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| Notes sur la métaphore (C. Vandendorpe) | ||
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La métaphore constitue un champ de réflexion immense, car elle est de toutes les figures celle qui frappe le plus et qui est le plus facilement ressentie comme véritable. C'est probablement par elle que l'on peut le plus nettement éprouver le langage en acte, en train de créer. Les travaux sur la métaphore se sont multipliés au cours de ce siècle. En 1971, Warren Shibles a publié une bibliographie commentée qui compte plus de 3000 titres! [1]
Définitions
La définition de la métaphore n'a rien d'évident. Selon Preminger, il est improbable que l'on parvienne jamais à s'entendre sur une définition quelconque.
Pour Aristote, la métaphore est
Cette définition convient donc autant à la synecdoque et à la métonymie qu'à la métaphore.
Du Marsais la définit comme une :
Dans la métaphore à quatre termes, qu'Aristote jugeait supérieure aux autres, ce qui est en jeu est, plutôt qu'une comparaison, une relation d'analogie du type a/b = c/d. Ainsi, dans ce vers d'Eluard,
Ta langue le poisson rouge dans le bocal de ta voix
on trouve les mises en relation suivantes < langue/voix = poisson rouge/bocal.>
La pétrolière Esso avait lancé le slogan
Mettez un tigre dans votre moteur!
Cette métaphore se comprend si on met en rapport proportionnel
< essence Esso / moteur = énergie, souplesse, rugissement / tigre...>
On voit ici qu'il n'est pas toujours possible de désigner avec certitude le sème commun qui fonde l'analogie. Il s'agit le plus souvent d'une constellation de sèmes.
Mais il est bien évident que, lorsqu'elle est mise à plat de cette façon, la métaphore perd déjà une partie de sa force (comme un mot d'esprit quand il doit être expliqué). Cela nous fait apercevoir une limite intrinsèque à l'étude de la métaphore: il n'existe pas de critère sûr pour identifier à tout coup une métaphore, pas plus qu'il n'en existe pour un mot d'esprit (Max Black). Il faut toujours prendre en compte le contexte pragmatique et, en dernière analyse, la tension telle qu'elle est éprouvée par le lecteur.
Effets de la métaphore
L'impact de la métaphore est à rechercher dans le fait qu'elle oblige l'esprit à faire entrer en collision deux champs sémantiques, ou mieux deux champs d'expérience, profondément différents, ce qui crée la tension caractéristique.
Marvin Minsky : We call metaphors our ways to transport thoughts between the various mental realms. [2]
Pour Aristote, la métaphore est ce par quoi “nous pouvons acquérir quelque chose de neuf” ( Rhétorique, 1410b). Au plan du créateur, il insiste beaucoup sur cette notion de nouveauté:
La métaphore peut être vue comme une qualité de l'esprit ou comme un fonctionnement particulier, provoqué par des circonstances spéciales:
Ricoeur explore la dimension proprement incommensurable de la métaphore dans son ouvrage majeur intitulé La métaphore vive (1975). Il insiste pour que l'on considère la métaphore non pas au niveau lexical, selon les théories traditionnelles, mais au niveau de toute la phrase.
La métaphore n'est pas un phénomène limité à un mot. Il y a enclenchement du processus métaphorique dès que la phrase combine de façon abrupte des champs sémantiques étrangers l'un à l'autre, mais susceptibles de se recouper au moins pour certains de leurs sème .
C'est cet effet cognitif très fort de la métaphore qui explique la capacité de certaines métaphores de faire le tour de la planète en quelques années, en s'adaptant à des situations culturelles différentes. Ainsi, à Hong Kong, dans les années quatre-vingt, un mouvement nationaliste très vif a stigmatisé les Chinois qui choisissaient de parler anglais plutôt que le cantonais en les désignant comme des “ heong chew ” ou bananes , parce qu'“ils sont jaunes en surface et blancs à l'intérieur”. De même, les Indiens des États-Unis ont alors appelé ceux d'entre eux qui avaient été éduqués comme des blancs des “ red apples ”. Une métaphore similaire existe chez les noirs américains, qui désignent ceux d'entre eux qui pensent comme des blancs des “ coconuts ” parce que la noix de coco est brune à l'extérieur et blanche à l'intérieur.
