Deux moments dans la réception d’une
métaphore
a.
La distorsion
métaphorique
D’un point de vue sémantique, ce qui caractérise le
premier moment dans la réception de la métaphore discursive -pour un très grand
nombre d’auteurs- est :
Un éloignement
de l’expression simple et commune (Fontanier,1830,64), une anomalie sémantique (Todorov,66,100),
une déviation sémantique par rapport à la
norme du français moderne (Schifko,1988,17), une incompatibilité sémantique (Le
Guern,1973,16 ; Tamine,1979,65), un heurt sémantique (Molino & co.,
1979,30), un court-circuit
(Eco,1973,35), un écartèlement
sémantique (Dubucs & Meyer,1987,72), une distance sémantique plus ou moins grande
entre métaphorisant et métaphorisé (Eco,1988,170), une incongruité (une « mise en
relation de deux termes incompatibles » (Prandi,1992,31), une impertinence sémantique
(Cohen,1966,122), une défectuosité
(Searle,1979,153), une incongruence sémantique (Lüdi,1991,25),
une altération sémantique
(Salteri-Cacouros & Tamba, 2001,63), un emploi catégoriel indu ou une catégorisation non conventionnelle [ou
inconvenante] (Kleiber,1999,132;
1993,207; 1994,55), une relative déviance
catégorielle (Nyckees, 2000, 117), une application ‘anomale’ (Jonasson,
1991,74), une attribution insolite
(Ricoeur,1975,252), une déstabilisation
du langage (Costes,2003,175), une structuration disjonctive
(Klinkenberg,1996,278), une sorte de
conflit (Beardsley,1962,298), une allotopie ou une rupture isotopique
(Rastier,1994,99 ; Groupe ,1977,75), une incohérence conceptuelle
(Prandi,1992,206 ; 2002,16).
Toutes les expressions [1]
relevées ci-dessus -malgré leurs différences qu’il faudrait un jour étudier-
peuvent se rapporter de près ou de loin à la notion d’allotopie. Cette dernière est le pendant de la
notion d’isotopie élaboré par Greimas
(1966) dans le cadre de sa sémantique componentielle.
L’auteur
s’inspire de la structure oppositive des deux faces du langage que le célèbre
linguiste genevois a articulé : Souvenons-nous que F. de Saussure, au début
du 20ème siècle, bousculait la linguistique en affirmant que
« le mécanisme linguistique roule tout entier sur des identités et des
différences » (1915,151). Tant sur le plan du signifiant [2]
que sur le plan du signifié [3].
A. Greimas en conclura que tout sémème (ce que de Saussure (1915)
nommait signifié) est « une
collection sémique » (1966,35), c’est-à-dire « un ensemble [4]
de sèmes reliés entre eux par des relations hiérarchiques » (1966,36). Les
sèmes constituent « la structure élémentaire de la signification »,
comme les phonèmes constituaient pour de Saussure la structure élémentaire du
signifiant.
Un sémème est « la combinaison du noyau
sémique et des sèmes contextuels »
(Greimas,1966,50) :
- le noyau sémique est le « minimum
sémique permanent » (idem,44) ;
- les sèmes contextuels (appelés classèmes) sont les sèmes qui varient
selon l’emploi du lexème.
L’auteur prend l’exemple suivant : « Le
chien aboie ».
(1) Le noyau sémique du sémème /chien/ est avant tout
composé du sème ‘animalité’ (opposé par exemple à celui d’ ‘humanité’,
etc…) ; les classèmes sont difficiles à dénombrer ; on notera par
exemple ‘pouvant mordre’, ‘affectueux’, tenus en laisse’,
etc…
(2) Le sémème /aboie/ comprend un noyau sémique (peu
importe ici les éléments du noyau sémique, on retiendra seulement ‘une sorte de
cri effectué par un animal’, opposé au cri effectué par un humain) ; les
classèmes seront par exemple ‘cri dont l’agent est un chien’, ‘un renard’, ‘un
chacal’, etc…
A partir d’ici, il devient possible de définir l’isotopie : « un message ou
séquence quelconques du discours ne peuvent être considérés comme isotopes que
s’ils possèdent un ou plusieurs classèmes en commun ». Cela signifie qu’il n’y a pas d’
« incompatibilité » sémique (Greimas,1966,52) entre ‘chien’ et
‘aboie’ ; ils constituent une isotopie.
Par contre, si, lors d’une discussion sur un
commissaire de police, un locuteur se met à dire : « le commissaire
aboie », il y aura incompatibilité sémique. En effet, le sémème
‘commissaire’ n’est pas composé du classème ‘pouvant aboyer’ ; plus, il s’y
oppose. Il y a dès lors une rupture isotopique ; l’interlocuteur est face à
une absurdité (Cohen,1966). Une contradiction apparaît : La résolution de
cette absurdité constitue à proprement parler la métaphore (voir ci-dessous la réduction de
l’absurdité).
