet "usage quotidien". En effet, un des rares auteurs qui semble conscient de ce problème, c'est-à-dire de ce manque dans la définition traditionnelle, c'est Searle (1982, 124):

Etant donné qu'une partie de notre tâche consiste à expliquer en quoi les énonciations métaphoriques se distinguent des énonciations littérales, il faut commencer par caractériser les énonciations littérales. La plupart – sinon la totalité – des travaux sur la métaphore que j'ai lus supposent connu le fonctionnement des énonciations littérales; ils n'estiment pas nécessaire de soulever le problème de l'énonciation littérale pour pouvoir rendre compte de la métaphore (c'est nous qui soulignons).

Il me semble possible de discerner ici deux aspects dans la pensée de Searle: une évidence et ce que j'appellerais une intuition plus profonde .

Une évidence, car pour décrire le non-littéral, il va de soi qu'il faut préalablement concevoir ou décrire le fonctionnement du littéral. Il s'agit là d'un rapport analogue à celui qui existe entre la règle et la transgression. Il ne peut y avoir transgression que s'il y a règle, et la définition de la première implique nécessairement l'existence – et donc une référence à – la seconde. En d'autre termes, l'énonciation littérale est essentielle à la description métaphorique parce que la métaphore est par définition non littérale.

Le deuxième aspect que je vois dans le texte de Searle est une intuition plus profonde, que je lui attribue pour ainsi dire "entre les lignes". L'idée serait que le phénomène métaphorique dépend d'une certaine conception du sens : à savoir celle qu'on appelle "littérale". On aura remarqué qu'il s'agit là en en effet de la thèse que je défends: C'est parce que le littéral est un sens conçu d'une certaine manière, selon certaines règles, qu'il est possible de concevoir un sens non littéral ou métaphorique. Autrement dit, ce qu'on appelle "sens littéral" est la condition sine qua non de la métaphore. Essayons donc de définir ce sens littéral:

On a affaire à du "sens littéral" lorsque la description que l'on donne à une expression M se fait par le biais des propriétés de l'objet "réel" (du monde) auquel M est censé correspondre.

En d'autres termes, il n'y a de métaphores, selon moi, que si le sens linguistique attaché à M est de type "réaliste", que si on a recours au monde pour définir les mots. Ou inversement, dès que l'on parle de métaphore , on se situe d'emblée – automatiquement et nécessairement – dans l'hypothèse d'une conception réaliste du sens. Par conséquent, je réserverai le terme "littéral" au type de description sémantique que j'appelle réaliste, référentialiste [3]. Ainsi on parlera d'une définition littérale pour l'expression pour des haricots de notre exemple ci-dessus, lorsqu'on fait correspondre au terme haricot des propriétés qui correspondent à l'objet "haricot", à savoir [légume vert, long, fin, qu'on fait cuire pour accompagner des plats]. La description du Petit Robert est donc littérale en ce sens.

Un autre auteur est très intéressant, voire très limpide sur le sujet: Fontanier montre en effet – de manière implicite et en ses propres termes – à quel point le concept de figure dépend de la conception sémantique de la langue. L'auteur expose sa conception sémantique dans les "Notions préliminaires" (des Figures du discours, 1977 ) auxquelles il donne le sous-titre très parlant "Où l'on voit les premiers fondements de la Théorie des Tropes", dans un chapitre intitulé "des idées et des mots". Résumons seulement ici que le rapport "idées / mots" lui paraît essentiel pour comprendre les figures [4]. Il ne s'agit là, selon moi, que d'une variante du rapport réaliste entre langue et "monde": la pensée s'étant simplement substituée au "monde objectif".

 

C) La notion de contexte habituel

 

A partir de la notion de "littéral", on peut maintenant tenter la définition de "contexte habituel". La meilleure approche du rapport entre sens littéral et contexte habituel est à mon sens celle de l'Ecole de Prague, autour de A.J. Greimas. Elle se fonde sur le concept de sème contextuel ou classème . Dans l'analyse sémique, les mots sont des ensembles "sémiques". Ils constituent des ensembles de traits à travers lesquels ils se définissent. Parmi ces sèmes, certains sont des traits contextuels dans la mesure où ils sont destinés à la combinaison des expressions sur la chaîne syntagmatique. Ils président à la sélection, i.e. à la combinaison des mots. Grâce à un ensemble de traits contextuels, le mot sera apte à telle ou telle combinaison au détriment de telle ou telle autre. L'usage "normal" d'une expression se décrit par une coïncidence des traits contextuels entre l'expression M et son contexte d'emploi C1. Dans le contexte C1, M réalise ou vérifie ses traits inhérents de combinaison. L'emploi non normal ou métaphorique, en revanche, se définit comme un non-respect de ces traits, comme une non-coïncidence entre M et son contexte "nouveau" C2. Le contexte ayant changé à cause du transfert de M vers C2) [5].