À cette vie de la métaphore s'opposent les cas où la métaphore est complètement insensible, et donc inexistante, comme dans la catachrèse ( une tête d'épingle ) ou dans les expressions imagées courantes ( une santé de fer ): les clichés sont le plus souvent constitués par des métaphores “desséchées”.
Par le relief particulier qu'elle donne aux mots, la métaphore est sans doute le procédé le plus propre à mettre en valeur la puissance du langage et à déclencher des vocations d'écriture. Pour Proust, “la métaphore seule peut donner une sorte d'éternité au style ” [3] . Dans Du côté de chez Swann , le narrateur, parlant de son écrivain préféré, déclare:
Pour cet écrivain, la création métaphorique est censée tenir à la façon singulière et idiosyncrasique dont chaque individu voit le monde. Mais, en fait, comme le note Wayne C. Booth
The great artists have (...) often, though not always, dramatized within their works their awareness of how their art presented a metaphoric vision of life and thus a critique of life without art and of other artists' visions . [4]
Hector Bianciotti raconte dans ses mémoires combien il avait été frappé, étant enfant, d'entendre son père déclarer que tout ce qui restait après la mort, c'était “un enclos de croix”, _expression qu'il n'avait pas comprise et dont il n'a aperçu la justesse que le jour où il a mis les pieds dans un cimetière. Métaphore? Peut-être pas pour la plupart de ceux qui avaient déjà en tête cette image du cimetière. Mais métaphore, assurément, pour l'auteur qui en a fait l'expérience. On voit par là que la métaphore produit un effet proportionnel à la surprise que l'on éprouve de constater que deux champs d'expérience langagière jusqu'alors séparés peuvent arriver à fusionner.
Métaphore et énigme
Le fonctionnement métaphorique est aussi à la base de cet autre jeu immensément populaire dans la culture enfantine qu'est la devinette. Celle-ci consiste à poser au questionné un défi interprétatif qui met en équation son savoir et sa survie, du moins au plan symbolique. Le modèle initial en a été donné par l'énigme qu'avait posée le Sphinx à Œdipe aux portes de Thèbes et qui était d'autant plus difficile à résoudre qu'elle obligeait le sujet humain à se considérer lui-même comme l'objet de sa propre investigation — archétype du mouvement de décentrement. Tout comme cette énigme jouait sur le double sens du mot “ animal ”, la plupart des énigmes jouent sur les métaphores “ plates ” que sont les catachrèses : « Elle a des yeux mais ne voit pas. — La pomme de terre. » « Qu'est-ce qui a des dents mais ne peut mordre? — Le peigne. » Le fonctionnement sémiotique de ces énigmes peut être représenté par un parcours effectué sur trois axes : dents dents ” du peigne Axe métaphorique A 1 A 2
B 1 B 2 [ mordre ] ne pas mordre Axe des oppositions
L'axe horizontal A 1 — A 2 est celui du transfert métaphorique : le récepteur doit passer de l'énoncé littéral donné au départ à la signification cachée placée entre crochets. Pour ce faire, il doit réactiver la valeur métaphorique initiale des “ dents ” du peigne occultée par la catachrèse. L'axe horizontal B 1 — B 2 est celui des oppositions manifestes. Enfin, l'axe vertical A 1 — B 1 est celui des implications : les dents servent d'abord à mordre. La métaphore filée
La métaphore doit nécessairement recourir à la métonymie pour se développer. On parle alors de métaphore filée. Proust était passé maître dans cet exercice, comme en témoignent les exemples ci-dessous:
Ou encore:
On notera, à la suite de Genette, que nous n'avons pas ici “ces rapprochements fulgurants suggérés d'un seul mot, auxquels la rhétorique classique réserve exclusivement le terme de métaphore ” [5] . Proust prend soin de créer un contexte à l'intérieur duquel les métaphores deviennent nécessaires. La combinaison des deux figures produit un effet supérieur : sensation de travail et d'adéquation plus grande. Les médias y ont volontiers recours. Ainsi, un journal annonçant un nouveau pdg chez Renault pourrait dire que Renault a nommé « un nouveau capitaine » ou « mis un nouveau chef à la barre » : il n'y aurait pas là d'effet spécial, car la métaphore du capitaine de vaisseau a essaimé dans tous les domaines depuis la Grèce antique. Mais si on dit que Renault a mis un nouveau conducteur au volant de l'entreprise , on obtient une métaphore combinée à une métonymie sur la fonction de l'entreprise. Efficacité communicative de la métaphore : des recherches psychologiques ont établi que les textes contenant des métaphores étaient mieux retenus que des passages non métaphoriques.
