Quelle est la forme lexicale et la
fonction grammaticale ?
a.
Forme
lexicale nominale
Il s’agit certainement de la forme la plus courante.
Selon la fonction grammaticale du nom, ce type de métaphore comprend les
sous-types suivants :
·
Métaphore
nominale dont la fonction grammaticale est le sujet
Quelques exemples :
‘Ce papillon est magnifique’ (Enoncé en
parlant d’une femme) ;
‘Un ours m’a indiqué le chemin’ (Enoncé en
parlant d’un homme) ;
‘Cette fenêtre donne vue sur l’esprit [1]’
(Enoncé en parlant de la méditation).
Comme l’indiquent les exemples, il y a métaphore
nominale référentielle lorsque le lieu de la métaphore est le sujet grammatical. Ce type de métaphore
est souvent appelé in absentia parce
que ce à quoi renvoie le nom métaphorique n’est pas inscrit à la surface du
discours (Par exemple, le nom « papillon » ne renvoie pas directement
à « femme » ; Le renvoi est implicite).
·
Métaphore
nominale dont la fonction grammaticale est l’attribut du
sujet
‘Cette femme est littéralement un
papillon’ ;
‘L’homme qui m’a indiqué le chemin est un
ours’ ;
‘La méditation est une fenêtre donnant une vue
sur l’esprit’.
Ici, le lieu de la métaphore est l’attribut du sujet, c’est pourquoi on
parle de métaphore prédicative. Ce
type de métaphore est par définition in
praesentia car ce à quoi renvoie le mot métaphorique est inscrit à la
surface du discours (Par exemple, le mot « papillon » renvoie à
« cette femme ». Ici, le renvoi est explicite)
Il convient de noter que ces deux types de métaphores
nominales (référentielle et prédicative) ont le plus souvent été étudiés
isolément.
(1) L’attention exclusive à la métaphore nominale
référentielle a donné naissance à la « métaphorologie substitutive ».
Quelques auteurs représentatifs de ce courant : Aristote (+/-
Molino & co. (1979) résument de manière
pertinente les présupposés de la métaphorologie dite
substitutive :
«1) (…)
la métaphore ne concerne qu’un mot isolé de son contexte.
2) Tout mot est susceptible de deux espèces de
sens ; le sens propre et le sens figuré. Le sens propre est immédiatement
donné et courant, le sens figuré est second et plus rare
(…).
3) La métaphore consiste en une substitution : à
un terme propre, existant dans la langue (métaphore proprement dite) ou non
existant (catachrèse), mais de toute façon virtuellement présent en tant qu’il
caractérise ou pourrait caractériser l’entité envisagée, est substitué un terme
figuré, qui renvoie à la même entité.
4) Cette substitution est fondée sur une relation de
ressemblance. Le terme substitué doit être une image, un portrait de l’entité
mentionnée. (…)
5) Entre le terme propre et le terme figuré il y a
équivalence cognitive : le sens visé est le même» (Molino &
co.,1979,21-22 [2]).
(2) Par contre, d’autres métaphorologues se sont
intéressés exclusivement à la métaphore nominale prédicative. Cela a donné le
courant interactionniste. Quelques auteurs : Richards (1936), Black (1962,
1979), Beardsley (1962), Ricoeur (1975).
Molino & co. résument les présupposés de la
métaphorologie interactionniste :
« 1) La métaphore prend place dans un segment de
discours plus étendu que le mot ; même si un ou plusieurs mots constituent
le foyer ou le pivot de la métaphore, celle-ci concerne l’ensemble de l’énoncé.
(…) .
2) Les mots et les propositions n’ont pas de sens
propre défini une fois pour toutes qui se distinguerait radicalement du sens
figuré. Le sens des mots est contextuel : les mots sont, par nature,
polysémiques et ambigus. La métaphore n’est qu’un cas particulier de cette
situation générale.