Prenons l'exemple ci-dessus, où l'on peut bien "simuler" une correspondance de traits contextuels entre haricots et le contexte C1, contrairement à[6] C2 .

 

haricots: {/légumes/
+
/verts/ + /peuvent s'acheter / + ...}
C1: contexte du "supermarché" {/légumes/
+
/verts/ + /peuvent s'acheter/ + ...}
C2: Contexte du pistage {/rue/
+
/immeuble/ + /personne/ + ...}

 

Tentons alors de définir cette notion:

A) Un contexte C1 est dit "habituel" lorsqu'il entoure une expression M avec laquelle il partage certains traits nécessaires à la combinaison sémantique des éléments.

On constate tout d'abord qu'il s'agit d'une notion relative: un contexte est toujours "habituel" par rapport à une expression donnée M. Par rapport aux réflexions précédentes, on pourra maintenant admettre que l' expression M, lorsqu'elle est employée dans C1, est en emploi "littéral". D'où la définition B) qui précise et complète A):

B) Le contexte habituel est par conséquent ce qui permet à une expression M d'être employée littéralement.

Cela paraît clair. Mais seulement en apparence. Car d'un point de vue scientifique, ces définitions posent un problème: En effet, ces notions centrales du concept de métaphore entretiennent un rapport circulaire. Il est facile de montrer que pour définir l'emploi littéral d'une expression M, on a besoin de recourir à la notion de "contexte habituel": Pour dire que haricot est en emploi littéral (M1), il faut le contexte "habituel" du "supermarché" (C1). Or, comment définir le contexte habituel autrement qu'en disant que c'est "le champ sémantique" où une expression est employée littéralement. Autrement dit, un emploi est littéral s'il se trouve dans son contexte habituel et, inversement, le contexte est habituel, lorsqu'une expression y est employée littéralement. Cette dépendance circulaire des notions fait qu'il ne peut vraiment s'agir d'une définition. Je défie quiconque le souhaite de me fournir une définition qui n'est pas piégé dans cette circularité.

Mais il y a plus. Eu égard à la description donnée de "littéral" ci-dessus, on peut donner encore une autre formulation de la notion de contexte habituel:

C) Un contexte est dit "habituel" lorsqu'il permet à une expression M d'être employée avec ses traits sémantiques "objectifs", "réalistes".

En passant de A) à C), cela signifie que l'habituel se ramène au littéral qui nous ramène au "monde". La définition de la métaphore – toute définition de métaphore – finit par revenir inévitablement à une définition référentialiste, et donc à une conception de la langue où le monde est donateur de sens. Ainsi, ma critique consiste avant tout à dire que cette figure n'existe que relativement à une langue qui "colle" au monde. La métaphore est le produit de cette manière de percevoir la langue.

 

D) Métaphore et créativité

 

Il nous faut cependant aborder une dernière notion, tenue à l'écart jusqu'ici: Il s'agit du concept de ressemblance. On défend généralement que la métaphore est créative grâce à quelque chose comme la ressemblance. Qu'elle unit des choses séparées, qu'elle les relie en créant ainsi du nouveau. Or, je défendrai maintenant l'hypothèse que la métaphore n'est nullement créative, mais qu'elle est au contraire la figure de la séparation et de la division. Au lieu d'être unificatrice elle est en fait "destructrice".