Ruptures de cohérence
La métaphore est tellement intégrée à la pensée que l'on n'en aperçoit plus le sens littéral, ce qui peut amener à mélanger parfois divers types de métaphores.
Si les divers éléments métaphoriques sont par trop incohérents, ils vont s'entrechoquer de façon désagréable ou ridicule. Le prototype de ces métaphores heurtées et incohérentes date du siècle dernier et aurait été prononcé par un parlementaire français:
“Le char de l' Etat navigue sur un volcan.”
Citons aussi, à propos de l'alpiniste qui avait conquis l'Everest, cette manchette d'un journal: “Il est arrivé là où la main de l'homme n'avait jamais mis le pied.”
Quintilien avait déjà mis en garde contre ce défaut:
Fontanier avait également relevé semblables incohérences chez des auteurs classiques :
On évitera aussi une collision entre le sens littéral et le sens figuré, à moins que l'on ne veuille produire un effet comique:
Hergé prête à un dignitaire le début de discours suivant:
On a même trouvé, dans un journal sérieux:
Il faut noter cependant que d'autres cultures peuvent se montrer beaucoup moins sévères à l'égard des métaphores heurtées. Ainsi, dans la rhétorique arabe, on trouvera des images du genre:
La métaphore filée permet de jouer sur diverses images et d'entretenir le double sens. Qu'on en juge par cet extrait, où l'auteur joue sur la double isotopie du mot “oiseau”:
Fonctionnement de la métaphore
a) Terminologies
I.A. Richards a eu l'idée de désigner par des termes spécifiques les divers éléments qui entrent en jeu dans une métaphore. Il a ainsi identifié trois éléments, qu'on peut retrouver dans la métaphore pétrolière du tigre citée plus haut, Mettez un tigre dans votre moteur :
- le topique ou la teneur : sujet principal auquel on applique le terme figuré (le moteur) - le véhicule ou terme figuré (le tigre) - le fond ou ensemble des relations communes entre topique et véhicule (énergie, souplesse, rugissement...)
Il note aussi que la rencontre entre le topique et le véhicule produit une tension typique, qui résulte de l'incompatibilité ressentie entre ces termes.
Max Black, pour sa part, distingue le cadre de la métaphore ( frame ), c'est-à-dire l'environnement littéral, et le foyer ( focus ) constitué par les mots pris au sens figuré. On désigne aussi ces éléments comme le thème (ex. le moteur) et le phore (ex. le tigre). D'autres terminologies distinguent entre le comparé (ex. l'essence) et le comparant (ex. le tigre).
Pour le Groupe µ, il vaut mieux parler de degré donné , pour désigner les termes de départ, et degrés construits . L' intersection de sèmes entre les deux niveaux constitue un invariant dont l'existence est purement contextuelle et au niveau duquel se joue véritablement l'effet rhétorique. (1990: 51)
b) Trois conceptions : substitution, comparaison et interaction
Reprenant des hypothèses de I.A. Richards, Max Black s'est fait le champion d'une conception interactive de la métaphore [8] , qu'il oppose à la conception traditionnelle. Celle-ci est décrite comme reposant sur la substitution: on envisage que la phrase métaphorique remplace tout simplement un ensemble de phrases littérales. La conception comparative, assimilée à la position d'Aristote, est décrite comme une variante de la substitution: la paraphrase littérale est vue comme l'_expression d'une similarité ou d'une analogie, ce qui fait de toute métaphore une comparaison abrégée. Il en résulte que la métaphore est toujours plus ou moins gratuite et que l'on peut, en principe, la remplacer.