3) La métaphore ne consiste pas en une substitution,
mais en une interaction ou une tension. Interaction qui n’a pas lieu entre le
terme figuré qui constitue le pivot de la métaphore et un terme propre qu’il
faudrait rétablir, mais entre le terme figuré et les autres termes présents dans le cadre : dans le cas de la
forme canonique « (..) N1 est (…) N2 », l’interaction se produit entre
N1 et N2. Cette interaction a comme résultat l’échange et le transfert de
significations entre les deux termes : en particulier N1 se voit attribuer
des propriétés caractéristiques de N2.
4) Cette interaction, loin de se justifier par une
ressemblance déjà connue explicitement, fonde une relation entre les deux termes
N1 et N2 (…).
5) La métaphore a une valeur en même temps émotive,
descriptive et cognitive : le rapport dégagé de la métaphore conduit à
modifier notre connaissance en opérant une modification de notre catégorisation
de l’expérience (…) » (idem,22-23).
La plupart des auteurs estiment que ces deux
métaphorologies (substitutive ; interactive) sont opposées. Toutefois une
auteure très audacieuse –M. Prandi (1992, 2000, 2002) a entrepris de relever les traits
pertinents des deux modèles pour composer un modèle plus global, un modèle
typologique justement.
·
Métaphore
nominale fonctionnant comme exclamation
Quelques exemples :
‘Tête de bique !’
‘Espèce de gros lard !’
‘Ma petite fleur !’
Ce type de métaphore a très peu été étudié.
Toutefois, elle est très fréquente. Comme les exemples que j’ai choisis
l’indiquent, il est très souvent utilisé comme injure ou comme
sobriquet.
·
Métaphore
nominale dont la fonction grammaticale est l’apposition
Quelques
exemples :
‘Cette femme, un vrai papillon, est venue
hier’;
‘Le bûcheron, cet ours, m’a indiqué le
chemin’;
‘La méditation, cette fenêtre donnant une vue
sur l’esprit, se propage en Occident’.
Tamba (1975, 1981) insiste sur le fait que ce qu’on
appelle apposition métaphorique constitue toujours une relation entre un pôle
propre (ou métaphorisé) et un pôle figuré (métaphorisant). Elle insiste
également sur le fait que l’apposition métaphorique
est :
(1) soit in
praesentia : C’est le cas des trois exemples cités ci-dessus ; le
nom métaphorique (ou mieux métaphorisant [3]
-c’est-à-dire ici ‘papillon - ours – fenêtre’) est précédé dans la phrase même (ou
parfois suivi) du nom qu’il caractérise (nom métaphorisé, c’est-à-dire ici ‘femme -
bûcheron – méditation’).
(2) soit in
distantia : Dans ce cas-ci, le nom métaphorisé n’est pas présent dans
la phrase en question mais a été cité dans une phrase précédent ; Il est
alors remplacé par un anaphorique (du type : celui-ci, celle-ci, etc…). Par
exemple : ‘La méditation est une discipline Orientale. Toutefois, depuis
quelques décennies, celle-ci, cette fenêtre donnant une
vue sur l’esprit, se propage en Occident’).
·
Métaphore
nominale dont la position syntaxique est telle qu’elle précède un complément du nom
Quelques exemples :
‘Le cœur de
‘La métaphore est l’or de la
rhétorique ;
Ce type de métaphore peut aisément se déplier à la
manière proportionnelle
d’Aristote :
Le dépliage du premier exemple pourrait donner
ceci : ‘Bruxelles est à
·
Métaphore
nominale dont la fonction grammaticale est le complément indirect, de lieu, de
moyen
Quelques exemples :
‘J’ai
demandé à cet escargot de se dépêcher’ (compl.
indirect) ;
‘Il y deux semaine, Cunégonde a passé ses vacances
dans un véritable paradis’ (compl. de lieu)
‘Georges est arrivé à l’heure grâce au canoé du
XXI ème siècle’ (compl. de moyen).
Dans tous ces cas, la métaphore est in absentia ou in distantia si le nom métaphorisé est
inscrit à la surface du discours dans une phrase
précédente.