Selon le rôle donné à la ressemblance, on peut distinguer une approche "classique" et une approche "moderne" (il ne s'agit pas d'une distinction chronologique [7]). Dans l'approche classique on a des représentants comme Aristote ou Fontanier, mais aussi la plupart des manuels de rhétorique ou de linguistique, anciens aussi bien que récents. Cette approche classique consiste à soutenir que la ressemblance (appelé aussi analogie, similitude, etc.) est dans les référents: Ainsi elle pré-existe, c'est-à-dire qu'elle est antérieure à l'emploi métaphorique même – peu importe que cette pré-existence se localise dans les objets, les "référents" (par ex. Aristote et l'Oxford English Dictionary cité plus haut), dans les idées (Fontanier, voir Schulz 2004, II, 1.3) ou encore dans la perception comme cela s'observe dans la citation suivante extraite d'un article de psychologie cognitive (Paivio/Walsh, 1975, 311):

This metaphor [Juliet is the sun] might have been mediated by, say, an emotional response which both the sun and Juliet evoked. (C'est nous qui soulignons.)

Or, cette description ne saura satisfaire les "modernes". Le problème est en effet que le phénomène métaphorique se présente ainsi sous un caractère gratuit, cette gratuité n'étant qu'une conséquence inévitable d'une métaphore substitutive. En effet, l'analogie pré-existante implique le principe suivant: Faire un emploi métaphorique, c'est "défaire" une expression M de son objet (idée ou perception) propre O1 afin de la transporter vers un objet nouveau O2. Or, O2 possède déjà par ailleurs une expression N sous la forme de laquelle il se manifeste habituellement. Il s'ensuit que l'expression métaphorique et impropre M peut à tout moment être substituée par l'expression vraie et propre de "O2", à savoir N. La métaphore ainsi conçue serait par conséquent entièrement gratuite: Elle ne se résumerait que comme une façon superficielle d' échanger des noms pour dire au fond une seule et même chose, l'objet O2. A côté de Aristote, très clair sur ce sujet de la gratuité [8], Fontanier est un des auteurs qui illustre le plus clairement ce principe dit substitutif, car ce dernier constitue pour lui l'essence même de la figure: Il oppose ainsi la métaphore – qu'on pourrait appeler aussi "trope-figure" – à la catachrèse ou "trope-non figure", cette dernière ne reposant pas sur le principe de substitution. Cet aspect est montré avec précision par Gérard Genette (introduction à l'édition de 1977, 10, voir aussi Schulz 2004, chap. 2, 1.3).

C'est pour contourner ce piège de la gratuité que les modernes émettent l'hypothèse d'une ressemblance créée, c'est-à-dire une ressemblance qui serait un produit de l'emploi métaphorique. Or, comme j'ai essayé de le montrer ailleurs (voir par exemple Schulz 2002 ou 2004, chap. 2), cette ressemblance ne peut pas ne pas pré-exister. Autrement dit, elle est nécessairement le fondement du transfert. Pour prendre l'exemple l'amour est un voyage de Lakoff/Johnson (1985) – défenseurs fervents de l'approche moderne –, selon moi le concept "amour" utilisé dans cette expression admet ou contient d'emblée des "idées" comme "début", "trajet" / "déroulement dans le temps" ou encore "fin" que Lakoff/Johnson veulent lui attribuer par le seul biais de "voyage". Je prétends que ces "idées" (ou "traits conceptuels") ne sont pas générées par le contact entre les deux concepts amour et le voyage , mais qu'elles constituent au contraire la possibilité d'une relation de l'un avec l'autre. C'est cette pré-existence seule – qu'elle soit dans le monde (les référents) dans les concepts ou même dans la langue (ou dans les discours) – qui rend possible certaines "métaphores" et difficiles, voire impossibles certaines autres. Ainsi, dès que l'on parle de transfert, il faut postuler une telle ressemblance ou analogie comme étant à son origine. La ressemblance est la condition sine qua non de tout transfert.

Il s'ensuit une conséquence non négligeable: Il faut en effet admettre que la métaphore n'est pas créative, puisqu'elle ne produit, ne génère rien à proprement parler. Elle ne se contente que de rapprocher ce qui est analogue, de montrer une analogie, comme l'ont dit, il y a longtemps déjà, Aristote et Fontanier.

De plus, cette analogie n'est au fond rien de si extraordinaire si on regarde de plus près le fonctionnement de la langue: Est-ce que nos manières de parler ne se fondent pas toujours sur ce principes? N'utilisons-nous pas tout le temps les mêmes mots pour des choses qui ne sont jamais identiques? Si on décrit la langue sur un rapport aux choses, ce principe s'avère universel, car aucun mot n'est réservé exclusivement à une seule chose. Un mot peut aussi bien parler de plusieurs choses que plusieurs mots peuvent "désigner" une seule et même chose. Dans un rapport au monde, ce principe de la langue me semble inévitable. Et dans cette perspective, le poète même, n'est-il pas au fond qu'une personne extrêmement sensible à cette communauté, à ce partage de "propriétés" des mots, qu'il pousse à son extension maximale, là où la langue devient un jeu avec les mots?