La conception interactive, au contraire, vise à expliquer le fonctionnement d'énoncés métaphoriques forts (du genre “Society is a sea ”) . Elle insiste sur le fait que :
- les éléments constitutifs d'une métaphore entretiennent entre eux un ensemble de relations; - l'énoncé métaphorique consiste à projeter sur le thème ou sujet primaire un ensemble d'associations qui peuvent être vues comme des attributs du sujet secondaire; - le producteur d'un énoncé métaphorique sélectionne, supprime et organise les traits du sujet primaire en lui appliquant des attributs qui sont isomorphes avec les membres du complexe d'implications du sujet secondaire; - les deux sujets interagissent en ce sens que la présence du sujet principal (a) incite le lecteur à sélectionner certaines propriétés du sujet secondaire; (b) l'invite à construire un complexe d'implications parallèles susceptible de convenir au sujet primaire; (c) induit réciproquement des changements parallèles dans le sujet secondaire.
Cette conception sera reprise notamment par Mac Cormac , qui pose comme postulat de départ :
Mac Cormac développe cette interprétation cognitive de la métaphore et l'enrichira de façon notable. D'une part, il rejette l'assimilation de l'ensemble du langage au processus métaphorique (voir plus loin). D'autre part, il émet l'hypothèse que le fameux sens littéral, si difficile à saisir depuis que l'on débat de la figure, pourrait bien avoir une réalité psychologique. Celle-ci se situerait dans ce domaine de nos constructions qu' Elaine Rosch a exploré en lui donnant le nom de prototype (1985: 73). En bref, la représentation mentale que je me fais d'un nom commun - j'entends par là le contenu cognitif auquel il donne accès - est modifiée par chacune de ses occurrences dans le discours ou par la rencontre avec ses diverses instances dans le réel: mon concept de « chien » s'est ainsi formé au contact des multiples espèces de chiens que j'ai rencontrés dans ma vie ou vus en photos, il correspond à un schéma mental ou, mieux encore, à un prototype produit par décantation ou par abstraction des traits caractéristiques de chacun. En fait, si l'on en croit les recherches psychologiques d' Elaine Rosch (1978), le prototype que l'on a chacun du chien pourrait bien ne coïncider avec aucun chien réel, mais constituer plutôt une représentation mentale qui en subsume les différentes espèces et forme le condensé des multiples chiens que nous avons vus. Plus encore, comme le note John Taylor, il est même tout à fait concevable que « le prototype de Chien ne comporte pas de spécification quant au sexe, même si chaque exemplaire de la catégorie doit nécessairement être mâle ou femelle » (1989: 60). C'est à ce prototype que les sujets vont se référer pour déterminer que tel spécimen donné appartient ou non à la catégorie.
Rapports entre métaphore et synecdoque
La théorie du Groupe µ fait fond sur les acquis de la sémantique componentielle, dont elle emprunte la terminologie rigoureuse pour aborder les questions de changement de sens. Fidèle à son postulat qui fait de la synecdoque la figure tropique fondamentale (fonctionnant par adjonction ou suppression de sèmes), ce groupe de chercheurs définit la métaphore comme:
deux synecdoques complémentaires, fonctionnant de façon inverse, et déterminant une intersection entre degré donné et degrés construits (cette intersection étant à la fois synecdoque de l'un et des autres). (1990: 53)
Examinant les différents modes de synecdoques susceptibles d'engendrer une métaphore, le Groupe µ propose le schéma général suivant (1982: 109): D (I) A a) ( Sg + Sp ) S métaphore possible bouleau (flexible) jeune fille b) ( Sg + Sp ) P métaphore impossible main (homme) tête c) ( Sp + Sg ) S métaphore impossible vert (bouleau) flexible d) ( Sp + Sg ) P métaphore possible bateau (voiles) veuve
Pour lire ce tableau, il faut voir dans le premier terme (D) de la série, le point de départ de la métaphore et dans le dernier (A), son point d'arrivée. Le point intermédiaire (I) est l'invariant, qui est toujours absent du discours. Ainsi, à partir du bouleau on peut suggérer l'image d'une jeune fille, en passant par le sème de la flexibilité, qui est commun aux deux.