·
Métaphore
dont le nom est propre
Comme l’indique K. Jonasson, le nom propre
métaphorique peut se retrouver dans plusieurs cadres syntaxiques :
Sujet : ‘Ce Molière des temps modernes a
publié son dernier livre l’année passée’ ;
Apposition : ‘Umberto Eco, ce Molière des
temps modernes, a publié son dernier livre l’année
passée’;
Attribut : ‘Umberto Eco est le Molière des
temps modernes’.
Le plus souvent, le nom propre métaphorique est
précédé d’un déterminant, ce qui marque le fait qu’ « au lieu de désigner
un particulier [par exemple : la personne de Molière], le Npr [nom propre]
dénote maintenant un type ou une catégorie, dont les membres sont interprétés
comme portant une certaine ressemblance avec un particulier bien connu, portant
le Npr en question » (Jonasson, 1991,64).
b.
Forme
lexicale verbale
La métaphore dont la forme lexicale est un verbe est
plus compliquée qu’elle n’en a l’air. Comparons ces différents exemples
empruntés à Watteau (2001, 68) :
‘Les feux d’artifice blessent le ciel’
(1) ;
‘La lune
éclabousse le jardin’ (2);
Comme l’indique Watteau (2001), ce qui distingue ce
type de relation figurée des autres (prédicative, appositive), c’est que la violation sémantique [4]
n’est pas toujours localisée au même endroit :
(1) Soit elle est localisée entre le verbe et le
complément :
Il n’a pas d’absurdité à dire qu’un feu d’artifice blesse (ou peut
blesser); il y a un twist, pour
reprendre un joli terme de Beardsley (1962)- à partir du moment où le nom ‘le
ciel’ arrive dans la phrase : Le feu d’artifice blesse… le ciel. La
métaphore survient donc vers la fin de la phrase, entre le verbe et le
complément direct.
(2) Soit elle est localisée entre sujet et le
verbe :
Par contre, il y a une absurdité à dire que la lune éclabousse, quel que soit le
complément direct. Le twist -le
moment où ça ‘distorsionne’- est
beaucoup plus tôt dans la phrase.
On peut
schématiser le lieu de la violation sémantique comme
ceci :
(1) Les feux d’artifice blessent // le
ciel.
(2) La lune // éclabousse le
jardin.
c. Forme
lexicale adjectivale
L’adjectif métaphorique peut
être :
-soit en « dépendance directe »
(Tamba,1987,84) d’un nom : en ce cas, il est épithète : Par
exemple :
‘Jacques, rugissant, claqua violement la
porte’.
-soit « médiatisé par un verbe attributif »
(idem) : en ce cas, il est attribut : Par
exemple :
‘La mer, en pleine tempête, était
rugissante’.
d.
Forme
lexicale adverbiale
L’adverbe caractérise l’action suggérée par le
verbe :
Quelques exemples :
‘La rivière ruisselait
amèrement’ ;
‘La mer, en pleine tempête, fit furieusement
chavirer le navire’.
En conclusion :
(1) Sur le plan grammatical et lexical, il n’y a rien
de bien étonnant ! La métaphore prend les mêmes chemins lexicaux et
grammaticaux qu’une expression non métaphorique. Toutefois, l’aperçu qui vient
d’être donné permet de se rendre compte de la diversité lexicale et grammaticale des
métaphores discursives; diversité parfois niée par certains métaphorologues; je
pense en particulier au mouvement cognitiviste -initié par Lakoff & Johnson
(1980)- qui fait l’impasse sur le moment proprement linguistique (lexical et
grammatical) des métaphores discursives pour directement analyser le réseau
conceptuel impliqué par certaines expressions métaphoriques [5].
Or l’aspect spécifiquement linguistique des
métaphores discursives doit être analysé car, comme on va le voir ci-dessous, il
permet d’élaborer des distinctions importantes entre différents types de
métaphores.