Mais alors, est-ce que le concept de métaphore est encore pertinent? Présente-t-il encore un intérêt? J'irai plus loin en affirmant son côté destructeur: Non seulement la métaphore ne rapproche pas, mais elle a au contraire pour effet de diviser. Une des fonctions de ce concept consiste à maintenir, à pérenniser les hypothèses référentialistes soulevées plus haut, à savoir l'idée qu'il y a nécessairement un monde derrière la langue. Dire que pour des haricots est métaphorique, c'est non seulement constater, mais c'est instaurer même une différence, c'est séparer et diviser – en l'occurrence en instaurant une opposition entre deux types de discours ("supermarché" vs "filature"). Et ces séparations se font en fonction de nos croyances sur le monde et sur la langue. Le rôle fondamental de la métaphore est par conséquent de consolider l'illusion référentialiste d'une langue découpée et morcelée selon notre expérience, selon notre manière de concevoir le réel.

 

2. L 'hypothèse linguistique – pour une autonomie de la langue

L'hypothèse principale de mes recherches consiste donc à dire que la métaphore, pour exister, a besoin du référentialisme, c'est-à-dire d'une certaine conception du sens qui implique une certaine compréhension des rapports langue / pensée (ou langue / monde).

 

A) La langue n'est pas structurellement identique au monde

 

Une question que l'on peut cependant se poser tout de suite: Pourquoi ne pas être référentialiste et décrire les mots par les propriétés des objets? Pourquoi la langue ne serait-elle pas structurée comme la pensée ou le monde? Pour répondre à ces questions, je serai maintenant amenée à examiner successivement deux hypothèses: h1 le monde structure la langue – qui correspond à l'hypothèse référentialiste "dure", et h2 la pensée structure la langue ou hypothèse référentialiste "molle" ou cognitiviste.

J'ai l'heureuse possibilité de me référer pour cette tâche aux écrits d'un illustre prédécesseur et compatriote: les Ecrits de linguistique générale de Ferdinand de Saussure (2002) [9]. Si on se penche sur ces manuscrits récemment découverts du "maître" suisse de la linguistique, on se rend rapidement compte que ce que j'appelle "référentialisme" est au centre de ses préoccupations: Il s'attache même à le dénoncer comme obstacle fondamental à sa description de la langue.

En effet, la première question relativement à h1 (le monde structure la langue), consiste à se demander – en termes saussuriens maintenant – si les "propriétés positives des objets" peuvent constituer le sens des mots (2002, 75). Pour que cela soit possible, il faut, selon Saussure, que les objets du monde puissent fournir un point de départ pour la description sémantique . Plus exactement, il faut que "l'essence même de l'objet [soit] de nature à donner au mot une signification positive" (ibid.). Selon Saussure, cet argument est vite écarté, car depuis Kant nous savons que nous ne connaissons – ni n'avons le moyen de connaître – cette essence:

Ici, ce n'est plus au linguiste de venir enseigner que nous ne connaissons jamais un objet que par l'idée que nous nous en faisons , et par les comparaisons justes ou fausses que nous établissons: en fait je ne sais aucun objet à la dénomination duquel ne s'ajoute une ou plusieurs idées, dites accessoires mais au fond exactement aussi importantes que l'idée principale – l'objet en question fût-il le Soleil, l' Air, l' Arbre, la Femme, la Lumière, etc. (ibid.) [10]

Autrement dit, l'objet en soi ne peut être appréhendé dans sa réalité. Il n'a qu'une façon de paraître à nos sens. Saussure est ici fondamentalement kantien, en précisant que l'objet n'est pour nous qu'un phénomène, et que tout n'est que question de "point de vue". Rien de plus facile donc que d'écarter l'hypothèse référentialiste "dure" h1 qui soutient une relation de subordination de la langue au monde: Elle doit être rejetée de par notre rapport perceptif au monde.