Dans une critique détaillée de ce tableau, Umberto Eco (1988) fait remarquer que :
- l'exemple (a) est incorrect en ceci que la flexibilité n'est pas une caractéristique sémantique du bouleau: elle ne relève pas du domaine du dictionnaire mais de l'encyclopédie, soit du référentiel. La même critique s'applique à l'exemple (c).
- l'exemple (b) affirme à tort que la métaphore est impossible entre deux parties d'un même tout. Mais cela n'est pas vrai pour les parties qui possèdent des classèmes communs au niveau encyclopédique, susceptibles d'être activés dans un contexte adéquat. Ainsi, il est possible, comme le montrent d'innombrables exemples de psychanalyse freudienne, que le nez représente le pénis, parce que l'un et l'autre ont en commun le fait d'être des appendices, et qu'ils sont longs, en plus d'être tous les deux des canaux, etc. [10]
Le sémioticien italien conclut sa critique du Groupe µ en proposant de prendre en considération de façon beaucoup plus souple les relations entre propriétés du dictionnaire et propriétés de l'encyclopédie. Il identifie ainsi les étapes de la compréhension d'une métaphore: - construire une première représentation componentielle du sémème métaphorisant (ou véhicule ), représentation qui doit aimanter seulement les propriétés que le co-texte a suggérées comme importantes, et narcotiser les autres; - identifier dans l'encyclopédie un autre sémème qui possède un ou plusieurs des sèmes que le premier sémème véhicule. Ce sémème devient un candidat pour le rôle de sémème métaphorisé (ou teneur ); - trouver le noeud supérieur où se rejoignent les couples d'oppositions identifiables dans les sèmes intéressants; - le rapport entre teneur et véhicule est intéressant lorsque leurs sèmes se rencontrent à un noeud très haut dans l'arbre conceptuel. La substitution de sémèmes observable dans la métaphore procèderait, selon Eco, d'une “double métonymie vérifiée par une double synecdoque”. Une autre critique que l'on peut apporter à la théorie du Groupe µ est qu'elle tend à placer sur le même plan les synecdoques où l'on emploie arbre au lieu de chêne et bipède au lieu de homme . Dans les deux cas, on remonte à un niveau plus général, mais l'effet n'est pas le même, car les mots arbre et bipède n'ont pas la même fréquence (Voir théorie des prototypes).
Métaphore, langage et pensée
La métaphore est-elle une figure? Deux écoles s'affrontent à ce sujet:
a) la métaphore est le fondement même du langage. C'est la position de Jakobson et des anthropologues (voir plus loin). b) la métaphore est la plus caractéristique des figures, le lieu de la poésie. Elle s'écarte du langage ordinaire aussi profondément qu'il est possible de l'envisager.
Pour Umberto Eco (1988), on retrouve là le vieux débat entre phusis (la nature) et nomos (les conventions ) [11] Il note que la métaphore contrevient aux maximes conversationnelles de Grice [12] , notamment :
- la maxime de qualité ( Votre contribution doit être vraie ) - la maxime de quantité ( Que votre contribution à la conversation soit aussi informative que possible ) - la maxime de manière ( Évitez l'obscurité et l'ambiguïté ) - la maxime de pertinence ( Soyez pertinent )
Mais, si la métaphore semble s'éloigner du langage courant, les manuels de rhétorique les plus classiques, tels Du Marsais ou Fontanier , notent cependant qu'
Eco cite le grand penseur Vico qui a noté la capacité métaphorisante innée des créatures à l'aube de leur intelligence. Certaines théories ont cherché à formaliser de façon plus étroite les rapports entre pensée et métaphore.
