Quelle est la situation énonciative ?
C’est une banalité, mais les seules métaphores
analysables par un métaphorologue sont les métaphores qui sont communiquées.
Cela restreint de beaucoup le champ d’analyse métaphorologique ! Par
exemple les métaphores
pré-discursives[1]
ne sont pas (encore) analysables.
a.
Situation
énonciative où la cognition est mise en avant
Contrairement à ce que certains auteurs ont pu
affirmer -par ex. Cohen (1966)-, la métaphore n’est pas un phénomène
exclusivement émotionnel. On la
retrouve dans des situations énonciatives où la cognition est mise en avant. Je
relève ci-dessous -de manière brève car je reviendrai sur ceci dans mon prochain
article- quelques situations énonciatives de ce type[2].
·
L’argumentation
Quelque soit le domaine (scientifique, politique,
conversation ordinaire, etc…) dans lequel se déroule l’argumentation, une
métaphore peut toujours y faire apparition. En effet, celle-ci « facilite
l’argumentation, (…), participe elle-même à l’argumentation »
(Reboul,1986,187). Elle y participe parce que, à travers elle, l’argumentateur a
la capacité de pointer « des aspects qu’il importe de mettre en évidence
dans la description d’un phénomène » (Perelman,1977,151) et surtout de
taire d’autres aspects, de les mettre « dans l’ombre »
(idem,150).
·
La définition
scientifique
Il n’est pas rare de lire dans la littérature
scientifique des définitions qui, à bien y regarder, ne sont en fait que des
pseudo-définitions métaphoriques. En effet, la structure linguistique de la
définition (A est B) ressemble de très près à la structure linguistique de la
métaphore prédicative (A est B). Cette parenté de forme linguistique ne doit pas
suggérer une identité de fonctionnement ! Car, le propre de la métaphore
prédicative est moins sa forme linguistique -A est B- que la suppression du
principe de contradiction -A est B et A n’est pas B- (Voir Cohen
(1966,4 -5) et Ricoeur (1975,321)).
b.
Situation
énonciative où l’affectivité est mise en avant[3]
·
L’injure et
le sobriquet
Un grand
nombre d’insultes et de sobriquets sont métaphoriques. Bien que tout mot puisse
être injurieux ou affectueux, chaque culture a tout de même ses standards en la
matière : Il n’y aura pas d’ambiguïté si je traite quelqu’un de saleté,
d’ordure, de pourriture, de charogne, de fumier, de vermine, de chameau, de
vache, etc… Tout comme il n’y aura pas d’ambiguïté si je traite quelqu’un de ‘ma
petite fleur’, ‘mon soleil’, ‘ma lumière’, etc…
Ce type de situation énonciative est éminemment
intéressant pour la métaphorologie car il permet de rendre compte des
interactions entre production de la métaphore, proxémique[4]
et prosodie (voir ci-dessous).
·
Le
délire
J. Lacan (1958) a élaboré le concept de métaphore délirante afin de rendre
compte du remaniement (ou de la stabilisation) des rapports entre signifiant et
signifié dans le travail du délire.
Le point de vue de Lacan sur la question n’est pas
aisé à comprendre et méritera que j’y revienne dans mon troisième article. Ce
que je peux en dire actuellement, c’est que Lacan a un point de vue à première
vue paradoxal : il affirme d’un côté que, dans la psychose, « on y
rencontre jamais rien qui ressemble à une métaphore »[5]
(1981,247), et d’un autre côté que l’état terminal du délire est « le
niveau (…) où signifiant et signifié se stabilisent dans la métaphore
délirante » (1958,55).
En conclusion, je rappellerai avec Bally qu’il est très compliqué
-et parfois aventureux- d’affirmer que telle métaphore ressort de la cognition
plutôt que de l’affectivité ou inversement !
(1) D’abord parce qu’ « il serait (…) ridicule
de croire qu’un fait d’expression est tout entier affectif ou tout entier intellectuel » (Bally,non daté,
27). Entre le tout affectif et le
tout intellectuel, il y a « des nuances délicates »
(idem).
(2) Ensuite parce qu’une personne n’est pas une
autre. Etant donné que « chaque mot est, dans notre mémoire, une maille
d’un réseau aux fils ténus et innombrables ; [et que] dans chaque mot
viennent aboutir, pour repartir ensuite, mille associations diverses »
(idem,67), il est peu vraisemblable de croire que tout le monde entend une même
métaphore de la même manière[6] !
C’est pour ces deux raisons que le métaphorologue ne
peut pas se baser uniquement sur sa propre réception d’une métaphore pour juger
de son caractère affectif ou cognitif.
[1] J’entends par métaphore pré-discursive toute métaphore
qui est pensée mais qui n’est pas prononcée de vive voix ou retranscrite sur
papier. Je prendrai deux exemples de métaphore pré-discursive : (1) toutes
les métaphores qu’au dernier moment, on décide de ne pas communiquer pour une
raison ou pour une autre. (2) toutes les métaphores qui défilent dans les
monologues intérieurs. (A ma
connaissance, aucun métaphorologue n’a encore posé l’existence de ce type de
métaphores ; Or il constitue une part essentielle de la production
métaphorique. Peut-être un jour, les moyens seront trouvés pour faire entrer ce
type de métaphores dans le champ de la métaphorologie
appliquée).
[2] Je précise que le relevé
typologique qui va suivre n’est pas exhaustif.
[3] Ici non plus le relevé
typologique n’est pas exhaustif. A vrai dire très peu de recherches
métaphorologiques ont été faites en la
matière !
[4] Etude des distances
corporelle entre deux individus.
[5] Ce dont il faudrait
discuter -ce que Lacan n’a pas fait- et non pas affirmer
péremptoirement!
[6] Si par exemple, dans mon
passé, j’ai été blessé gravement à cause d’un aspirateur défaillant, lorsque
j’entendrai lors d’un cours de biologie que ‘le nez est un vrai aspirateur’, je
réagirai d’une manière affective (la douleur m’étant rappelée), contrairement au
reste de l’auditoire qui entendra cette métaphore plutôt cognitivement.