Le Guern (1973) ira dans le même sens que
Greimas : « La métaphore (…) apparaît immédiatement comme étrangère à
l’isotopie d’une texte où elle est insérée » (Le Guern,1973,16). C’est
cette dissonance avec le reste du
discours qui amène l’interlocuteur à se dire « là, il y a métaphore ».
Toutefois, à ce moment précis, l’interlocuteur n’a pas encore réduit
l’absurdité ; La métaphore est encore non-sens : il a simplement
identifié la métaphore, il lui reste le gros du travail : la comprendre.
Comme dit Le Guern (1973,16), « l’incompatibilité sémantique joue un rôle
de signal » (idem) de métaphoricité.
Bonhomme (1987) rependra cette hypothèse. Il dénomme
cotopie ce qui « découpe des
blocs homogènes et structurés à l’intérieur (…) [d’une] langue, engendrant
chaque fois autant de micro-univers discursifs. (…) La cotopie délimite des
ensembles sémantico-référentiels constitués d’un topos (ou d’un thème) de base
autour duquel s’agglutinent des polarités lexicales qui sont compatibles [5]
à la fois avec le topos et entre elles » (Bonhomme,1987,43-44).
C’est à partir de cette notion de cotopie que
l’auteur distingue la métonymie de la métaphore. En bref, la métonymie est
« la violation des relations logico-référentielles incluses dans une
cotopie » (idem,49). Par exemple, dire ‘Hier, Rome a rencontré Washington’,
c’est substituer un représentant canonique de Rome à la ville dans laquelle il
est implanté depuis des siècles. La métonymie a quelque chose de la métaphore
(dans son caractère substitutif), mais en règle générale elle est beaucoup moins
puissante : L’espace de jeu de la métonymie est beaucoup moins vaste que
l’espace de jeu métaphorique. En effet, la métaphore est fondée sur une
« rupture cotopique », c’est-à-dire sur une « jonction
allotopique » (idem,50). « Quand la puissance de la métonymie est
freinée par le cadre cotopique, celle de la métaphore est infinie, du fait que
les circuits allotopiques sont inépuisables » (idem). Pour reprendre
l’exemple de l’auteur, rien empêche de dire du pape qu’il est un magicien, un
lion, un phare. La métonymie reste
« toujours dans le MÊME, ne franchissant jamais les frontières de
l’altérité à partir desquelles débute la métamorphose stricte » (idem,195).
La cotopie est un « paysage » (idem,197)
délimité par une contiguïté phénoménale. Nommer le Pape ‘Rome’, c’est le laisser
dans le même paysage ; Par contre l’allotopie joue de plusieurs
paysages : Il suffit de dire du pape qu’il est un lion pour le
télétransporter dans un autre paysage (la cotopie /jungle/ ; ou bien de
dire du pape qu’il est un magicien pour le télétransporter dans le paysage
cotopique /féérie/.
Toutefois, les limites entre métaphore et métonymie
ne sont pas toujours aussi tranchées. Bonhomme fait bien de préciser que
l’espace cotopique constitue un « ensemble flou » (idem,301). En
effet, dire ‘le pape est un lion’ est un métaphore puisqu’il y a confrontation
de deux cotopies qui n’ont rien à voir l’une l’autre. « Mais il aurait
suffit que tel pape possédât effectivement un lion au Vatican pour que
l’assimilation devînt cotopique et donc métonymique » (idem,301). J’irai
personnellement plus loin en soulignant que la distinction entre métonymie et
métaphore doit non seulement prendre en considération les relations
logico-référentielles socialisées (communes [6]
ou sociolectales) mais aussi les
relations idiosyncrasiques (ou idiolectales). Pour repartir de
l’exemple de Bonhomme (1987), si, dans ma chambre, j’ai la photo d’un pape à
côté d’un poster d’un lion, et que je dénomme ce pape ‘Lion’ par contiguïté
(avec beaucoup d’humour…), il s’agira d’une connexion métonymique entre /pape/
et /Lion/ étant donné qu’ils sont juste l’un à côté de l’autre dans ma
chambre ; ils sont dans un même espace cotopique matérialisé ici par ma
chambre [7].
Je ne serai pas compris par les autres quand j’appellerai le pape en question
‘Lion’ si je le vois à la télé ; Mais ça ne change rien au processus en
jeu. Il faudrait donc parler ici d’une métonymie idiolectale [8].
b.