a) La métaphore est un des deux procédés fondamentaux du langage
Dans un article célèbre datant de 1956 [13] , le linguiste Roman Jakobson fait de la métaphore un des deux axes fondamentaux du langage. Il s'appuie pour cela sur la théorie saussurienne selon laquelle parler implique des opérations de sélection et de combinaison. Les opérations de sélection impliquent des opérations de substitution et mettent en jeu des rapports de similarité. Les opérations de combinaison impliquent des opérations de concaténation et mettent en jeu des rapports de contiguïté. Or, un examen attentif de différents cas d'aphasie (trouble du langage plus ou moins grave et plus ou moins durable), permet de classer les symptômes observés en deux grands groupes:
a) déficience de la faculté de sélection ou troubles de la similarité: ces sujets ont de la difficulté à amorcer une conversation; ils dépendent étroitement du contexte situationnel; il y a perte du métalangage; les mots asémiques , du genre truc, machin, chose sont très fréquents; ils ont une tendance à utiliser la métonymie (ciel pour Dieu, verre pour fenêtre). En revanche, les connexions syntaxiques sont maintenues. Ces sujets souffrent donc d'un trouble de la métaphore.
b) troubles de la contiguïté: ces sujets manifestent un problème d'agrammatisme; l'ordre des mots est chaotique; l'étendue et la variété des phrases diminuent; les liens de coordination et de subordination disparaissent, ainsi que les marques d'accord et de rection. En revanche, on trouve une certaine tendance à utiliser des rapports de similitude et des métaphores (longue-vue pour microscope).
Cette théorie sera critiquée notamment par Michel Le Guern pour qui la métonymie implique, elle aussi, un écart paradigmatique. Elle joue au plan de la sélection, tout comme la métaphore. [14] Albert Henry se demande lui aussi ce que le déplacement par contiguïté a à voir avec la perte des règles syntaxiques. [15] D'autres critiqueront Jakobson pour la réduction dramatique qu'il fait ainsi subir au champ des figures: toute la rhétorique se ramènerait finalement à deux figures, dont une seule, en fin de compte, est intéressante. Nanine Charbonnel en a fait une critique très détaillée, qui met en évidence la confusion qu'opère Jakobson “entre deux formes de similitude, celle qui permet la synonymie d'une part, celle qui permet la métaphore d'autre part.” [16] Enfin, on observera que dans le modèle de Jakobson, on ne trouve plus l'espace nécessaire au fonctionnement figural.
b) La métaphore sert à structurer la pensée
Lakoff et Johnson [17] réexaminent le rôle des métaphores d'un point de vue cognitif. Ils explorent la façon dont notre savoir est structuré en mémoire. Ils montrent ainsi que “la plus grande partie de notre système conceptuel est de nature métaphorique” (14). Pour eux,
On trouvera de nombreux exemples de ce pouvoir conceptuel de la métaphore sur le site de Lakoff : http://cogsci.berkeley.edu/ Les exemples sont classés par nom de la métaphore, domaine source et domaine cible. Exemple : explorer un problème est comme explorer une région : nous sommes dans la bonne direction, il ne faudrait pas perdre le nord, prendre une tangente, dériver; son intervention nous a remis sur le bon chemin, etc.
Ils citent ainsi des métaphores organisées autour de l'idée que “le temps c'est de l'argent”, ou que la hauteur est connotée positivement et structure le concept de bonheur, d'élite, de vertu. Parmi les autres concepts centraux qui sont à la base de bon nombre de métaphores émergentes, ils retiennent : dedans-dehors , avant-arrière , lumineux-sombre , chaud-froid, mâle-femelle ...
Le reproche que l'on peut faire à cette théorie est le même qu'encouraient déjà les théories anthropologiques similaires, à savoir que, si tout est métaphorique, alors plus rien n'est senti comme tel. Voir notamment la critique de E. Mac Cormac (1985: 69). Mais si on conçoit les métaphores dont parlent Lakoff et Johnson comme des formules usées, il est possible de les distinguer des métaphores neuves, qui créent un événement sur un fond routinier.
Pour Minsky , toute pensée est à un certain degré une métaphore. Mais il précise aussi qu'il existe une innombrable variété de procédés et de stratégies à cet effet.
