De l’hapax à la
lexicalisation
F. de Saussure a établi une distinction capitale pour
l’étude de la métaphore, celle entre (1) la langue et (2) la parole.
(1) La langue est « sociale dans son essence et
indépendante de l’individu » (de Saussure,1915,37) ; elle
« existe dans la collectivité sous la forme d’une somme d’empreintes
déposées dans chaque cerveau, à peu près comme un dictionnaire dont tous les
exemplaires, identiques, seraient répartis entre les individus ; C’est donc
quelque chose qui est dans chacun d’eux, tout en étant commun à tous et placé en
dehors de la volonté des dépositaires » (idem,38)
(2) La parole « a pour objet la partie
individuelle du langage » (idem,37); « il n’y a rien de collectif
dans la parole, les manifestations en sont individuelles et momentanées »
(idem,38).
Toutefois, langue et parole sont en
« interdépendance » (idem,37). En effet, sans la langue, l’individu ne
peut pas s’exprimer singulièrement ; et sans la parole, la langue
n’est qu’une abstraction. Langue et parole peuvent être considérés comme deux
pôles du langage :
Langue----------------------------Parole
Discours impersonnel ------Discours
personnalisé
Non-implication------------------Implication
Sociolecte-----------------------Idiolecte[1]
Convention----------------------Innovation
La métaphore n’échappe pas à la distinction
saussurienne. Nombre d’auteurs parlent de métaphores vives, endormies, éteintes, mortes, etc… Toutefois, en cette
matière, les choses sont plus compliquées qu’elles n’en n’ont l’air. En effet,
il n’y a pas de métaphore vive ou morte une fois pour toutes.
- D’abord parce que la langue évolue ; autrement
dit, ce qui a été considéré à un moment de l’histoire d’une langue comme une
métaphore vive ne l’est plus à un autre moment (Par exemple, on a du regarder
bizarrement la première personne qui a parlé du ‘pied de la table’ ; alors
qu’aujourd’hui, cette métaphore ne provoque plus un sentiment allotopique).
- Ensuite parce que « une métaphore encore
vivante pour un locuteur peut être totalement morte pour un autre »
(Picoche & Honeste,1994,123) (Par exemple, un enfant qui n’a jamais entendu
parler du ‘pied de la table’ va éprouver un sentiment allotopique, alors qu’un
adulte qui a déjà entendu une centaine de fois cette expression dans sa vie
n’éprouvera plus ce sentiment). Ceci ne doit pas faire oublier ce fait essentiel
que pour un locuteur particulier à un moment donné, une métaphore est soit vive
ou lexicalisée.
Tout ceci démontre « le caractère trop sommaire
de la dichotomie traditionnelle entre métaphores éteintes (conventionnelles)
et métaphores vives
(créatrices) » (Nyckees,2000,133). En conséquence de cet état de fait,
Nyckees établit donc deux « pôles théoriques » (idem) entre lesquels
s’établit « une échelle de l’innovation métaphorique »[2].
En somme, les deux pôles de l’auteur sont des synonymes des deux pôles
saussuriens (Langue - Parole) :
Il envisage « un degré zéro de
métaphoricité » (idem) et à l’autre extrême un « degré extrême de
métaphoricité ». Je ne rentrerai pas dans le détail de son échelle,
toutefois, je peux dire qu’elle établit quelques distinctions
intéressantes :
- A la pointe de l’extrême métaphoricité, on trouve
les métaphores faisant éprouver à l’interlocuteur un sentiment allotope maximal,
c’est-à-dire les métaphores frôlant de près l’absurde, difficilement
paraphrasables, et donc difficilement partageables. Dans ce cas-ci, la métaphore
peut rester bloquée au premier moment de la réception (voir ci-dessus); Ici,
« l’accord relatif aux usagers » (Nyckees,2000,135) est très mince,
sinon inexistant. L’interlocuteur
n’a pas de modèle pour se repérer dans l’analogie effectuée. Je dénommerai hapax métaphorique ce type de métaphores
car il constitue une sorte de « trituration de la langue »
(Sojcher,1969,67) qui ne s’appuie pas sur des « lieux communs »
(Black,1962).
Le métaphorologue doit faire ici preuve d’ouverture
d’esprit. S’il adopte l’attitude d’un Fontanier (1815) qui prétendait pouvoir
juger si oui ou non telle métaphore était « à propos », il est
probable qu’il passera souvent à côté de ce type de métaphore qu’il prendra pour
des « créations erronées du langage » (Snell,1852,369) sans pousser
l’analyse plus loin…
- Entre
les deux pôles, on trouve les métaphores
conventionnelles que G. Lakoff a étudiées : Ces métaphores, bien que
parfois inédites, reposent sur des schémas cognitifs préexistants. Ici,
l’énonciation d’une telle métaphore fait s’activer les « modèles
disponibles en mémoire »
(Nyckees,2000,136). Par exemple, la métaphore verbale ‘tes mots sonnent creux’
repose -selon Lakoff & Johnson (1980,20-21)- sur une métaphore conceptuelle
du type : ‘Les expressions linguistiques sont des contenants pour les
significations’. Ce type de métaphore est plus facilement partageable dans le
sens où des modèles facilitent la compréhension de la métaphore[3].