La réduction
de l’absurdité
La distinction entre métaphore et métonymie faite, il
reste à revenir sur les deux moments de la réception d’une métaphore : (1)
identification ; (2) compréhension :
(1) Comme il a été écrit ci-dessus, l’identification
est le résultat d’une rupture allotopique, d’une confrontation explicite (in
praesentia) ou implicite (in absentia) de deux paysages cotopiques, le premier
étant le thème du discours et le
second ce qui caractérise ce thème (certains auteurs parlent de phore). A ce moment précis, la métaphore est
encore irruption d’un non-sens, d’une absurdité au sein d’un discours cohérent.
(2) La compréhension de la métaphore est un processus
très complexe qui pourtant est très rapide ! En gros, il s’agit de rendre à
nouveau cohérent le discours qui a été infiltré par un « intrus »
allotopique.
Le Guern (1973) proposera, en continuité avec les
hypothèses sémantiques de Greimas (1966), des opérations logiques de la
résolution de l’absurdité sémantique provoquée par l’incompatibilité classémique
entre les deux sémèmes impliqués dans la distorsion
métaphorique.
Avec l’aide d’un unique exemple (‘Pierre est un
escargot’), je vais indiquer ci-dessous ces opérations.
Contexte
extra-linguistique [9]
de cet énoncé métaphorique: Je suis avec Claudine. Il est 15 heures. On doit
aller, avec Pierre, faire des courses. Ce dernier, à qui j’avais pourtant donné
rendez-vous à 14h, n’est toujours pas là. Je dis à Claudine -qui ne connaît pas
Pierre et qui s’impatiente- : « Pierre est un
escargot ! ».
Etant donné que
Claudine a la ferme conviction que Pierre n’est pas un escargot à proprement
parler, elle doit modifier
« l’organisation sémique » (Le Guern,1973,14) de chacun
des deux sémèmes (/Pierre/ et /escargot/) pour pallier à l’absurdité sémantique
première de l’énoncé métaphorique.
Avant d’analyser
ici la modification de l’organisation sémique des deux sémèmes, il faut pouvoir
analyser l’organisation sémique avant l’énonciation de la métaphore. Cette
analyse de l’organisation sémique du mot ‘escargot’ consiste avant tout en un
dénombrement des sèmes que Claudine associe à ‘escargot’ indépendamment de tout
contexte. Toutefois, imaginer la somme des sèmes que Claudine inclut dans le
sémème /escargot/ pose des problèmes théoriques
interminables…
Pour faciliter la
chose, imaginons que le sémème /escargot/ correspond à la réponse d’un test[10]
que j’aurais fait avec Claudine.
A présent, on
peut analyser la modification sémique des deux sémèmes. Il est très probable que
Claudine, en vue de comprendre la métaphore, va d’abord piocher dans ce
tas -hétérogène et non clos sur lui-même, contrairement à ce que suggère
la théorie componentielle- que constitue la somme des sèmes pour sélectionner [11]
un sème de /escargot/ et l’appliquer au sémème /Pierre/[12]
en s’aidant du contexte de
l’énoncé et du contexte extralinguistique. Autrement dit, Claudine va
occulter ou « négliger » (Le Guern,1973,19) tous les éléments de
signification incompatibles avec le reste de l’énoncé et avec le contexte
extralinguistique [13]
qui pourraient s’associer au signifiant ‘Pierre’ pour ne garder que le sème
‘lenteur’ –compatible et cohérent avec le thème du discours- et l’appliquer à ‘Pierre’[14]
(Ce sème isolé est dénommé tertium
comparationis par Le Guern (1973)). Le résultat de cette opération est que
Pierre (en tant que sémème) n’est plus tout à fait comme avant ; il s’est
en quelque sorte métamorphosé ; S’il n’est pas devenu un escargot (si ça
avait été le cas, il ne s’agirait pas d’une métaphore mais d’une fiction), il a
tout de même gardé quelque chose de l’escargot…
Toutefois,
contrairement à ce que prétend la sémantique componentielle, il ne faut pas
croire que la compréhension d’une métaphore se réduit à la trouvaille d’un
unique tertium comparationis (c’est-à-dire une seule intersection
sémique ; par exemple ‘lenteur’) valant pour tous les interprétants quelques soient les contextes
extralinguistiques. Il est nécessaire de souligner la « possibilité
indéfinie de trouver de nouveaux sèmes communs » (Molino &co.,1979,30)
et la variabilité interpersonnelle (et intra-personnelle) au sujet de la
compréhension d’une métaphore [15] !
Ayons toujours en tête que la métaphore, contrairement à la métonymie, participe
de la « sémiosis illimitée » (Eco,1984,187) ; qu’elle « naît
d’une agitation interne à la sémiosis » (Eco,
1973,44).