(2) Il n’est plus permis à partir d’ici d’envisager
-comme ça a trop souvent été le cas dans le passé- la métaphore à partir du seul
mot métaphorique. La métaphore discursive -comme les autres types de
métaphores : gestuelles, imagées, etc…- est toujours une relation. Les partisans du mouvement
interactionniste l’ont bien vu, mais ils se sont trop braqués sur la métaphore
prédicative en oubliant les autres possibilités (c’est-à-dire référentielles,
appositives, verbales, etc…).
Dans tous les cas, il y une tension entre un pôle
propre, caractérisé, métaphorisé et un pôle figuré, caractérisant,
métaphorisant. La tension est la
métaphore même. Ne prendre en compte que le terme métaphorisant, c’est
littéralement amputer le phénomène de la métaphore. Tamine [6]
le dit bien : « La notion de métaphore déborde ainsi le terme métaphorique
lui-même, et s’élargit à cette unité plus vaste que constitue l’union de deux
termes propre [c’est-à-dire métaphorisé] et métaphorique [c’est-à-dire
métaphorisant] dans une configuration syntaxique donnée. Dans les exemples
suivants :
a. « Le ciel est un dé à coudre »
(Eluard)
b. « Trop de tentations malgré moi me
caressent » (Apolinnaire),
la métaphore n’est pas en a) un dé à coudre et
en b) caressent, car les termes propres ciel et tentations
y sont également importants » (Tamine,1979,65).
Quel que
soit le cadre syntaxique donné, il y a toujours une
interaction :
Dans la métaphore nominale, un nom interagit avec un
autre nom (ou un verbe).
Dans la métaphore verbale, un verbe interagit avec un
nom.
Dans la métaphore adjectivale, un adjectif interagit
avec un nom.
Dans la métaphore adverbiale, un adverbe interagit
avec un verbe.
C’est ce qui autorise Jongen (1980) à affirmer qu’
« aucun mot n’est métaphorique en soi » et ce qui m’autorise à
affirmer que tout mot -interagissant avec un autre- peut être métaphorisé ou
métaphorisant. Il n’y a pas d’exception à la règle ; et c’est ce qui fait
de la métaphore la reine des figures. Dans la paire métaphorique, il y a
toujours un terme (ou un ensemble de termes) qui représente « le point
d’ancrage référentiel » (Tamba, 1981, 73), c’est-à-dire le thème du discours, ce dont on parle, et un autre terme qui
caractérise ou « détermine » (pour reprendre l’expression de Tamba) ce
point d’ancrage. Ce point d’ancrage
de la métaphore, le plus souvent, il peut être pointé du doigt. Dans l’exemple
déjà cité ‘cette femme est un vrai papillon’, ce qui sera montré du doigt ne
sera pas un papillon, mais la femme. ‘Cette femme’ constitue donc ce qui est caractérisé (métaphorisé) par le
papillon (le caractérisant ou métaphorisant).
[1] Je souligne seulement ici la métaphore nominale en
position référentielle, non pas celle logée au sein du verbe.
[2] Les auteurs reprennent dans les grandes lignes un
passage de Ricoeur (1975,65-66).
[3] J’emprunte cette
terminologie à Eco (1988,150), à Lüdi (1991,23) et à Salteri-Cacouros &
Tamba (2001,55).
[4] cette violation sémantique constitue un
déclencheur de l’interprétation figurée. Cette violation sémantique correspond à une rupture isotopique (voir plus loin) dans
l’enchaînement du discours. La violation sémantique est très proche de ce qu’on
appelle l’absurdité (voir Cohen,
1966).
[5] Prandi (1999,190) critique
ce genre d’analyse purement conceptuelle de la métaphore qui fait l’impasse sur
l’analyse de la mise en forme spécifiquement linguistique du conflit conceptuel
entre métaphorisé et métaphorisant.
[6] D’autres auteurs ont insisté sur ce
fait capital: Black (1962), Ricoeur (1975), Molino & co. (1979), Jongen
(1980), Tamba (1981), Prandi (1992).