- A la pointe extrême du degré zéro de métaphoricité,
on trouve les métaphores qui ne sonnent plus comme des métaphores ; Comme
le dit bien Diller (1991,210), on est en présence d’ « expressions
métaphoriques que l’on ne reconnaît plus comme telles »[4].
La métaphore est lexicalisée. Elle ne ressort plus de la parole, mais bien uniquement de la langue. Comme le dit Le Guern (1973,86),
« il y a lexicalisation à partir du moment où le remplacement d’un des
éléments de l’expression par un synonyme donne une impression de surprise,
d’étrangeté ou de maladresse ». Par exemple, si l’on remplace ‘pied’ par
‘patte’ dans l’expression ‘le pied de la table’, on ressent une bizarrerie. Ce
type de métaphore ne provoque plus l’onde N-400[5] ;
l’usage a fait en sorte que la distance sémantique entre les deux cotopies n’est
plus perçue par le locuteur. Il en résulte « la disparition définitive de
toute tension entre les différents constituants de l’énoncé »
(Prandi,1992,198) Le sentiment allotope est nul et le parcours interprétatif
tend vers 0.
La métaphore, comme tout néologisme, peut donc
connaître une « évolution historique » (Le Guern,1979,82), d’où
la nécessité pour le métaphorologue de s’intéresser à « la dimension
historique et de considérer les aspects diachroniques des figures de
rhétorique » (Landheer,1994,7).
En gros,
l’évolution d’une métaphore ne peut que partiellement correspondre au schéma
lexicologique classique : création d’un terme nouveau -> entérinement
par un certain usage -> insertion dans le dictionnaire -> perte du
sentiment de nouveauté (Lüdi,1991,40) -> réveil de la nouveauté grâce à un
contexte particulier[6].
‘Partiellement’ car, comme il a été précisé ci-dessus, une métaphore qui est
vive pour une personne peut être morte pour une autre. Le seul moyen pour le
métaphorologue de décider du statut d’une métaphore chez une personne en
particulier est -non pas de recourir à la lexicologie mais- de questionner la
personne réceptrice de la métaphore en recourant à « une approche
énonciative-interactive » (Lüdi,1991,40).
En conclusion, retenons que la métaphore peut tout
aussi bien se blottir discrètement dans « l’anonymat de langue »
(Bonhomme,1987,303) que se montrer d’une manière bruyante dans
« l’individuation du discours » (idem).
[1] Il est encore trop tôt pour
enclencher la discussion sur l’idiolecte, mais je puis déjà affirmer mon
désaccord avec Jakobson (1956,54-55) qui nie l’existence du
« mode de parler singulier »: « En parlant à un nouvel
interlocuteur, chacun essaye toujours, délibérément ou involontairement, de se
découvrir un vocabulaire commun : soit pour plaire, soit simplement pour se
faire comprendre, soit enfin pour se débarrasser de lui, on emploie les termes
du destinataire. La propriété privée, dans le domaine du langage, ça n’existe
pas : tout est socialisé. (…) L’idiolecte n’est donc, en fin de compte,
qu’une fiction quelque peu perverse ».
[2] Toutefois, l’auteur ajoute
cette remarque : « la complexité des faits langagiers rend peut-être
impossible toute mesure absolument rigoureuse et objective du degré
d’innovation » (Nyckees,2000,134).
[3] Je ne rentrerai pas ici
dans la polémique lancée par certains métaphorologues cognitivistes qui
affirment, après Lakoff & Johnson (1980), que « verbal [c’est-à-dire
discursives] metaphors are not simply instantiations of temporary, ad hoc
categories bur reflect preexisting conceptual mappings in long-term memory that
are metaphorically structured » (Gibbs, 1992,572). Je dirai simplement que
ces métaphorologues prennent la partie pour le tout : s’il existe
certainement des métaphores conceptuelles, il est par contre peu probable que
toutes les métaphores soient des métaphores conceptuelles, ce qu’indique très
bien V. Nyckees (2000) !
[4] Par exemple, le mot testa qui a donné tête en français désignait en latin
classique « un petit pot de terre cuite » (Le Guern,1973,83) ; Le
mot latin pour désigner la tête était caput. « Au moment de la
colonisation romaine en Gaule, la métaphore testa est généralisée dans la langue des
soldats et des vétérans pour désigner la tête, à tel point que les Gaulois
peuvent la prendre pour le terme propre, surtout s’ils ne connaissent pas le
sens premier du mot » (idem). Aujourd’hui, plus personne n’a l’image d’un
petit pot de terre cuite lorsqu’il évoque la tête.
[5] « L’onde négative
N-400 –ainsi baptisée parce qu’elle est provoquée après un délai de 400
millièmes de seconde- (…) constitue une réponse de l’encéphale aux énoncés
allotopes ; cette onde semble bien correspondre à une reprise du décodage
par l’organisme » (Klinkenberg,1990,147).
[6] Par exemple, si je mets des
pantoufles sous chacun des pieds de ma table et si je dis ensuite à mon
interlocuteur : ‘tu as vu les pieds de ma table ?’, la métaphore
renaîtra…