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La métaphore est-elle un phénomène exclusivement linguistique?
 

Ecrit par C. Detienne

Longtemps, on a cru que la métaphore était un phénomène exclusivement linguistique. Encore à l'heure actuelle, certains métaphorologues téméraires estiment qu'il n'y a « pas de  métaphore ailleurs que dans le langage, sinon précisément par un emploi figuré du mot » (Tamine, 1979,80). Ce point de vue que je qualifierai de pré-sémiotique est souvent dénommé tendance « verbocentrique » (Eco,1976,84 ; Bonhomme, non daté,3).

Le fait de prendre la métaphore discursive comme prototype de la métaphore est probablement une conséquence du fait que le langage verbal est le medium le plus fréquent dans la communication humaine. Toutefois, il ne faut pas prendre la partie pour le tout ! Nombre d'auteurs ont indiqué très clairement que la métaphore ne ressort pas exclusivement de la linguistique.

 

a.   Le geste métaphorique

Très souvent, les interactions entre deux personnes ne se limitent pas à l'échange d'un message verbal. Le fait est au moins connu depuis Aristote (+/- 363 a.c.n.). L'importance de ce qu'on appelle le « non verbal » -à défaut d'avoir une appellation positive qui le mériterait pourtant- est de moins en moins négligé par ceux qui s'intéressent au langage humain. De plus en plus, -et bien heureusement- la communication est considérée d'une manière globale, incluant le regard, la posture, la prosodie, et la gestualité (autrement dit le corps).

M. de Fornel (1993) s'est intéressé aux gestes para-verbaux, c'est-à-dire aux gestes accompagnant un discours. Il a observé que certains de ces gestes reprennent simplement le discours (par exemple un mouvement de la main vers le haut pour l'énoncé « on verra émerger un candidat ») tandis que d'autres opèrent un décalage par rapport à l'objet du discours (par exemple « les deux mains font l'action de nettoyer une surface » pendant que le locuteur affirme que « quand un traité existe, il faut qu'il soit net par rapport à la constitution » (de Fornel,1993,252)). Ces gestes sont considérés par l'auteur comme métaphoriques parce qu' « il existe une incongruité sémantique entre la schématisation conventionnelle du geste et celle de l'expression verbale affiliée » (idem, 251, je souligne car je reviendrai plus tard sur le concept d'incongruité sémantique).

 

b.   L'accordage affectif

Bien avant le recours à la parole, mère et enfant communiquent leurs affects. Comment s'y prennent-ils ? Dans un premier temps au moyen de l'imitation, et dans un second temps (vers 9 mois) au moyen de l'accordage affectif. Ce dernier consiste à reprendre, le plus souvent à travers une autre modalité sensorielle, un affect matérialisé par un mouvement corporel. Par exemple, un nourrisson « jette la tête vers le haut, et avec et par un mouvement brutal et fort du bras se relève partiellement au dessus du sol dans une agitation exubérante. La mère dit ‘OUI, cetteeee fille'. Le  ‘OUI' est prononcé avec force. Il s'élève de façon explosive faisant écho à la violence du mouvement de l'enfant et à sa posture » (Stern,1989,184). L'auteur remarque que certains paramètres (comme l'intensité, le rythme, la durée du mouvement vocal, facial, du bras, etc...) sont reproduits -et surtout échangés au partenaire- à travers une autre modalité sensorielle : « Ce qui est rendu, ce n'est pas en soi le comportement de l'autre personne, mais plutôt un certain aspect du comportement qui reflète l'état émotionnel de la personne » (idem,185).

L'argumentation de l'auteur est la suivante : il s'agit de métaphores en ce sens que la réponse du partenaire est semblable au premier comportement mais n'est pas la même (en cela l'accordage affectif se distingue de l'imitation). Il y a un rapport analogique entre les deux comportements.

 

c.    L'image visuelle et/ou onirique

Il y a quelques semaines, on pouvait trouver dans le Soir un dessin de requin où figuraient les traits saillants d'un homme politique belge. On parlera d'une caricature métaphorique.

Freud (1929) observa au début du vingtième siècle que ce genre de représentation visuelle était également à l'œuvre dans les rêves. Il en parlait en termes de figurabilité, de condensation et de déplacement[1]. Plusieurs auteurs prolongeront les recherches freudiennes en la matière (par exemple, Jakobson (1956), Pirard (1980) et Prokhoris (2000)).

De son côté, Barthes (1964) élabore une rhétorique de l'image en appliquant notamment le concept de métaphore à l'image publicitaire. D'autres auteurs prendront le relais de ce genre d'analyse (par exemple le groupe  (1967-68), Durand (1970), Klinkenberg[2](1993,1996), Bonhomme (non daté)).

On a un bel exemple de métaphore visuelle dans une publicité de Belgacom : On voit une grenouille qui traverse une route ; elle se fait écraser : et une voix off dit ceci : « mieux vaut parfois rester où l'on est ; chez Belgacom par exemple »[3]

 

d.   Le jeu symbolique :

Quelques auteurs -dont Winner (1979), Billow (1981), Fourment & co. (1987), Fourment (1986), Franquart-Declerq & Gineste (2001)- se sont penchés sur le phénomène du jeu symbolique chez l'enfant. Ce dernier consiste en gros à faire comme si un objet en était un autre. Par exemple, un bout de bois sera pris pour un fusil, une assiette pour un chapeau.