Mais alors justement, dira-t-on, Saussure semble bien dire que ce ne sont pas les propriétés inhérentes à ces objets, mais les idées que nous nous en faisons qui constituent le sens des mots. Ce serait donc h2 qu'il faudrait maintenir: Ce serait la pensée qui structure la langue, c'est-à-dire ce seraient les idées que nous nous faisons du réel qui constituent le signifié [11] des mots. La réponse de Saussure à cette interrogation est plus complexe, et il en va là d'une des hypothèses fondamentales de sa théorie du sens: Dire que les "idées" servent de signifiés aux mots, c'est supposer par là-même que ces idées existent indépendamment de ces mots, ainsi d'ailleurs, inversement, que les mots – ou signifiants – existent indépendamment des idées. Or, cette approche purement cognitiviste de la langue, qui suppose que les "idées" ont une existence en dehors de toute parole, Saussure la dénonce avec autant de vivacité que la première: En effet, il n'y a rien de plus "aberrant" pour le linguiste que de croire à cette existence. Mais, en même temps – et c'est ce qui l'ennuie profondément – rien aussi ne semble plus profondément ancré dans nos croyances:

Il y a, malheureusement pour la linguistique, trois manières [12] de se représenter le mot:
La première est de faire du mot un être existant complètement en dehors de nous […]; dans ce cas le sens du mot devient […] une chose distincte du mot; et les deux choses sont dotées artificiellement d'une existence, par cela même à la fois indépendantes l'une de l'autre […]; elles deviennent l'une et l'autre
objectives et semblent en outre constituer deux entités." (ibid., 83)

Il ne fait pas de doute pour Saussure que, contrairement à ce que suppose la linguistique de l'époque, le mot n'est pas "un être existant complètement en dehors de nous". En tant que signe linguistique il dépend de la conscience d'un sujet parlant, il n'existe qu'en tant qu'objet d'une conscience, qu'en tant qu'il est produit par celle-ci. Cela signifie une chose très importante, absolument centrale chez Saussure, à savoir la dépendance mutuelle, l'un de l'autre, du signifiant et du signifié: Ils ne sont, l'un et l'autre, que les deux faces d' une seule et même entité. Ni l'un ni l'autre existe indépendamment dans la conscience des sujets parlants. Ainsi pour le signifiant – qu'il appelle aussi "figure vocale", probablement pour mieux insister sur son caractère purement psychique:

…les figures vocales qui servent de signes n'existent pas […] dans la langue instantanée. Elles existent à ce moment pour le physicien, pour le physiologiste, non pour le linguiste ni pour le sujet parlant. (ibid., 73)

L'aspect physique matériel pur du signe peut exister pour le physicien ou le physiologiste, mais en tant que signe, cette "forme" à elle seule ne saurait exister pour quelqu'un qui parle, au moment où il parle. Il en va de même pour le signifié, même si cela semble encore plus difficile à admettre:

…les significations, les idées, les catégories grammaticales,[n'existent pas] hors des signes; elles existent peut-être extérieurement au domaine linguistique; c'est une question très douteuse, à examiner en tout cas par d'autres que le linguiste; (ibid., 73)

En réalité, que ces idées existent ou non en dehors de la langue, le linguiste n'en a que faire. Ce postulat me semble très intéressant pour une approche plus détaillée du rapport langue / pensée selon Saussure. Mais cela ne constitue pas notre préoccupation ici [13].

Pour Saussure, ces réflexions ont pour conséquences ce qu'il appelle la signification "par voie négative"

Autrement dit, si le mot n'évoque pas l'idée d'un objet matériel, il n'y a absolument rien qui puisse en préciser le sens autrement que par voie négative." (ibid., 75)

La signification ("par voie négative") n'est donc autre chose qu'une structure de la langue instaurée et représentée par les seuls éléments de la langue: Un mot ne peut se concevoir seul, sans les autres mots de la même langue, avec lesquels il entre dans un système de complétude et d'opposition. Et c'est parce que les mots ne signifient que dans cette opposition aux autres mots que le monde ne peut servir à décrire la langue. C'est ici que commence le fameux "arbitraire" du signe linguistique: Il implique un découpage du monde autonome, i.e. propre à chaque langue, qui organise celui-ci selon une manière qui lui est propre. Une explication de O. Ducrot (1995, 270) prend ici tout son sens: Une langue qui serait "motivée", c'est-à-dire "justifiée par l'ordre naturel des choses ou de la pensée" perdrait toute "arbitrarité".