Il semble, effectivement, que ce soit cette capacité de flou qui fait la spécificité du langage humain [18] . La métaphore ne peut fonctionner que si l'on accepte cette possibilité de flou: c'est cette tolérance au flou qui permet l'ajustement provisoire de schèmes différents et contradictoires.
Pour Freud,
Freud cite aussi une opinion voulant que
Mais, en même temps, il ne faudrait pas que cette tolérance au flou soit prise comme une tolérance de l'à-peu-près. La métaphore, pour être vraiment réussie, exige un minimum d'adéquation à son objet, faute de quoi la tension cognitive propre à son interprétation ne se produit pas.
Si le jeu surréaliste du cadavre exquis a pu donner si souvent des résultats intéressants, c'est précisément en raison de notre capacité métaphorisante . C'est par un transport métaphorique, en effet, que l'on peut accepter des phrases du genre:
Le cadavre exquis boira le vin nouveau.
Et Morier signale d'ailleurs que
L'originalité est recherchée à tout prix: il faut étonner le lecteur par des métaphores de plus en plus audacieuses. [20] C'est ainsi, par exemple, que Breton peut parler de “la rosée à tête de chatte”. À quelle hauteur de l'arbre de Porphyre (discuté par Eco 1988) faut-il remonter pour trouver des sèmes communs à la rosée et à la tête d'une chatte? La notion de similarité, censée être à la base de la production métaphorique, paraît maintenant bien loin!
En fait, il semble évident que compte tenu, d'une part, des processus automatiques de recherche de cohérence qui caractérisent la lecture (conformément à la notion d'isotopie développée par Greimas), et, d'autre part, de notre tolérance au flou, on peut identifier comme cohérente à peu près n'importe quelle phrase, quitte à la faire entrer, pour les cas les plus graves, dans un cadre dit “poétique ” [21] .
Cette tolérance au flou de l'esprit humain peut être utilisée afin de tromper le public. Aristote signalait déjà l'abus de langage par lequel un pirate justifiait son activité en disant qu'il faisait du transport maritime (ce qui est une façon grossière de manipuler les sèmes communs au piratage et au transport). ------------------
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[1] Metaphor: an annotated bibliography . [2] The Society of mind : 299. [3] Contre Sainte-Beuve , Pléiade, p. 586. [4] “Metaphor as Rhetoric”, in Sheldon Sacks, On Metaphor , The University of Chicago Press, 1979, 47-70. [5] “Métonymie dhez Proust”, Figures III , Paris, 1972, p. 55. [6] Les bijoux de la Castafiore . [7] Poète persan . [8] “More about metaphor” in A. Ortony Metaphor and Thought , Cambridge University Press, 1979, 19-43. [9] A cognitive Theory of Metaphor , Cambridge : MIT, 1985: 5. [10] Semiotics and the Philosophy of Language , 1984, p. 98-99. [11] Sémiotique et philosophie du langage , Paris : PUF, 1988. [12] “Meaning and conversation” in R. Cole and J.L. Morgan Syntax and Semantics , 1967. [13] “Deux aspects du langage et deux types d'aphasie”, Essais de linguistique générale , 1963. [14] Sémantique de la métaphore et de la métonymie , Larousse, 1973: 23. [15] Métonymie et métaphore , Klincksiek , 1971: 50. [16] Les aventures de la métaphore , Presses universitaires de Strasbourg, 1991, p. 228. [17] Les métaphores dans la vie quotidienne , Minuit: 1985. [18] Voir notamment René Dubos, Choisir d'être humain . [19] L'interprétation des rêves , PUF, 1967: 275. [20] Jean Paulhan dénoncera cette esthétique dans Les fleurs de Tarbes. Voir aussi Borgès dans “ La Quête d' Averroës ”. [21] Voir notamment le cas du fameux Colorless green ideas sleep furiously , analysé dans C. Vandendorpe, “Paradigme et syntagme. De quelques idées vertes qui ont dormi furieusement”, Revue québécoise de linguistique théorique et appliquée , 9, 3 (1990), p. 169-193. |
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