Certains auteurs insistent sur le fait que l'action doit être accompagnée d'un commentaire verbal pour être considérée comme métaphorique (et non simplement comme une « transformation »); Pour d'autres, ce commentaire n'est pas nécessaire. Il n'en reste pas moins que, malgré les difficultés d'analyse métaphorologique de ce type de jeu, le jeu comporte en lui-même la dimension métaphorique, le commentaire (s'il y en a un) venant simplement confirmer ou infirmer cette dimension.

Les auteurs, le plus souvent, estiment qu'il y a jeu symbolique quand une relation analogique est cernable dans la manipulation de l'objet (par exemple, l'enfant qui prend le bout de bois pour un fusil, s'il ne fait pas de commentaire verbal, doit diriger le bout de bois vers quelqu'un, faire pan-pan, etc…).

Toutefois, -et j'en discuterai plus longuement dans le troisième article à venir-, cette attitude rigoureuse de la part du scientifique -parfois nécessaire pour faire des études basées sur la récolte de statistiques- peut s'apparenter à la position d'un rhétoricien moraliste comme Fontanier (1830) qui estimait qu'il y avait un bon emploi et un « mauvais emploi » (p. 189) des métaphores[4]

 

Pour résumer, la métaphore est un phénomène sémiologique[5] et donc parfois linguistique, suivant  par là F. de Saussure (1915) qui envisageait la linguistique comme une partie de la sémiologie et Eco (1988,141) affirmant qu' « étudiée à propos de la langue verbale en particulier, la métaphore a des airs de scandale pour toute la linguistique, parce qu'elle est en fait un mécanisme sémiotique qui apparaît presque dans tous les systèmes de signes ».

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[1]Jakobson (1956) fera un parallèle entre les processus freudiens (condensation, déplacement) et les processus saussuriens (rapports associatifs, rapports syntagmatiques). La condensation freudienne (mise en parallèle avec les rapports associatifs -ou paradigmatiques-) sera dénommée métaphore ; et le déplacement (en parallèle avec les rapports syntagmatiques) sera dénommé métonymie. La conception de J. Lacan (par exemple 1957) fera fortune grâce à la reprise du rapprochement de Jakobson.  Voir Todorov (1977) et Costes (2003) pour une critique constructive du rapprochement opéré par Jakobson et de la reprise de ce rapprochement par Lacan.

[2] Cet auteur se montre « extrêmement prudent au moment de comparer les figures iconiques aux figures verbales » (1996,325) ; Il est même « pour l'abandon des termes ‘métaphore iconique' » (1993,283). Toutefois, en accord avec Ricoeur (1975) et Eco (1988), il estime que la métaphore constitue « un modèle herméneutique universel » (1993,269). Autant il estime que le phénomène visuel d' «interpénétration de deux objets » (1993,270) -par exemple l'interpénétration du requin et de l'homme politique- n'est pas à proprement parler une métaphore, autant il estime qu'il y a au moins « trois caractéristiques de la figure [qui] invitent à un rapprochement avec la métaphore linguistique [l'intersection sémantique, la substitution, la réversibilité]» (1993,274). L'auteur, en conséquence estime qu'il n'y  « a aucun intérêt à fédérer ces variétés de figure [iconiques] sous le pavillon unique de ‘métaphore'. Non parce que le transfert de catégories linguistiques serait en soi un manœuvre scandaleuse [ce qui est l'opinion de Tamine, voir ci-dessus]. Mais parce que dans le cas présent ce transfert ne permet pas de rendre compte de la spécificité des phénomènes qu'il prétend éclairer ». 

[3] Il s'agit ici d'une métaphore allégorisante en ce sens que la métaphore n'apparaît qu'à la fin de la publicité, lorsque la voix off pose une analogie (implicite) entre le destin de la grenouille et le destin de l'affilié de Belgacom qui voudrait changer de société.

[4] Un peu comme si les métaphores dont a usé Breton -par exemple : « Sur le pont la rosée à tête de chatte se berçait » (1924)- n'étaient pas considérées comme des métaphores parce que le métaphorologue n'aurait pas pu isolé un rapport analogique ! Je reprendrai cette discussion quand j'aborderai -dans un prochain article- le statut de la métaphore dans la psychose infantile.

[5] « Le savoir que prétend élaborer la sémiotique [ou sémiologie] n'est pas un savoir sur le monde, et sur les signes que celui-ci est susceptible d'émettre à destination des humains, c'est un savoir sur l'homme et sur la forme (non la nature) des effets de sens qu'il s'efforce de mettre en circulation –à l'exclusions des effets de sens qui ne seraient pas socialisés » (Henault,1979,173). J'ajouterai simplement ici que la métaphore ne consiste pas toujours en des « effets de sens socialisés ». Eco (sémiologue pourtant) prend le risque d'affirmer qu'il faut parfois recourir à des « arbres ad hoc », c'est-à-dire à des « associations idiosyncrasiques » (1988,210) pour comprendre ce qui est en jeu -sur le plan sémiologique- dans la métaphore.

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