Il est clair que le cognitivisme se trouve à l'opposé d'une telle conception, car il tend à saisir une compréhension universelle de la pensée, dont la langue ne serait qu'un reflet. Car la "pensée" dont parle ce cognitivisme simplifié – pour ne pas dire simpliste – n'est rien d'autre que la pensée verbale. Mais une telle approche se heurte de front avec une originalité propre à la langue – qui d'ailleurs doit être défendue dans l'intérêt même de tout linguiste.

De ce qui précède il s'ensuit que le coût théorique de la métaphore est une conception référentialiste, cognitivisante de la langue, une soumission de cette dernière à une structure qui lui pré-existerait, celle de la pensée ou du monde. La métaphore repose, somme toute, sur la conception d'une langue entièrement instrumentalisée. Il faut se rendre à l'évidence que le concept de métaphore ne saurait exister que dans ce cadre de langue-véhicule pour la pensée (ou le monde), où les mots ne sont que des coquilles vides, remplis d'idées existant indépendamment. Ce n'est que dans ce contexte théorique qu'un mot peut prendre un sens qui n'est pas son sens "propre". A l'opposé, Saussure a bien vu que pour une langue autonome, ayant sa structure propre, avec ses propres "objets" et ses propres différences, il ne saurait y avoir de métaphore:

Il n'y a pas de différence entre le sens propre et le sens figuré des mots (ou: les mots n'ont pas plus de sens figuré que de sens propre), parce que leur sens est éminemment négatif [14].

Je ne pense guère exagérer en prétendant que la vision de la langue a à peine changé depuis Saussure. L'existence de la métaphore en est justement la preuve.

 

B) Métaphore et métalangage: Le rôle de la pensée dans l'illusion métaphorique

 

Quelques réflexions encore. Car il reste à expliquer pourquoi cette figure est si tenace. D'où est-ce qu'elle tient son caractère d'évidence, de phénomène indéracinable? Cela s'observe notamment dans l'impression de double sens que nous "suggèrent" les soi-disant emplois métaphoriques. C'est particulièrement le cas pour la "métaphore" dite "filée", où on peut en effet facilement rendre manifeste un "double sens". Prenons l'exemple suivant de Léo Malet: Le détective Nestor Burma ordonne une filature à l'un de ses employés. Ce dernier commence cependant à se méfier des capacités de son supérieur, car les affaires de l'agence Fiat Lux ne vont pas pour le mieux:

 

–Vous suivez le type, c'est tout. Et ne me demandez pas pourquoi. Je n'en sais rien moi-même. C'est un peu comme si nous achetions un billet pour la loterie.

–Ah ! oui ? Hum...

–Il y en a qui gagnent.

–Souhaitons seulement d'être remboursés, grogna-t-il. Bon, je me mets là-dessus.

(Léo Malet, Fièvre au marais ,1998)

On pourrait sans peine y repérer "deux sens" (deux "champs sémantiques" ou "conceptuels") du type M (M', M") et S (S', S''), M représentant le sens exprimé et S le sens "pensée", "signifié" (qui serait dans l'intention du locuteur).

 

M

acheter un billet pour la loterie

la filature ordonnée risque fort de ne pas servir à grand chose

S

M'

il y en a qui gagnent

il y a une chance, si petite soit-elle, que ce soit la bonne piste

S'

M''

souhaitons seulement d'être remboursés

souhaitons seulement d'être payé pour notre travail (obtenir un salaire…)

 

S''

Sens exprimé (M, M', M'')   Sens "pensée" / "signifié" (S, S', S'')  

 

Pour expliquer ce phénomène, il faut revenir un instant sur le rapport langue / pensée. Et je me référerai cette fois-ci à l'article sur le langage de Jean-Claude Pariente dans les Notions de philosophie (1995). Selon Pariente, cette impression de double n'est qu'une illusion : Il s'agit là d'une illusion puissante, bien ancrée dans nos croyances et créée par notre langue elle-même. Ce sont en effet nos discours eux-mêmes qui nous font croire qu'ils ne sont que des manifestations de nos pensées [15]. Parmi ces croyances il y a

une topique (la pensée est derrière le langage, au-delà de lui), une chronique (elle le précède), une éthique (il ne doit pas la trahir mais lui être fidèle), et une métaphysique (il est inerte, elle est vivante) (415)