Autrement dit, on peut envisager la métaphore par le biais de la
sémantique, mais alors une « sémantique de l’assimilation par le
sujet » (Molino & co.,1979,33). ;
Car les liaisons sémantiques qui surviennent lors du « travail de la
ressemblance » (Ricoeur,1975,221-272) sont sans « relation
préalable » (Tamine, 1979,65) ; Chacun, suivant ses ressources
cognitivo-affectives, les crée : « La perception de la métaphore est
(…) variable d’un individu à un autre : elle se fonde sur la totalité du
réseau cognitif de chacun » (Molino &co.,1979,33). Je laisse le mot de la fin à
Eco (1984,187): « Il n’existe pas d’algorithme pour la
métaphore ».
[1] Il convient de noter que la
plupart de ces notions sont métaphoriques !
[2] « Ce qui importe dans
le mot, ce n’est pas le son lui-même, mais les différences phoniques qui
permettent de distinguer ce mot de tous les autres » (1915,163). Par
exemple les mots /grand/, /gris/, /gros/, /gras/ se distinguent par un trait oppositionnel qu’est le phonème.
[3] « [Les concepts] sont
purement différentiels, définis non pas par leur contenu, mais négativement par
leurs rapports avec les autres termes du système » (1915,62). Par exemple,
le concept ‘petit’ est opposé au concept ‘grand’, etc…
[4] Greimas affirme que tout
sémème est constitué « d’un nombre limité de sèmes » (1966,68) ;
il affirme cela en se basant sur un parallèle -A. Hénault parlera d’une
métaphore (1979,57)- entre le trait phonologique différentiel saussurien et le trait sémantique (ou sème). Cela sera
fortement critiqué notamment par Ricoeur (1975) et Molino & co.
(1979).
[5] Prenant l’exemple de la cotopie /pape/,
l’auteur caractérise la cotopie par un test essentiellement négatif :
« la cotopie est soudée négativement par tout ce qu’elle exclut, ses
limites commençant avec les termes disjonctifs qu’elle écarte à sa
périphérie : la cotopie papale se singularise par rapport aux pôles locaux
(comme ‘Niamey’), objectaux (comme ‘tracteur’), actanciels (comme ‘aller sur la
lune’) ou humains (comme ‘moufti’) qu’elle ne peut en aucun cas contenir. Ce sont de
semblables tests d’exclusion qui fournissent le plus sûr moyen pour discerner
une cotopie »
(Bonhomme,1987,43-44)
.
[6] En référence aux
« lieux communs » de Black (1962).
[7] Par contre mon
interlocuteur -s’il n’a jamais mis les pieds dans ma chambre- serait très
certainement tenté d’y entendre une métaphore…
[8] Je prolongerai cette
discussion sur la distinction entre idiolecte et sociolecte métaphoriques ou
métonymiques- quand j’aborderai -dans mon troisième article- le statut de
l’injure métonymique et métaphorique dans la psychose infantile.
[9] Il importe de préciser le
contexte extralinguistique d’un énoncé métaphorique car il entretient un rapport
direct avec l’orientation de la compréhension de la métaphore. Voir plus
loin.
[10] Le test est le suivant : Je lui demande de me
dire comment elle définirait le mieux possible un ‘escargot’ et à quoi elle
associe ce terme, indépendamment d’un contexte particulier. Les réponses
qu’elles me donnent sont représentées sur le schéma ci-dessous entre A et
B.
[11] Important : ce n’est pas parce qu’il y a cette
isolation que celui qui reçoit la métaphore (l’interprétant) ressent
« l’appauvrissement qu’implique le passage par ‘l’étroite passerelle de
l’intersection sémique’ » (Ricoeur,1975,210). Au contraire, l’interprétant
« ressent un effet d’élargissement, d’ouverture, d’amplification »
(idem).
[12] En ce qui concerne les sèmes de ‘Pierre’, j’ai
facilité -simplifié- la chose dans mon exemple fictif car Claudine ne connaît
pas Pierre et n’en jamais entendu parler. Elle ne peut donc pas le définir et
son nom ne lui évoque rien (sinon le sème
‘inconnu’…).
[13] Il est évident que si le
contexte extralinguistique avait été différent, la sélection sémique aurait été
différente également. Par exemple, si Claudine avait su que Pierre est quelqu’un
de très réservé, elle aurait pu sélectionner le trait sémique ‘coquille’ ; Ou bien
encore, si Claudine avait su que Pierre est quelqu’un qui sent très fort les
choses intuitivement, elle aurait pu sélectionner le sème ‘antenne’, etc…
[14] Si Claudine avait connu Pierre, elle aurait aussi du
occulter tous les sèmes de ‘Pierre’ à l’exception de celui (ou ceux) qui est
(sont) compatible(s) avec ‘Escargot’ et le contexte extralinguistique : le
fait que Pierre n’arrive pas, qu’il est en retard.
[15] La question de la
variabilité interpersonnelle dans la compréhension des métaphores n’a été, à ma
connaissance, que très peu étudié (A l’exception de la recherche de P.
Schifko,1988).