Et ces croyances nous incitent "à traiter l'un comme le subordonné de l'autre" (ibid.) . Ce phénomène, Pariente l'appelle l'effet-pensée (ou "l'illusion-pensée") du langage. Selon lui, il s'agirait d'une représentation inévitable:

l'effet-pensée du langage [est] le fait que nous ne pouvons ni parler ni écouter sans nommer pensée le contenu des paroles échangées, le fait que nous n'usons pas du langage sans le nier comme langage (ibid., 412) [c'est nous qui soulignons]

Notre utilisation du langage véhicule sa propre négation. Ou encore, la représentation que le langage véhicule de lui-même est en sa défaveur. Car, dans ce que nous disons du langage nous le nions comme langage, c'est-à-dire que nous lui retirons toute originalité, toute autonomie. Autrement dit, la représentation que nous avons de notre parole, à travers cette parole même, implique une réduction, de même que l'on réduit (ou nie) l'art photographique en disant que la photo est le simple reflet de la réalité.

Or, c'est justement ici que la vigilance du linguiste est requise: Ce dernier ne peut évidemment se consoler d'être mené en barque. Bien au contraire, il n'a pas le droit de succomber à cette illusion, car son devoir en tant que scientifique est précisément de savoir distinguer entre l'intuition (des sujets parlants) et les hypothèses de son travail de chercheur.

Mais Pariente va plus loin: Non seulement le langage "ne vise pas à nous mettre en présence d'un double du donné", mais de plus "nous ne sortons jamais du langage" (ibid.) Et Pariente d'interpréter un passage du Cahier bleu de Wittgenstein (ibid., 414-15) par lequel il rejoint le système saussurien:

La signification d'un signe n'est, malgré nos préjugés, rien de transcendant à l'univers des signes puisqu'elle n'est jamais donnée que par un autre signe ; quand nous cherchons à appréhender une signification, nous allons de signe en signe jusqu'à ce que nous décidions ou acceptions de rester à l'un d'entre eux, en considérant que cette fois nous tenons la signification du premier, celui à propos duquel nous avions mis en route la recherche.

Dans notre exemple ci-dessus, "S" n'est pas derrière "M", "S" n'est pas le "sens" de "M", mais ce n'est qu'un autre signe auquel le premier renvoie, que le premier miroite. Croire que l'un est le sens de l'autre n'est qu'une illusion, car en réalité les deux sont sur un seul et même plan. On pourrait dire que les deux sont des synonymes, mais non pas au sens où ils renverraient à un troisième terme, qui représenterait leur signification, mais au sens où ils se complètent mutuellement, où ils se "donnent" du sens l'un à l'autre, par la simple raison de leur mutuelle présence.

 

C) Pour conclure

 

J'espère avoir fait comprendre que le prix à payer par la métaphore est une langue qui se nie elle-même, réduite à n'être qu'une enveloppe motivée par une structure de la pensée et, par conséquent, destituée de tout pouvoir d'originalité. Quiconque ne souhaite réduire la langue à ce rôle, doit admettre que la métaphore en tant que figure est illusoire, un miroitement de notre pensée. Il ne s'agit que d'un phénomène de métalangage, mais de métalangage "naïf", créé par un point de vue – celui des sujets parlants naïfs –, et qui ne résiste pas à un examen scientifique linguistique. Car pour décrire la réalité de la langue, le linguiste doit se débarrasser de toute impression de double sens. C'est, me semble-t-il, le mérite des travaux de Oswald Ducrot et de Marion Carel qui, d'une certaine manière, me paraissent décrire le sens comme des relations entre énoncés [16].

 

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Notes de bas de page:

[1] Il est très intéressant de noter ici que ce dédoublement est possible avec l'expression en question pour des haricots , c'est-à-dire avec un déterminant indéfini, alors que ce même dédoublement me semble difficile si on remplace le des par les .

[2] Pour plus de précisions je renvoie le lecteur à Schulz 2004, chapitre I, 2.2.

[3] Le terme littéral ne me semble d'ailleurs avoir de sens que dans ce type d'approche, c'est-à-dire que lorsque l'on croit qu'il y a des choses que le mot signifie littéralement , et donc que si on suppose une "adhésion", un lien nécessaire entre un mot donné et une chose (ou une idée) donnée. De plus, ce type de conception des rapports entre mot et chose est exigé par le transfert figuré, qui consiste dans l'idée qu'un mot peut momentanément se vider de son sens pour en prendre un autre (voir aussi Schulz 2004, chap. I, 2.2), car c'est l'approche référentialiste seule qui, comme je le montrerai plus loin, permet une séparation entre mot et sens.

[4] Pour plus de précisions, voir Schulz 2004, chapitre I, 1.1.

[5] Dans les termes de Greimas (Greimas/Courtès 1966, 52): le contexte [...] fonctionne comme un système de compatibilités et d'incompatibilités entre les figures sémiques [i.e. lexèmes ou entités lexicales] qu'il accepte ou non de réunir". Voir aussi le concept d'"isotopie" (ibid., 69-71) défini comme ce qui désigne « l'itérativité, le long d'une chaîne syntagmatique, de classèmes qui assurent au discours-énoncé son homogénéité ».

[6] On aura bien remarqué que je dis "simuler" – non sans une nuance d'ironie: Le concept des traits contextuels (comme d'ailleurs la notion de "contexte" plus généralement) est très malléable et s'applique à toute situation, car il est toujours possible de trouver des aspects communs ou des aspects opposés. Il suffit de bien chercher...

[7] Pour plus de précisions, voir Schulz 2004 chap. 2.

[8] Selon Aristote (1965, 1458b, 17-21), la gratuité s'exprime dans l'idée que la métaphore a comme effet principal la « convenance » et « l'agrément »:

[...] on peut se rendre compte [de cet agrément] à propos des vers épiques en introduisant les noms courants dans le mètre. Qu' on substitue au mot insigne, aux métaphores, etc., les noms courants , on verra que nous disons vrai ; c'est ainsi qu'Eschyle et Euripide ayant composé le même vers iambique, sauf qu'Euripide a changé un seul nom, substituant un mot insigne à un nom d'usage courant, un des deux vers paraît beau et l'autre médiocre.

La métaphore réduite à un effet de style.

[9] J'aimerais à cet endroit remercier Oswald Ducrot de m'avoir indiqué cet ouvrage en me faisant parvenir un paragraphe.

[10] Saussure semble en plus s'adresser ici aux rhétoriciens Dumarsais et Fontanier qui utilisent le terme de propriétés "accessoires". Si la figure est possible, c'est parce que nous pouvons attacher aux mots toute sorte d'idées accessoires et non centrales. Saussure combat implicitement ce point de vue dans la mesure où pour lui il n'y a que de l'accessoire.

[11] Il est intéressant d'observer ici combien fréquent est l'amalgame entre les notions "idées" / "concept" d'une part et "signifié" d'autre part, sans qu'il soit explicitement posé par une hypothèse. Cette identification semble aller de soi pour beaucoup de théoriciens.

[12] L'ouvrage en question étant un assemblage d'esquisses, il présente par moment des "lacunes": On ne pourra savoir ici quelles sont les "trois manières" dont il désire parler.

[13] Cette caractère inséparable du "signe" et de "ce qu'il signifie" constitue pour Saussure l'essence même de tout système sémiologique. D'où un parallélisme cher au linguiste:

Le système de la langue peut être comparé avec fruits et dans plusieurs sens, quoique la comparaison soit des plus grossières, à un système de signaux maritimes obtenus au moyen de pavillons de diverses couleurs. Quant un pavillon flotte au milieu de plusieurs autres au mât de [ ], il a deux existences: la première est d'être une pièce d'étoffe rouge ou bleue, la seconde est d'être un signe ou un objet, compris comme doué d'un sens par ceux qui l'aperçoivent. (ibid., 54)

[14] 2002, § 23: "Sens propre et sens figuré". Je tiens à remercier Oswald Ducrot de m'avoir fait parvenir ce paragraphe.

[15] La "métaphore du conduit" telle que l'a identifiée Michel Reddy (1979) illustre la présence de cette illusion dans la langue.

[16] Par exemple: Carel 1995, 1994, 1992. Ces travaux de recherches peuvent se comprendre comme une suite des réflexions de Anscombre / Ducrot dans le cadre de l'ancienne Théorie de l'Argumentation dans la langue. Voir par exemple Anscombre / Ducrot 1986, 1983, 1976.

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